Romain Molina : « Quand tu as le pouvoir de faire quelque chose et que tu ne le fais pas, tu es complice ! »

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Le 20 novembre dernier, la FIFA annonçait la suspension à vie d’Yves Jean-Bart, le président de la Fédération haïtienne de football, accusé de viols sur des joueuses. Y compris des mineures. Romain Molina, qui a révélé l’affaire dans The Guardian, a accepté de nous en dire davantage.

Nous sommes en janvier 2020 quand Romain Molina évoque pour la première fois le sujet d’Haïti sur sa chaîne Youtube. Dans une vidéo de près de quinze minutes, il dénonce la mainmise d’Yves Jean-Bart, dit Dadou, sur le football haïtien. Véritable état dans l’état, ce président de la Fédération haïtienne de football règne sans partage depuis 1993 sur la Perle des Antilles.

Le 30 avril, un article, également signé de la plume de Romain Molina, paraît dans le journal britannique The Guardian et fait l’effet d’une bombe : ce même Yves Jean-Bart est accusé, après des mois d’enquête, d’actes d’abus sexuels systématiques envers des joueuses, dont certaines sont mineures, entre 2014 et 2020. La sanction tombe le 20 novembre dernier : Jean-Bart a désormais interdiction à vie de toute activité liée au football. En exclusivité pour « BAF », Romain Molina est revenu sur cette affaire.

Baraque à Foot : Après un travail de plusieurs mois, voire beaucoup plus, comment as-tu accueilli le bannissement à vie de Dadou Jean Bart ?

Romain Molina : « J’ai crié d’abord, beaucoup crié. Après, j’ai versé ma larme. Même si on était très confiant, il existe toujours un petit doute sur l’issue du dossier. Même si cette affaire compte beaucoup pour nous tous, ce n’est qu’une première victoire, et pas la victoire définitive. On ne s’arrêtera pas tant que M. Jean Bart et ses complices seront en liberté. Cette première étape nous a motivé pour aller jusqu’au bout. »

D’après toi, quel va être la suite de ce dossier ?

« Pour l’instant, il existe une grosse pression sur le gouvernement haïtien, qui a eu un rôle de complice dans ses affaires de mœurs. En rendant une justice favorable et en travestissant la vérité au profit de M. Jean Bart. L’ambassade américaine de Port-au-Prince (en Haïti, NDLR) s’est indignée de tout cela sur Twitter. Le Bureau des Nations Unies en Haïti a également réagi dans un communiqué et estime que les éléments du dossier sont « très inquiétants ». Beaucoup de gens haut placés commencent à parler de l’affaire. Il faut rappeler que certains abus sexuels ont été commis à l’étranger, donc plusieurs juridictions, en dehors de celle d’Haïti, pourraient être impliquées dans l’affaire. Pour moi, la prochaine étape est que M. Jean Bart ne soit plus en liberté, tout comme ses complices. »

L’ambassade américaine de Port-au-Prince a estimé que le gouvernement haïtien avait manqué de profondeur dans leur enquête sur Yves Jean-Bart.

Dans ta vidéo du 30 avril 2020, publié en même tant que l’article de The Guardian, tu dis vouloir prendre de la distance par rapport à la FIFA, et en particulier avec une personne travaillant là-bas, qui avait proposé de l’aide à la Fédération après tes accusations. Après le communiqué de la FIFA suspendant à vie Dadou Jean Bart, estimes-tu que ces mesures soient suffisantes ?

« Ce n’est évidemment pas suffisant. Cette décision, même si elle a tardé, est bien sûr la bonne mais il y a eu beaucoup de soucis. J’avais communiqué à la FIFA les atrocités commises contre M. Jean-Bart avant que l’article de The Guardian ne sorte, tout en précisant que les informations étaient confidentielles. L’un des responsables de la FIFA a appelé en Haïti pour prévenir la Fédération qu’une enquête pour abus sexuel était en cours contre eux. Heureusement que je n’ai pas donné de noms à ce moment-là, cela aurait pu avoir des conséquences dramatiques derrière. »

Romain Molina, évoquant les conditions de vie atroces dans le centre FIFA-Goal de La-Croix-des-Bouquets à Haïti (Crédit vidéo : YouTube/Romain Molina)

« Si la FIFA va au bout de ses investigations, un gros nom du football international tombera »

« Après ces débuts cahoteux, la FIFpro a aussi beaucoup aidé et on a pu assister à une convergence des forces. Je sais aujourd’hui que la FIFA va aller plus loin. Il y a actuellement une enquête en cours sur d’autres dirigeants, dont je tairais les noms, pour abus sexuels sur mineurs. Si la FIFA va au bout de ses investigations, un gros nom du football international tombera. Quand elle allait en Haïti, cette personne recevait une toujours une fille des mains de Dadou Jean-Bart, qui faisait le maquereau, pour des gens de la CONCACAF notamment. »

Est-ce que tu penses qu’après de telles révélations, on pourrait assister à un déliement des langues au sein d’autres fédérations, ou organisations, du football international ?

« Ça a été le cas en Afghanistan. Le président de la Fédération, Keramuudin Karim, était accusé d’agressions sexuelles répétées sur cinq joueuses de son pays et a lui aussi été banni à vie. C’est une réalité, il y a d’autres affaires. Aujourd’hui, on travaille avec le New York Times sur un gros dossier, impliquant encore une fois malheureusement des mineurs. Et cela concerne une très grosse fédération mondiale. Avancer sur cette affaire va permettre de libérer les voix dans ce pays-là.

Il y a aussi un gros cas en Amérique du Sud, mais j’ai promis de ne pas dire le nom du pays. Je sais qu’il y a d’autres affaires en Colombie, Salvador, Gabon et au Cambodge. Et on parle systématiquement de mineurs, pédophiles ou crimes sexuels. Il y a beaucoup de gens au sein des Fédérations qui abusent de leurs pouvoirs. Le cas d’Haïti doit montrer qu’il peut exister un espoir et une justice, surtout quand on pense que l’impunité est reine dans la société haïtienne.

C’est une occasion pour cette société d’aller plus loin. Haïti est un pays qui a énormément souffert après la colonisation et des héros se sont battus pour la liberté. Malheureusement, ils doivent se retourner dans leurs tombes quand ils voient les dirigeants à la tête de leur pays actuellement, je pense bien sûr à l’affaire Petrocaribe. »

L’affaire Dadou Jean Bart a été révélé suite à ton article dans The Guardian. Est-ce là une volonté propre à toi de publier cela dans un journal britannique ?

« Pas forcément. Le cas de l’Afghanistan était aussi paru dans le Guardian mais je pense que le but premier d’une telle manœuvre est d’arriver à un résultat. Cela avait abouti au bannissement à vie de M. Karim, je pense que c’est la meilleure démarche à suivre. Après, si je travaille en ce moment avec le New York Times, c’est parce qu’on a déjà collaboré ensemble et que j’ai confiance en cette équipe. La seule manière de changer les choses, à notre maigre niveau, c’est avec une résonance internationale.

Keramuudin Karim, ancien président de la Fédération de football afghane, a été suspendu à vie après avoir été accusé d’agressions sexuelles sur plusieurs joueuses de son pays (Crédit photo : BBC)

Pour donner un exemple très simple : la FIFA était au courant du cas en Afghanistan et ils n’ont rien fait. Il a fallu attendre que tout sorte dans la presse. A partir de là, j’ai su que c’était la démarche à suivre pour faire bouger les choses. C’est triste mais c’est une réalité. »

« Quand tu as le pouvoir de faire quelque chose et que tu ne le fais pas, tu es complice ! »

As-tu peur de subir des pressions en révélant de tels scandales ?

« Je les emmerde. On parle d’enfant. Si on ferme les yeux sur ça, on arrête de vivre. Et s’il doit m’arriver quelque chose, il m’arrivera quelque chose. Je n’en ai pas envie bien sûr, mais je ne peux pas rester sans rien faire. Quand tu as le pouvoir de faire quelque chose et que tu ne le fais pas, tu es complice. Il faut arrêter de fermer les yeux sur des crimes aussi graves. »

En ayant une telle vision de ce qu’il se passe derrière les terrains de football, arrives-tu encore à apprécier un match, sans penser à tout cela ?

« Ça doit faire un moment que je n’ai pas regardé un match. Je n’ai pas de télé, donc je dois regarder les matchs en streaming si j’en ai envie. Après j’essaye de regarder les potes jouer. J’ai d’ailleurs manqué le match d’un ami en Écosse ! J’aime aussi aller voir des matchs au stade et rencontrer des gens. Aujourd’hui, je préfère largement me faire un Pakistan – Cambodge que de regarder un match de Ligue des Champions. Je ne dis pas que je n’aime pas regarder les gros matchs mais c’est aussi une question de temps, je travaille énormément. »

« Je préfère largement me faire un Pakistan – Cambodge que de regarder un match de Ligue des Champions »

« Mais pour répondre vraiment à la question, j’essaye de faire abstraction. Ce que je préfère, c’est faire un reportage dans une contrée lointaine avec une sélection méconnue. Et même si le match est parfois truqué, cela reste un plaisir infini ! Le bonheur dans le football, ce sont les rencontres du destin et les voyages. Je n’ai jamais perdu ce plaisir-là. »

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