Le derby des « S » pragois, douze décennies de rivalité

Les ultras du Slavia illuminent l'Eden Aréna (crédit photo : Kafkadesk)
Les ultras du Slavia illuminent l'Eden Aréna (crédit photo : Kafkadesk)

Prenez une ville qui respire le football, rajoutez-y deux clubs rivaux et saupoudrez de supporters passionnés, vous obtiendrez un cocktail explosif nommé derby. Si Londres, Milan, Rome ou Madrid ont pour habitude d’être le théâtre des plus grands d’entre eux, Prague n’est pas en reste. Pourtant peu connu, le derby des « S » pragois est un événement extrêmement attendu dans tout le pays et secoue la ville le temps d’une soirée. Retour sur cette rivalité dont les origines remontent à plus de cent vingt ans.

Nous sommes le dimanche 6 décembre 2020. Il est 19 heures à Prague. Dans un Generali Arena qui sonne creux, Lukas Julis se présente face à Ondrej Kolar. Ce penalty obtenu dès vingt-huit minutes de jeu pourrait permettre au Sparta Prague de mener au score face au Slavia. Le dernier succès des Rudí dans le derby des « S » pragois remonte au 20 mars 2016. Depuis, le bilan est catastrophique : six nuls et cinq défaites qui remettent en question la supériorité prétendue des grenats.

Julis s’élance donc, la pression sur ses épaules. Son tir pied droit, au ras du sol, trouve sur sa trajectoire le pied de Kolar, décisif. Le Sparta a laissé passer sa chance et ne la reverra plus. Trois minutes plus tard, l’ancien Évianais Abdallah Sima reprend de la tête un corner de Petr Sevcik et ouvre le score. Au final, 3 à 0 en faveur des Rouge et Blanc grâce à un second but de Sima et un dernier de Lingr. Le Slavia, imperturbable, signe un dixième match sans défaite en autant de rencontre et reste solide leader de la Fortuna Liga, dont il a remporté les deux précédentes éditions.

« Le derby est à nous ! », le Slavia peut savourer sa belle victoire.

Naissance des frères ennemis

Pourtant, le Slavia Prague n’a pas toujours dominé le championnat comme c’est le cas aujourd’hui. Créé en 1892, ce qui en fait le doyen des clubs tchèques, il a d’abord subi la loi imposée par le voisin du Sparta. Avec trente-quatre titres de champions (répartis sur les différents championnats de Tchécoslovaquie, Bohème-Moravie et Tchéquie, NDLR), ce dernier marque une nette supériorité au niveau du palmarès, le Slavia n’ayant remporté « que » dix-neuf titres. Cette tendance se confirme si l’on s’attarde sur le nombre de derby remportés. Les cent trente-trois succès du Sparta lui permettent de devancer son rival, qui compte seulement quatre-vingt-douze victoires à son actif.

Pour connaître l’origine du derby des « S » pragois, il faut remonter à la fondation des deux clubs. À une époque où le cyclisme est roi, des étudiants en littérature font naître le SK Slavia Prague. Ils pratiquent tout d’abord le cyclisme avant d’ouvrir une section dédiée au football. Les couleurs rouge et blanche, propre aux slaves (peuple dont sont originaires les Tchèques), sont adoptées très rapidement et accompagnées d’une étoile rouge.

Un an après la création du Slavia, c’est au tour de l’AC Sparta Prague de voir le jour. De jeunes gens passionnés par le sport vont mettre sur pied un second club à Prague avec pour nom « Sparta », en honneur de la ville antique de Sparte (la culture grecque était très à la mode à l’époque). Contrairement aux origines sociales aisées du Slavia, réservé à l’élite à ses débuts, le Sparta a longtemps été un club pauvre et associé à la classe ouvrière. Le manque de moyens lui a d’ailleurs empêché d’établir un maillot officiel jusqu’à ce que le président du club, le Dr Petřík, revienne d’Angleterre après avoir assisté à un match d’Arsenal. Les joueurs du Sparta, vêtus de rouge, ne quitteront plus ces couleurs.

L’équipe du Sparta prend la pose en 1915… (Crédit photo : Letenskaplan)

Premiers affrontements et domination du championnat

Le Sparta et le Slavia, respectivement implantés dans les quartiers de Letná et de Vršovice, ne sont pas séparés que par la Vltava, plus longue rivière du pays. L’opposition est également sociale et idéologique, les dirigeants de l’époque entretenant alors des relations très tendues. Le 29 mars 1896, le premier derby pragois de l’histoire a enfin lieu. Au final, un score nul et vierge malgré un but du Sparta refusé par l’arbitre de la rencontre, Josef Rössler-Ořovský. La mésentente des deux camps est telle qu’il faudra patienter près de douze ans avant d’assister à un second affrontement.

À l’issue de la Première Guerre Mondiale, l’Autriche-Hongrie est démantelée et donne naissance, entre autre, à la Tchécoslovaquie. Les deux clubs pragois connaissent alors un premier âge d’or durant lesquels ils accumuleront les titres. En 1925, le championnat tchécoslovaque devient professionnel. Et c’est le Slavia qui remporte le titre, devançant le Sparta à la différence de buts. L’année suivante voit le Sparta prendre sa revanche, glanant au passage son premier titre officiel. Les deux équipes, au sommet du championnat tchèque, fournissent des éléments majeurs à la sélection nationale. Ce fut notamment le cas pour les Jeux Olympiques de 1920 mais aussi la Coupe du Monde 1934.

Se jugeant défavorisée par l’arbitrage, l’équipe Tchèque abandonne en finale des Jeux Olympiques 1920, face aux Belges (Crédit photo : Wikipédia).

Entre 1938 et 1944, la Tchécoslovaquie subit une nouvelle réorganisation suite aux accords de Munich. Les clubs pragois quittent donc leur championnat tchécoslovaque et intègrent celui de Bohème-Moravie. Ce qui ne les perturbe pas vraiment puisque le Sparta (deux titres) et le Slavia (quatre titres) remportent à eux deux les six trophées mis en jeu. Les années qui suivent, marquées par le retour de la compétition au format initial, profitent au Sparta qui remporte titre sur titre et se dévoile à l’Europe grâce à ses performances impressionnantes.

Relégations puis renaissances

Durant les années cinquante et soixante, Prague assiste à l’entrée dans la danse d’un troisième club, le Dukla Prague. Créé par l’armée, le nouveau venu s’adjuge huit titres entre 1953 à 1966. Le Sparta connaît de son côté une disette qui durera une dizaine d’années. Le Slavia ne fait guère mieux et se voit même relégué à deux reprises. À l’exception de l’édition 1967 remporté par le Sparta, les deux rivaux tombent dans l’anonymat. Les grenats sont relégués à leur tour en 1975.

Il faut attendre 1984 pour retrouver la trace d’un sacre du Sparta, et 1996 pour voir le Slavia renouer avec un championnat qu’il n’avait plus remporté depuis quarante-neuf ans. Trois ans auparavant, le championnat était devenu celui de Tchéquie, nom qu’il porte toujours actuellement. Pendant que les deux « S » pragois regoûtent au plus haut niveau, le Dukla Prague s’embourbe dans une crise financière. La chute du parti communiste qui soutenait le club lui a été fatale. Sa réputation ne jouant pas en sa faveur, le Dukla est contraint à la fusion avec le FC Příbram.

Tout cela n’est pas pour déplaire au Sparta « de fer » qui règne sans partage sur le pays. Le Slavia, devenu l’éternel second, ne lui apporte qu’une faible opposition. Les grenats voient passer dans leur rang des futurs stars comme Petr Čech ou Tomáš Rosický. Ils connaissent aussi quelques belles soirées européennes comme un quart de finale de C3 en 2016.

L’ex-star d’Arsenal Tomáš Rosický a été formée au Sparta Prague (Crédit photo : 90min).

Et maintenant ?

Aujourd’hui, le Slavia, qui a su attendre son heure, est le nouveau roi de Tchèquie. Concurrencé par son rival historique ainsi que par un Viktoria Plzeň en pleine métamorphose, le Sparta a reculé dans la hiérarchie nationale. Et paye sa politique de recrutement moins aboutie que celle du Slavia.

Mais quoi qu’il en soit, le derby des « S » pragois restera à jamais un affrontement unique au monde, créant une vague émotionnelle intense à Prague comme nulle part ailleurs …

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