Quelle place pour les Bleus dans le paysage politique ?

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Fierté nationale lors des sacres mondiaux, « caïds immatures » après un fiasco : face aux footballeurs français, la classe politique n’est jamais indifférente. Les cercles du pouvoir et du ballon rond se confondent régulièrement. À tel point qu’un certain Zinédine Zidane était proclamé président de la République un soir d’été de 1998. Entre le Stade de France et l’Élysée, difficile de trouver sa place pour les Bleus. Plus compliqué encore : devoir représenter la nation tout en se gardant de critiquer ses dérives. Dilemme corsé dans un pays où lorsqu’un footeux franchit le pas, il est souvent renvoyé aux vestiaires. Alors, quelle est la place des joueurs tricolores dans le paysage politique ? Éléments de réponse.

« J’ai mal à ma France ». Le 26 novembre dernier, sur son compte Twitter, Antoine Griezmann interpelle Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur, au sujet des violences policières. Le footballeur français du FC Barcelone réagit à une vidéo publiée par Loopsider dans laquelle Michel Zecler, un producteur de musique, est tabassé par trois policiers dans son studio. Le contexte est brûlant : place de la République, des exilés ont été réprimés violemment au même moment où Gérald Darmanin continue de défendre la loi de sécurité globale et son article 24 qui pénalise la diffusion malveillante d’images des policiers. Un texte jugé particulièrement liberticide par les défenseurs des libertés publiques et les journalistes qui craignent des atteintes au droit d’informer et des bavures policières passées sous silence.

Des millionnaires et c’est tout ?

Antoine Griezmann ne s’est pas joint aux manifestations contre cette loi, mais son tweet a eu une incidence directe sur le débat. Le soir même, alors que le locataire de la Place Beauvau est invité au journal de 20 heures sur France 2, Anne-Sophie Lapix évoque la réaction du joueur français. « Le footballeur Antoine Griezmann vous interpellait aujourd’hui dans un tweet, « J’ai mal à ma France Gérald Darmanin », que lui répondez-vous ? ». Question rapidement éludée par le ministre de l’Intérieur qui réaffirme son soutien « sans failles » aux forces de l’ordre.

Si Anne-Sophie Lapix a cité le numéro 7 des Blaugranas, ce dernier n’est pas le seul à s’être indigné. Kylian Mbappé et Samuel Umtiti ont également fait part de leur émotion. L’histoire ne s’arrête pas là. Relancé, Gérald Darmanin a fini par répondre. Plutôt avec des gants de boxe que des pincettes. Invité de RTL, le ministre a critiqué le silence des footballeurs sur les violences subies par les policiers, estimant que « certains ont la dignité sélective ». Quelques jours auparavant, en marge des manifestations contre la loi sur la sécurité globale, il avait assené un premier coup dans Le Parisien, indiquant « avoir eu mal à [sa] France en n’entendant aucune réaction de footballeurs millionnaires au sujet des 98 policiers blessés ». Une déception qui semble ne pas en être une au regard du stigmate envoyé en pleine figure des joueurs réduits à des « millionnaires ».

L’attaquant des Bleus a repris le tweet de Loopsider pour alerter Gérald Darmanin sur les violences policières

« Le sport est de la politique » (Lilian Thuram)

La question que pose Gérald Darmanin est celle de la légitimité des footballeurs à interpeller l’État. Cette réflexion n’est pas inédite. Elle fait écho à tout un pan de la société qui considère que les joueurs tricolores sont éloignés des réalités. Plutôt que de trancher le débat, il est intéressant d’analyser la part de responsabilité que tient l’Élysée dans l’entremêlement entre football et politique. Le documentaire Les Bleus, Une Autre Histoire De France (2016) démontre parfaitement la pression qui s’exerce sur l’Équipe de France. Un coup sur le toit de la nation quand les Bleus créent le mythe Black-Blanc-Beur en 1998. Puis considérés comme une « bande de caïds immatures » en 2010 par Roselyne Bachelot, ministre de la Santé et des Sports. Dans la bande d’annonce, Lilian Thuram résume la problématique : « le sport est de la politique ».

Trailer du documentaire « Les Bleus-un autre histoire de France, 1996-2016 » (crédit vidéo : YouTube/Netflix France)

Dès lors, comment en vouloir aux hommes de Deschamps de s’immiscer dans le contexte actuel ? Surtout que l’Élysée a bien voulu que le football soit plus qu’un carré vert. L’opposition entre la France et l’Algérie en 2001 en est un bon exemple. Ce match relevait de la volonté de la ministre des Sports et de la Jeunesse, Marie-Georges Buffet. Avec cette première confrontation officielle entre les Bleus et les Fennecs, elle souhaitait rapprocher deux nations encore marquées par la Guerre d’Algérie. Autrement dit : un acte politique à travers le sport. Problème, la décision n’a pas eu l’effet escompté. Marseillaise sifflée et pelouse envahie par des dizaines de supporters, les joueurs tricolores n’ont pas été les témoins du rassemblement national désiré par le gouvernement. Pire, ils ont vu de près une fracture sociale. Preuve qu’entre les crampons et les réalités de la société française, il n’y a parfois qu’un pas.

Le footballeur comme porte parole : l’exemple Rashford

Alors, les footballeurs internationaux doivent-ils donner leur avis sur la politique menée par l’État ? À chacun son opinion. Seulement, un point fait consensus : l’immense influence de ces sportifs. Légitimes ou non, les actions qu’ils mènent en dehors du football peuvent s’avérer terriblement efficaces. L’exemple le plus récent vient de Manchester United, c’est Marcus Rashford. Principal fait de gloire ? Sa lutte contre la malnutrition en Angleterre. Par deux fois, il fait plier le Premier ministre Boris Johnson. D’abord en juin, avec le maintien des repas scolaires gratuits pendant l’été. Puis en octobre, il obtient du gouvernement la promesse d’un investissement de 400 millions de livres pour lutter contre la pauvreté infantile.

Marcus Rashford, un exemple inspirant pour ses pairs
Marcus Rashford, héros en son pays (crédit photo : AFP)

Le Mancunien a vécu de très près la précarité lors de son enfance. En ce sens, il pourrait apparaître comme plus crédible que notre Grizou national. Or, il suffisait de l’écouter au micro de BBC breakfast en juin, pour comprendre que l’essentiel de la question n’est pas là. Au moment de justifier ses actions sociales, l’attaquant anglais explique que son but est de « porter la voix [de ceux qui souffrent] ». Or, ce rôle, tout le monde n’a pas la possibilité de l’exercer.

Quand Antoine Griezmann interpelle Gérald Darmanin, il n’est pas le seul à être attristé à la vue des violences policières. Son tweet a d’ailleurs récolté plus de 91 000 likes. Pourtant, ce sont bien ses mots qui sont repris au journal de 20 heures sur France 2. Comme si finalement, grâce à leur influence, les footballeurs n’étaient pas des critiques acerbes de leur nation. Mais plutôt des représentants visibles de minorités sociales qui peinent parfois à être audibles.

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