Le désastre de l’Ibrox Park (2 janvier 1971)

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Le match entre les Rangers et le Celtic du 2 janvier ayant eu lieu en début d’après-midi aurait pu être un Old Firm tout ce qui a de plus ordinaire. Fait de combat, de génie et de boue. De joie, de folie et de bagou. Pourtant, ce 2 janvier n’est pas une date ordinaire à Glasgow, ville vivant encore avec le traumatisme, à mesure lointain, mais toujours si proche, du désastre de l’Ibrox Park, le 2 janvier 1971.

Un Old Firm disputé : la lueur de Colin Stein

2 janvier 1971, les Glasgow Rangers alors 3ème du classement reçoivent leur éternel rival à l’Ibrox Park, le Celtic Glasgow, qui caracole alors en tête du championnat. Plus ou moins déjà distancés et davantage concentrés par leur parcours européen en Coupes des Coupes, les Rangers accueillent le Celtic avec une pression sportive moindre à de nombreuses autres confrontations entre les deux clubs. Néanmoins, un Old Firm ça se joue, ça se dispute et surtout ça se gagne. En effet, plus de 80 000 spectateurs sont présents ce jour-là dans les gradins d’Ibrox Park. Ne pas les décevoir dans pareille occasion fait office de devoir.

Serrés, chantants, bruyants sous un soleil pâle, presque gris, si caractéristique d’un mois de janvier à Glasgow, les 80 000 personnes (dont les jeunes Alex Ferguson et Kenny Dalglish) assistent à un match terne entre les deux clubs les plus titrés du football écossais. Avant même la fin de la rencontre, des personnes commencent déjà à quitter le stade pour anticiper les futures vagues compactes et lentes se dispersant peu à peu dans les rues de Glasgow.

Vient la 89ème minute et le génie de Jimmy Johnstone, le maître à jouer des Bhoys, celui-ci ouvrant le score et donnant sans doute la victoire aux hommes de Jock Stein. Les pas des premiers partis se font dès lors plus pressants et suivis dans un élan de frustration aussi compréhensible que soudain par plusieurs milliers de supporters des Gers qui, pour la plupart, se dirigent vers l’escalier 13.

Vue de l’escalier 13 le 3 janvier 1971 (Crédit photo : glasgowlive.co.uk)

C’est qu’il est connu cet escalier 13. De tous les supporters des Rangers. Depuis déjà plusieurs années des rapports et réclamations sont faites dénonçant la vétusté de l’escalier et de cette partie du stade. Il faut dire que le club a déjà connu un désastre lié à ses installations le 5 avril 1902 lors d’un match entre l’Ecosse et l’Angleterre où l’écroulement de la tribune ouest, faite de bois, causa la mort de 25 personnes et fit plus de 517 blessés. La mémoire sert aux prévoyants.

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De ce fait, la politique des Rangers autour de la gestion de cette infrastructure est continuellement dénoncée dans les années 60. Le 16 septembre 1961, 2 personnes meurent dans l’escalier à la sortie d’un match. En 1967, 8 spectateurs s’y blessent, 26 nouveaux blessés à la sortie d’un match en 1969. Aucune décision n’est prise par le comité directeur du club en amont des événements et les consultations d’experts sont rares.

L’événement de 1961, qui provoqua la mort de 2 personnes, a le mérite de faire réagir en urgence et dans la précipitation, les dirigeants du club qui dépensent 2,5M£ pour améliorer l’Ibrox et ses sorties. Pourtant, en 1963, un rapport sur l’escalier 13 appuie la thèse que l’escalier (et les escaliers du stade de manière générale) n’offre que peu de liberté de mouvement en raison de la pression de la foule. La foule des sorties de match est serrée, compacte et étouffante. Un moindre faux mouvement peut à tout moment déranger ce fragile équilibre, surtout quand des moments inattendus interviennent.

Célébration du but de Stein à la 93ème minute (Crédit photo: thecelticstar.com)

Le but de Johnstone a éteint l’Ibrox Park et seuls les supporters du Celtic, gorges déployées et mines joyeuses, continuent de chanter. Le silence est maître alors que la partie rentre dans les arrêts de jeu. Les joueurs des Rangers sont également sonnés mais loin d’être abattus. Une défaite à domicile dans le Old Firm est interdite et encore moins dans un scénario tel.

Les hommes de William Waddell poussent et sur un beau mouvement, Colin Stein, le buteur des Rangers, ajuste le gardien du Celtic, William Evans au bout du temps additionnel. Le silence plombant fait place à un bruit assourdissant et soudain. Plus de 70 000 supporters Gers se lèvent tel un seul homme et leurs cris résonnent dans tout Glasgow. Dans tout Glasgow et surtout dans la proximité du stade. Des centaines voire des milliers de supporters des Rangers qui avaient déjà quittés le stade au moment du but de Johnstone, entendent les clameurs provoquées par le but de Stein.

L’esprit défaitiste s’envole et s’efface devant la passion. Des dizaines de supporters tentent de faire machine arrière et de retourner dans le stade fêter le but égalisateur. La foule est alors compacte et les mouvements des supporters irréguliers. Un de ceux-là fut de trop. Soudain les barrières de l’escalier 13 cèdent. L’air devient vite irrespirable. De la joie à la tragédie, il n’y a qu’un pas.

L’hommage réalisé par les Rangers pour les 50 ans de la tragédie (Crédit : Youtube Rangers FC)

Le drame de l’escalier 13

Le mouvement de foule provoqué par le but tardif de Colin Stein fait pression sur les barrières de l’escalier 13 qui cèdent, enlevant ainsi toute structure intermédiaire entre les foules. La pression augmente dans une foule déjà très compacte. La liberté des mouvements devient bientôt impossible et l’air de plus en plus rare. Les cris, au début si nombreux, se font de plus en plus faibles au fil des minutes. William Mason, adolescent au moment des faits et témoignant auprès de la BBC en 2001 illustre parfaitement cette situation étouffante : «Autour de moi, j’entendais des cris et des cris, mais avec le temps (j’étais piégé pendant au moins 45 minutes), ceux-ci diminuaient jusqu’à devenir presque silencieux. ».

Cependant, et malgré l’attroupement de plus ne plus massif dans l’escalier 13, les derniers supporters quittant les tribunes et voulant sortir du stade renforce la pression exercée en voulant accéder à l’escalier. William Orr, lui aussi présent dans la foule, immobile et criante, au moment des faits témoigne des « gémissements et des cris pour que les gens derrière arrêtent de pousser, je me souviens des gens qui tombent par-dessus nous partout. ».

Les minutes défilent et il faut plusieurs dizaines de minutes pour que les premiers corps puissent enfin se libérer. Certains comme William Mason, encore présent dans la foule, voulaient « juste dormir », situation causée par le manque criant d’oxygène dans la foule et la pression violente faite sur les poumons. A l’arrivée des secours et des forces de l’ordre, les premiers morts sont constatées.

Les premières victimes sont recensées sur la pelouse (Crédit photo: glasgowlive.co.uk)

Ce qui fait lieu d’attroupement presque habituel de fin de match se transforme peu à peu en tragédie. Semblable à l’accident de 1961 ? Certaines personnes ayant vécues les deux événements vous diront y avoir pensées au début vu les similitudes. Cependant les minutes défilent et l’ampleur de « l’accident » de 1971 prend rapidement des proportions plus grandes. Des coups de fils sont donnés par des témoins et les officiels du club. Des ambulances de l’hôpital Saint-Jean arrivent sur les lieux et tentent de ranimer les premières personnes inconscientes extraites de l’escalier. Chacun y met du sien pour réduire la masse de personnes inerte. Supporters, ambulanciers, policiers, stadiers… Tous donnent un coup de main, mais l’émotion est de plus en plus forte.

Parmi les personnes présentes figure un journaliste du Daily Express au moment des faits, John Hodgman. Ce dernier témoigne dans une interview au Guardian sortie le 3 décembre 2020 de son expérience de l’événement. Il décrit notamment les « visages blancs, gris » des premières victimes. L’émotion de deux policiers extrayant le corps d’un jeune supporter et répétant, encore sous le choc, « ce n’était qu’un enfant… ». En effet, si cet événement, en plus de la tragédie que les morts ont provoquées, a autant marqué, c’est précisément du fait de la jeunesse de la majorité des victimes.

Un supporter des Rangers encore sous le choc après le drame (Crédit photo: PictureThis Scotland)

La tragédie cause au total 66 morts et plus de 200 blessés. Elle est alors la plus grande catastrophe du football britannique (avant Hillsborough le 15 avril 1989). Elle reste à ce jour la plus grande catastrophe qu’ait connue le football écossais. Parmi ses victimes, une seule femme. Margaret Ferguson, supportrice des Rangers âgée de 18 ans. Une trentaine d’adolescents est également emportée.

Dans ceux-ci un cas tout particulièrement bouleversant avec cinq jeunes (Peter Easton, 13 ans, Bryan Todd, 14 ans, Ronald Paton, 14 ans, Mason Philip, 14 ans, et Douglas Morrison, 15 ans) venant de Markinch, village de quelques milliers d’âmes à une heure à peine de Glasgow. Membres de l’équipe junior de Markinch United, leur disparition provoque un grand émoi dans le village. En hommage, leur équipe ne dispute plus un match de la saison. La plus jeune victime est un jeune garçon venant de Liverpool âgé de 9 ans : Nigel Patrick Pickup.

Extraits, les corps sont déposés dans un premier temps sur la pelouse d’Ibrox Park. Présent dans les couloirs d’Ibrox Park après avoir été dégagé de la foule, William Orr fut comme un certain nombre d’autres rescapés inconscient de la tragédie s’étant jouée sous ses yeux. Regardant vers la pelouse, il suppose candidement que les personnes qu’ils voient allongés « étaient ivres ». Il constate, un peu plus tard, que « là plupart étaient en fait déjà morts». Cette incrédulité, cette naïveté mais sans doute principalement ce déni, premier étape du deuil, se retrouve également dans les bars et rues de Glasgow. Là, les premiers témoins racontant le désastre sont parfois moqués ou tout simplement pas écoutés.

50 ans après, l’hommage est poignant entre membres des Rangers et du Celtic, mettant de côté la rivalité, le temps d’un instant. (Crédit : Twitter Rangers FC)

Des lendemains difficiles : Des tribunaux à la patrimonialisation de la catastrophe

Le lendemain, la catastrophe fait la une et plusieurs pages du Sunday Express du 3 janvier 1971. Les jours et semaines qui suivent l’événement font office de gueule de bois. Comment un tel événement, pour certains si prévisible, a-t-il pu arriver ? Le club et notamment sa direction sont dès lors au centre des critiques. Néanmoins, les premiers jours sont consacrés au deuil des victimes et à la célébration de leur mémoire. Ainsi, les joueurs des Rangers menés par leur manager Willie Waddell, assistent à une vingtaine des enterrements se déroulant à Glasgow.

Le conseil d’administration des Rangers, sans doute pour calmer un temps les reproches, fait un don de 50 000£ au Ibrox Disaster Fund venant en aide aux familles. Ceci n’empêcha pas quelques familles de victimes de porter plainte contre le club et de faire condamner le club. Ainsi, en 1974, le club se voit contraint de verser plus de 26 000£ de dommages-intérêts à une famille victime de la tragédie. Le club ne fait pas appel et se voit poursuivi par une cinquantaine d’autres affaires en lien avec les victimes.

Une du Sunday Mail datant du 3 janvier 1971 (Crédit photo: dailyrecord.co.uk)

Au-delà du dédommagement des familles des victimes résonnent dans les tribunaux de Glasgow un air de justice, de responsabilité. On veut comprendre, analyser, déterminer les causes. Le gouvernement britannique est directement impliqué. En février 1971, le juge écossais Lord Wheatley ouvre une enquête sur l’affaire. Il doit déterminer les causes et les possibles remaniements dans les architectures des stades britanniques afin d’éviter à nouveau une catastrophe du même genre. Clôturée en 1972, son enquête sert de base au Guide de la sécurité sur les terrains de sport (ou Guide vert) publié en 1973. La volonté gouvernementale est claire. Il faut un avant et un après 2 janvier 1971.

Certains membres du club comme William Waddell, manager du club, n’attendent pourtant pas les expertises et tribunaux gouvernementaux pour exposer des solutions et réaménager l’Ibrox Park. Ainsi Waddell visite le Westfalenstadion de Dortmund dont il souffle les modèles d’infrastructures au conseil des Rangers. Le réaménagement du stade doit être complet. L’Ibrox Park passe dès lors d’un stade à majorité de places debout à une grande majorité de places assises. Les couloirs et extérieurs du stade sont également réaménagés. Ainsi, une extension des espaces dans les escaliers ou les couloirs est mis en place.

En 1974, près de trois-quarts du stade sont déjà rénovés. En 1981, l’Ibrox Park réduit sa capacité d’accueil à 44 000 places. Il atteint ensuite 50 000 places dans les années 90. Les changements sont importants et rapides, la tragédie a marquée les esprits et n’est jamais vraiment partie. Elle fait partie de la mémoire de Glasgow et de nombreux hommages sont rendus bien des années après l’événement.

Commémoration annuelle du 2 janvier 1971 en 2017 (Crédit photo: glasgowlive.co.uk)

Toutefois, les commémorations et autres lieux de recueillement mirent du temps à se mettre en place. Par maladresse ? traumatisme ? désintérêt ? Quelle que soit la raison, il n’y a au début qu’une modeste plaque posée sur le lieu de l’événement au cours des années 70. Le chanteur de folk écossais Matt McGinn, fan connu du Celtic, composa « The Ibrox Disaster » peu de temps après, en hommage aux victimes. D’un événement officiel, son évolution allait de plus en plus vers une appropriation populaire.

En 2007, le livre de Paul Collier et Donald S. Taylor « Stairway 13: The 1971 Ibrox Disaster » fait la synthèse des événements et leurs suites. Enfin, un documentaire d’une heure est consacré à l’évènement par la BBC en 2001, puis un autre par le club en 2011. L’événement rassemble tout Glasgow sous une seule bannière, loin des cris et tumultes de la rivalité. Toutefois, il est à déplorer des actes salissant la mémoire des supporters des Rangers faits par des supporters du Celtic. L’histoire du tag sur le mur d’Ibrox Park en 2016 où il était inscrit « Haha 66 » a beaucoup fait parler.

L’odieux grafiti réalisé par les supporters du Celtic à Ibrox Park, antre des Rangers (Crédit Photo : Daily Record)

Le 2 janvier 2001 à l’occasion des 30 ans de la catastrophe, l’événement acquérait enfin une reconnaissance légitime, à la hauteur de la tragédie. Un monument commémoratif est inauguré à l’angle de la tribune principale Main Stand et de la tribune de Copland Road. Là sont inscrits, sur une plaque de bronze, les noms de l’ensemble des victimes. Le monument est surmonté d’une statue de bronze représentant John Greig. Celui-ci était alors capitaine des Rangers lors de ce fameux 2 janvier 1971. Pour les 40 ans du désastre, les deux équipes rentrèrent avec des brassards noirs et menées par les deux capitaines de l’époque à savoir John Greig et Billy McNeill. Une minute de silence fut également observée.

Le cinquantenaire du 2 janvier 2021 a ainsi vu s’affronter à nouveau les Rangers et le Celtic. Une minute de silence fut respectée et un dépôt de fleurs au monument commémorant l’événement fut effectué. Sportivement, les Rangers ont fait un pas de plus vers un titre attendu depuis bientôt dix ans en l’emportant face aux Bhoys (1-0). Toutefois, l’important en ce 2 janvier 2021, sera sans nul doute ailleurs…

New Year Bells had been ringing,
All of Scotland was singing…

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