Mansour Loum : « Dans le football africain, on ne sanctionne pas, on s’arrange »

Mansour Loum

Le football africain s’est retrouvé encore une fois dans la tourmente après la lourde sanction infligée à son président Ahmad Ahmad. Dans ce continent où beaucoup de talents ont émergé, la gestion du beau jeu fait tache à plusieurs niveaux. Les performances sportives ne sont pas à la hauteur au niveau mondial pendant que les dirigeants abusent de leur pouvoir pour des fins personnels.

Il était candidat à sa propre succession mais la FIFA n’a voulu rien savoir. Le président de la Confédération Africaine de Football (CAF), Ahmad Ahmad, a pris une lourde sanction de plein fouet. Le verdict est tombé le 23 novembre 2020 à un peu plus de quatre mois des élections à la présidence. La commission d’éthique de la FIFA a décidé d’une suspension de cinq ans en plus d’une amende de 185 000 euros. Mauvaise gouvernance, corruption, abus de pouvoir, les charges sont lourdes. Un événement qui émerge une nouvelle fois les déboires et les travers du football africain. Dans ce contexte, Mansour Loum, journaliste et co-fondateur de l’entreprise Soccer Avenue, a eu l’amabilité de nous éclairer sur la situation de l’instance suprême du football continental. « Le foot africain, ses primes et ses déprimes », en exclusivité pour Baraque à Foot.

« Les scandales ? Ahmad les a accumulés »

Ahmad Ahmad s’était présenté comme le candidat du renouveau face à Issa Hayatou. Il voulait sortir le foot africain des scandales et de la corruption. Comment a-t-il pu se retrouver victime de son propre discours trois ans après son élection historique ?

– M.L. : « Tout d’abord, il faut savoir qu’Ahmad Ahmad était un inconnu du grand public avant de devenir président la CAF. Sur le continent, il était connu comme président de la Fédération Malagasy de Football (Madagascar, NDLR). Donc sa victoire sur Issa Hayatou (président de la CAF entre 1988 et 2017, NDLR) était une grande surprise. Ensuite, il s’est piégé lui-même parce qu’il n’a rien changé. On peut dire même qu’il a fait pire en moins de trois ans. Dès son arrivée, il a accumulé les scandales. »

Ahmad Ahmad, président de la Confédération africaine de football.
Élu président de la CAF en mars 2017, Ahmad Ahmad a déposé un recours au niveau du Tribunal Arbitral du Sport pour dénoncer sa sanction. (Crédit photo : France 24)

« Sa condamnation concerne diverses questions de gouvernance. Avant même que la FIFA ne donne son verdict, la justice française s’était déjà penchée sur le litige l’opposant à Puma. L’affaire du changement d’équipementier en 2017, quelques mois seulement après son élection a été le premier scandale. Il a favorisé Tactical Steel, une entreprise basée en France, qui apparemment est dirigée par une de ses connaissances. Dans ce dossier, on trouve des paiements inexpliqués. Ensuite, il y a eu l’affaire du pèlerinage à La Mecque financé par les fonds de la CAF pour ses collaborateurs et quelques présidents de fédération. En somme, une gouvernance basée sur le népotisme et l’arrogance que nous avons même pu constater lors de la dernière Coupe d’Afrique des Nations (CAN) quand nous sommes allés en Égypte. »

« Il n’y a que les incompétents qui sont mis sous tutelle »

Donc selon vous, la sanction est amplement justifiée alors que des médias parlent plutôt d’un règlement de comptes entre Gianni Infantino et lui. Nous savons que la FIFA avait mis la CAF sous tutelle en 2019. Une décision qui ne plaisait pas Ahmad, qui a d’ailleurs mis fin à cette mission de la FIFA.

« Rappelons que Gianni Infantino (président de la FIFA, NDLR) a soutenu Ahmad lors de son élection. Donc la relation entre les deux hommes était bonne jusqu’à cette fameuse mise sous tutelle. Mais pourquoi la FIFA a mis la CAF sous tutelle ? Est-ce que l’UEFA ou la confédération asiatique ont été mises sous tutelle ? Même la Conmebol (la confédération sud-américaine, NDLR), qui a connu de graves problèmes de gestion, commence à se remettre sur le droit chemin. Nos dirigeants ne font pas leur travail pour le bien du football africain. Il n’y a que les incompétents qui sont mis sous tutelle. »

Fatma Samoura et Gianni Infantino, FIFA
En Juillet 2019, la FIFA avait dépêché la Sénégalaise Fatma Samoura au siège de la CAF pour qu’elle veille sur la gouvernance. Selon plusieurs médias, le torchon a commencé à brûler entre Ahmad et Infantino (à droite) à partir de ce moment. (Crédit photo : FIFA)

« Pour moi, la sanction n’est pas un règlement de comptes. il fallait que la FIFA ferme les robinets après tous les scandales qui ont émaillé le football ces dernières années. Ahmad, en tant que président de la CAF et vice-président de la FIFA n’a cessé de violer le code éthique. D’ailleurs, Hayatou a dirigé le football africain pendant presque trente ans. Je ne dis pas qu’il est clair comme l’eau de roche ou que je l’aime bien. Je ne défends pas non plus son bilan, même s’il a fait des choses positives. Mais quand il y a eu le «Fifagate», il était l’un des rares dirigeants à y échapper. Beaucoup de têtes sont tombées, Michel Platini, Sepp Blatter etc. »

« Le football africain a besoin de compétitivité»

La CAF va se diriger vers de nouvelles élections mais avant d’évoquer ce sujet que peut-on retenir de positif du mandat d’Ahmad ?

« Ce que l’on peut retenir de positif, le développement du football des catégories jeunes. Les compétitions à ce niveau deviennent régulières et on voit quelques performances au niveau mondial, mais c’est n’est pas encore suffisant. Le football africain a besoin de compétitivité. Alors, le fait qu’il y ait régulièrement des compétitions pour les joueurs locaux et les jeunes joueurs est une bonne chose. Il a aussi beaucoup fait pour le développement du football féminin. Je trouve bien aussi bien que la CAN soit passée à vingt-quatre équipes. Cette décision a ouvert la compétition à certains pays. Ce qui améliore leur compétitivité car avant, certaines de ces sélections ne jouaient que les éliminatoires CAN / Coupe du Monde. »

Quart de finaliste lors de la dernière Coupe d’Afrique des Nations, le Madagascar a créé la sensation pour sa première participation. Un point positif de l’élargissement de la CAN à vingt-quatre équipes. (Crédit vidéo : Youtube @BeIN Sports France)

« Cependant, elle est arrivée très tôt. Ce qui engendre un autre problème : l’organisation. Actuellement en Afrique, quels sont les pays qui ont les infrastructures nécessaires pour accueillir une CAN avec vingt-quatre équipes ? L’Afrique Sud, le Maroc, l’Algérie, l’Égypte et peut-être la Tunisie. Déjà la CAN à seize équipes devenait un problème. On a récemment vu quelques éditions changer de pays hôtes peu de temps avant le début de la compétition. La dernière CAN, c’était pareil. Là, actuellement la Guinée doit organiser celle de 2025, j’espère bien qu’elle sera prête à temps. »

Une Ligue des nations africaine pour une CAN tous les quatre ans ?

Pour peut-être remédier à ce problème, La FIFA est favorable pour une CAN tous les quatre ans. Cela ne donnerait-il pas un délai raisonnable aux pays organisateurs dans la préparation ?

« La CAN tous les quatre ans il faudra y songer car le calendrier des matchs internationaux va se resserrer. La FIFA prépare sa nouvelle Coupe du Monde des Clubs. Si elle se joue en été, c’est sûr et certain que les clubs auront besoin de leurs internationaux. Mais en Afrique le gros problème se trouve dans les décisions au niveau des instances et la prévoyance. »

« Prenons le cas de la dernière CAN. La CAF a décidé de faire jouer la compétition en été. Ce qui, en soi, est une bonne décision par rapport aux joueurs. Ils finissent leur championnat et peuvent se concentrer pleinement sur leur sélection nationale. Bon, la compétition a eu lieu en Égypte, les pelouses étaient belles et elle s’est bien déroulée. Mais elle aurait dû se jouer au Cameroun, où pendant l’été, c’est la mousson, avec de fortes pluies diluviennes. Donc, l’édition 2021 (décalée en 2022), que le Cameroun organisera enfin, revient en hiver. Personne à la CAF n’avait donc prévu ce problème de météo dans certaines régions d’Afrique, notamment en Afrique centrale. Rien que ce petit détail montre le manque de pragmatisme de nos dirigeants. »

« Pour répondre à la question, comme je l’ai dit le développement du football africain doit passer par la compétitivité. Les équipes ont besoin de jouer pour se mettre au niveau. On a récemment entendu que la CAF travaillait sur un projet de Ligue des Nations. Un tournoi qui pourrait augmenter le temps de jeu des sélections surtout les plus faibles. Ainsi pour un meilleur calendrier, la CAN pourra se dérouler tous les quatre ans. Quant au délai de préparation, nous le savons tous, les infrastructures sont faibles en Afrique. Par conséquent, il serait préférable de privilégier les co-organisations. Deux pays frontaliers qui s’unissent, trois bons stades chacun et on évitera, par la même occasion, le glissement des CAN, qui aussi est un manque de fermeté de la part des dirigeants. »

« Les statuts de la CAF sont clairs à ce propos. La CAN est la vitrine du football africain et le respect de son organisation est primordial. Un pays à qui on attribue l’organisation de la compétition doit se débrouiller pour la respecter. Se préparer en amont, livrer les stades à temps ainsi que toutes les infrastructures nécessaires. Mais on voit des CAN reportées à la dernière minute sans qu’il y ait aucune sanction. Au contraire, on s’arrange. « Ah finalement, vous ne pouvez plus en 2019, ce n’est pas grave, on vous donne celle de 2021 ». On s’arrange toujours en Afrique. C’est une mentalité qui doit changer »

« Il y a trop de candidats qui viennent de l’Afrique de l’Ouest »

Analysons maintenant les candidatures si vous le voulez bien. Les médias européens présentent le Sud-africain Patrice Motsepe comme favori d’Infantino. Augustin Senghor, président de la fédération sénégalaise, se positionne aussi pour diriger la CAF. Son bilan à la tête du football sénégalais peut-il jouer en sa faveur ?

« Augustin Senghor, j’ai lu l’autre jour son slogan de campagne. Il a cité trois thèmes : «unité, performance et attractivité». Le football sénégalais est-il uni ? Est-il performant ? L’attractivité, je n’en parle même pas. Le Sénégal brille par son équipe nationale qui a récemment eu de bons résultats. Une qualification en Coupe du Monde puis une finale à la CAN. Je peux dire qu’il y a de la continuité dans son travail. Quand il a pris les rênes de la fédération, l’équipe nationale du Sénégal était au plus bas et il l’a redressée mais il reste encore beaucoup de travail à faire au niveau local. Le championnat est méconnu. Le football de base stagne, la formation est inexistante, sans parler du football féminin. »

Augustin Senghor s’est déclaré candidat à la suite de la sanction contre Ahmad Ahmad.

« Pour sa candidature, je pense qu’il a été poussé. Il est très proche du président de la Fédération marocaine. Cela ne veut pas dire qu’il n’a pas de chance ou il est incompétent, mais il lui faudra une meilleure équipe que celle qu’il a actuellement au Sénégal. Quant à Motsepe, attention au piège du favori. Être favori ne veut pas dire grand chose, l’élection d’Ahmad Ahmad en est un exemple. D’ailleurs, Infantino aime beaucoup Ahmad Yahya (président de la fédération mauritanienne, lui aussi candidat, NDLR). Il était présent en Mauritanie il y a plus d’un an lors de l’inauguration d’un stade à Nouakchott (la capitale, NDLR) et a tenu un discours très élogieux envers lui. »

Les candidats à la présidence de la confédération africaine de football
En dehors d’Ahmad Ahmad (à gauche), d’ores déjà écarté de la course, voici les autres candidats. De gauche à droite : Jacques Anouma (Côte d’Ivoire), Patrice Motsepe (Afrique du Sud) et Ahmed Yahya (Mauritanie). (Crédit image : LéopardsFoot)

« Depuis que Yahya est président de la fédération (2011), la Mauritanie est entrée dans une nouvelle dimension. Elle s’est qualifiée pour la CAN 2019 et est bien partie pour la prochaine. Des résultats que personne n’aurait imaginés il y a quelques années. En revanche, ce qui pousse l’opinion à penser que Motsepe peut gagner les élections est qu’il aura peut-être toute la COSAFA (la confédération régionale d’Afrique Australe, NDLR) derrière lui. Mais ce n’est pas encore gagner d’avance. En ce qui concerne sa personne, c’est un homme riche, qui n’aura peut-être pas les mêmes problèmes qu’Ahmad. Il est soutenu par la fédération sud-africaine et le travail qu’il fait au Mamelodi Sundowns (club sud-africain, dont il est propriétaire, NDLR) est excellent. »

« Pour finir, je trouve qu’il y a trop de candidats (quatre, avec Jacques Anouma, ancien président de la fédération ivoirienne, NDLR). L’Afrique de l’Ouest en a trois ce qui n’est pas une bonne chose pour la répartition des voix. Des alliances vont se sûrement se former. Yahya pour moi serait le candidat idéal pour l’Afrique de l’Ouest. Yahya contre Motsepe serait une belle bataille pour la présidence de la CAF. »

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