Coen Moulijn, l’âme du Feyenoord

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Voilà une date que l’on retient à Rotterdam. Le 4 janvier. Habituel jour de janvier succédant aux fêtes de fin d’année. Parmi les jours présupposés à faire disparaître la gueule de bois de la Saint-Sylvestre ou bien pour établir une liste aussi ambitieuse qu’éphémère de bonnes résolutions pour l’année à venir. Seulement ce jour bien ordinaire a pris une toute autre signification depuis 10 ans. En effet, depuis 10 ans, et la mort de Coen Moulijn, la ville d’Erasme pleure encore un de ses plus illustres enfants. Retour sur la carrière de l’enfant prodige du Feyenoord Rotterdam.

Il faut dire que la nostalgie et la mélancolie des habitants de la ville et plus particulièrement des supporters du Feyenoord sont bien légitimes. Coen Moulijn représentait la ville, était la ville. Dans son éducation, ses valeurs, son audace, tous reconnaissaient dans cet enfant de quartier
du Oude Noord, l’incarnation vivante de la ville.

Une enfance ouvrière à Rotterdam

Né le 15 février 1937 dans une Rotterdam servant alors de terre d’asile aux Allemands et Juifs persécutés par le régime nazi, Moulijn grandit dans une ville en proie aux bombardements (le centre-ville est détruit à plus de 90% durant la guerre, NDLR). Ses premières années sont placées sous le signe d’une ville annexée par les Allemands et à la liberté réduite. Ceci ne l’empêche pas de taper ses premières balles contre le mur de l’impasse du quartier de Bloklandstraat situé dans le nord de la ville. Néanmoins, la fin de la guerre est difficile et la famine touche la ville de Rotterdam à l’hiver 1944. La famille Moulijn, de petite extraction ouvrière (son père est ferblantier dans une usine d’étain), survit tant bien que mal.

Le stade De Kuip, que le petit Coen admire tant, sert alors de camp provisoire aux prisonniers politiques du Troisième Reich. Cette période de la vie de Moulijn va le former psychologiquement à se contenter de peu. Il y développe surtout un attachement viscéral à sa ville et à sa culture locale.

L’après-guerre est placé sous le signe de la reconstruction de la ville. Le jeune Moulijn, lui, construit son football. Il supporte alors son club de quartier, le XerxesDZB (ou tout simplement Xerxes). Il trouve son modèle en la personne de « Faas » Wilkes, venant du même quartier que lui. Avec ses amis, il traque l’idole dans sa rue sur Soetendaalseweg quand celui-ci revient d’Italie (Wilkes joue à l’Inter de 1949 à 1952 et au Torino de 1952 à 1953), lui demandant des conseils entre deux westerns de Tom Mix que les adolescents visionnent dans un cinéma illégal sous la maison de Wilkes.

Le reste du temps, il joue pendant des heures dans son quartier avec ses camarades. Avant l’école. Après l’école. Après le souper. Moulijn tape dans des balles de tennis ou bien des boules de papier que son père confectionne. L’acquisition d’un ballon en cuir est alors au-dessus des moyens des familles de ce quartier populaire du nord de Rotterdam. Ce manque est néanmoins bénéfique pour le développement footballistique du jeune Coen. Il perfectionne sa technique et son sens du mouvement, du dribble. Il est alors considéré comme l’un des meilleurs joueurs de son quartier.

La dizaine à peine entamée, il rejoint les rangs du Xerxes. Il suit ainsi son frère aîné et son beau-frère mais surtout rejoint le club de son modèle, « Faas » Wilkes. Pour rejoindre les terrains du club il marche quelques minutes, traversant un pont en bois au-dessus d’un estuaire de la Mer du Nord et dépassant le camp des gitans. Celui-ci est adjacent aux terrains des De Zebra’s. Trop démuni pour se procurer les tenues et survêtements du club, sa mère lui confectionne sa tenue de footballeur. Du short aux chaussettes en laine et aux couleurs distinctives du club, bleu rayé de blanc.

Comme cadeau de bienvenue, certains de ses camarades lui volent ses affaires. Moulijn quant à lui fait étalage de sa technique et désoriente déjà les défenseurs. Néanmoins un constat se dévoile assez rapidement. Moulijn pêche par son physique. Gringalet par rapport aux standards néerlandais (1m70 pour 65kg à l’âge adulte), il joue tout d’abord intérieur gauche, son poste préféré. Il souhaite déjà être au cœur du jeu au milieu du terrain.

Ses entraîneurs successifs le placent alors sur l’aile gauche, à son grand regret. Cependant le jeune néerlandais brille toujours. Il assimile peu à peu ce nouveau poste moins exigeant physiquement et plus libre au niveau créatif. Ses performances dans l’équipe réserve du club pousse l’entraîneur de l’équipe première, Friedrich Donenfeld, à faire débuter Moulijn au plus haut niveau lors de la saison 1953-1954. Il débute contre Willem II le 28 février 1954, match anniversaire des 50 ans de son club. Du haut de ses 17 ans, il participe à 38 matchs et marque 4 buts lors de sa première saison. Malheureusement, il ne peut éviter la relégation de son club en Eerste Divisie. Néanmoins le talent du jeune homme est remarqué dans la ville de Rotterdam.

Du gamin de Bloklandstraat à leader du Feyenoord : l’ascension de Moulijn

L’été 1955 est agité pour le nouveau transfuge du football rotterdamois. Il est le devenu la nouvelle idole de son quartier de Bloklandstraat. Les gamins accourent au numéro 14 où Mouljin habite encore chez ses parents. Avec ses premiers salaires, il acquiert sa première voiture, une Austin
Cambridge qu’il prête à un père qui fait trôner fièrement le véhicule dans une rue alors déserte de quatre roues. Il achète également une télévision à ses parents, la première de son quartier. Le quartier se rassemble alors souvent chez les Moulijn regardant les émissions de music-hall ou de
soap opera. Ils chantent des chants populaires inspirés des écrits de l’écrivain Herman Heijermans jusqu’à tard dans la nuit empêchant bien souvent le jeune Coen de dormir les veilles de match.

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Les clubs de la capitale industrielle du pays lui font les yeux doux. Son père est fan du Sparta Rotterdam. Il rêve de voir son fils porter les couleurs des Kasteelheren, club doyen du football néerlandais. Pourtant un club va se montrer plus convaincant financièrement alors que Moulijn est à
deux doigts de rejoindre le Sparta. En effet, le Feyenoord, apprenant l’avancée des négociations entre le camp Moulijn et le club rival, fait une proposition largement supérieure à celle du Sparta, proposant près de 12 000 euros à Xerxes (ce qui à l’aube du professionnalisme néerlandais était une somme conséquente, NDLR). Moulijn signe donc du côté du Feyenoord et de ce fameux stade De Kuip qu’il admirait enfant durant les affres de la Seconde Guerre mondiale. Il rejoint alors un des meilleurs clubs du pays, espérant y passer un cap.

La hâte comme vecteur, Moulijn doit néanmoins attendre le 18 septembre 1955 pour débuter sous les couleurs de son nouveau club. Une blessure au genou contractée lors d’un de ses premiers entraînements, à l’avant-saison l’en empêche avant. Ce match contre MVV au De Kuip est alors le début d’une histoire d’amour qui durera près de 17 ans.


Il s’impose assez rapidement dans le onze type du club phare de Rotterdam. Ses performances sont saluées et notamment sa capacité de dribble et son jeu de mouvement. Il connaît également sa première sélection dès 1956 lors d’un match contre la Belgique. Définitivement placé sur l’aile gauche et se collant à la ligne de touche, il bénéficie de beaucoup de liberté dans le jeu. L’équipe peut, dès lors, exploiter toute sa créativité. Son influence sur le jeu de Feyenoord est croissante.

Au niveau collectif, les résultats des premières saisons sont moyens voire décevants pour un club de la stature du Feyenoord. Le jeu offensif de l’équipe séduit pourtant les foules. Par trois fois 5ème et même 11ème en 1957-1958 (année où Moulijn joue le moins de ses cinq premières saisons, NDLR). Il connaît trois entraîneurs durant cette période. L’illustre mais vieillissant Richard Dombi (qui le fait venir NDLR), Jaap van der Leck et Piet de Wolf en intérim en 1959. Le Feyenoord est alors à la recherche d’un titre de champion depuis 1940. La direction tente alors de faire venir Max Merkel, ex-sélectionneur des Oranje de 1955 à 1956 mais n’arrive pas à le débaucher du Borussia Dortmund.

C’est donc Jiří Sobotka, quintuple vainqueur de la Coupe de Suisse avec le FC La Chaux-de-Fonds qui arrive au club. Sous ses ordres, Moulijn prend une toute autre dimension. Il réalise sa plus belle saison en terme de buts en 1960-1961 avec 16 buts marqués. Il ouvre ainsi la voie du titre à un Feyenoord pratiquant un football très offensif et inscrivant plus de 100 buts en championnat. La victoire 2 à 1 face au Rapid JC le 28 mai 1961 au De Kuip vient clôturer une saison où Feyenoord a gagné ses galons de popularité. Moulijn rendre dès lors dans les cœurs. Il commence à être surnommé Mister Feyenoord, comme le fut également une légende du club, Puck van Heel.

Il enchaîne la saison suivante avec un second titre de champion. Associé à Cor van der Gijp et Henk Schouten en attaque, Moulijn confirme son statut de leader technique et est souvent comparé à Stanley Matthews et Garrincha pour sa qualité de dribble et notamment sa feinte intérieure
désormais redoutée par nombre de défenseurs du championnat. L’équipe du Feyenoord est désormais bien rodée avec notamment Eddy Pieters Graafland aux cages, Hans Kraay en défense centrale et Jan Klaassens au milieu de terrain, tous internationaux. Le club atteint notamment les
demi-finales de la Coupe des clubs Champions en 1962-1963, éliminé par le Benfica d’Eusebio. L’équipe est bien construite et tourne presque toute seule (l’héritage Sobotka). L’entraîneur Franz Fuchs est moqué par ses joueurs car ne parlant pas néerlandais et ayant des méthodes d’entraînement que certains joueurs estiment dépassées.

Le bon parcours européen du club fait alors connaître Moulijn à l’Europe du football. Ainsi à la fin de la saison 1963 c’est un FC Barcelone vainqueur de la Coupe d’Espagne et en quête de renouveau qui tente de le débaucher. Fidèle à son club et surtout à sa ville (où il a également ouvert un magasin de mode pour femmes et hommes sur le Langenhorst en 1961, NDLR) Moulijn rejette cette opportunité d’aller à l’étranger. Il se détourne ainsi du destin tracé par son idole, « Faas » Wilkes, devenu légende de l’Inter Milan.

Comme un signe du destin, sa saison 1963-1964 est marquée par les blessures. Son absence se ressent sur les résultats d’un Feyenoord orphelin de leader technique et finissant seulement 4ème du championnat. La venue de Willy Kment à l’aube de la saison 1964-1965 en tant qu’entraîneur du club redonne du liant à l’équipe. Elle réalise le premier doublé Coupe-Championnat de l’histoire des Pays-Bas. Le retour en forme de Moulijn n’est évidemment pas étranger à cet exploit.

Désorientant les défenses adverses, libre de travail défensif par la couverture défensive de son arrière gauche et ami Cor Veldhoen, Moulijn régale tous les quinze jours un De Kuip rempli en partie pour voir les exploits balle au pied du gamin des quartiers nord. Le président omnipotent et populaire de Feyenoord, Cor Kieboom, va même jusqu’à dire que « même si Coen jouait à la belote, De Kuip serait plein pour le voir jouer ». Ne manque plus qu’un coach à Moulijn et son équipe pour passer à l’étape supérieure : un succès en Coupe d’Europe.

La rivalité Feyenoord-Ajax et succès européen : Moulijn dans la légende

En attendant, les résultats en championnat restent excellents. Que cela soit sous l’ère Kment ou bien l’ère Peeters avec notamment un nouveau doublé lors de la saison 1968-1969. Le Feyenoord est alors systématiquement dans les deux premières places du championnat et à la lutte au titre avec l’Ajax Amsterdam et sa génération dorée menée par un certain Johan Cruyff. C’est alors la grande époque du Klassieker, opposant alors les deux meilleures équipes du pays.

Néanmoins certains y verront aussi, au-delà de toute rivalité sportive, une rivalité de classe, une confrontation classique en football. Amsterdam la bourgeoise contre Rotterdam l’ouvrière. L’arrogance des Ajacides contre la modestie rotterdamoise. Moulijn voit clairement cette distinction qualifiant le Feyenoord de « vrai club du peuple, plus sympathique. ».

Pourtant, si cette affirmation peut se vérifier au niveau social entre les deux villes, la réalité est toute autre entre les deux clubs. Feyenoord est le club riche, l’Ajax est le club pauvre. La formation de l’Ajax contre les transferts du Feyenoord. Une différence avérée quand on pense à l’été 1964 où Cor Kieboom avait fait des pieds et des mains pour débaucher le nouveau phénomène du centre de formation des Godenzonen, Johan Cruyff. La rivalité à la fin des années 60 est alors à son paroxysme. Chaque supporter de l’Ajax tremble devant la grâce de Moulijn. Chaque supporter de Feyenoord tremble devant les changements de rythmes incessants de Cruyff.

Cette rivalité se matérialise également au niveau européen avec pour but d’être le premier club hollandais à gagner une Coupe d’Europe et notamment la Coupe des clubs champions. Le Feyenoord, auréolé de son doublé Coupe-Championnat en 1965, affronte le Real Madrid, alors
quintuple vainqueur de la compétition, au premier tour, le 8 septembre 1965.

L’aller se déroule au De Kuip et voit tout le talent de Moulijn se dévoiler. Dans un stade plein à craquer, les hommes de Willy Kment font déjouer l’animation offensive du Real. Pourtant, à la 38ème minute, le vieillissant Ferenc Puskas, 38 ans, vient ouvrir le score. Agissant d’abord en contre, le Feyenoord doit maintenant faire le jeu et s’en remet à son leader technique. Les fautes se multiplient sur lui, faisant monter la pression dans le stade et sur le terrain. Au bout d’un énième dribble de Moulijn, le défenseur Vicente Miera vient le frapper au niveau du genou déclenchant alors l’ire de Moulijn et ses coéquipiers qui s’en prennent à Miera. L’action est encore restée dans les mémoires aux Pays-Bas notamment grâce aux commentaires de Bob Spaak en direct à la télévision.

Le tacle de Miera sur Moulijn et l’attroupement général (Crédit : Youtube TomN10)

Au bout du compte, le Feyenoord arrive à renverser la tendance en marquant en fin de match par Venneker et un but controversé de Kray Sr. La performance a allure d’exploit. Cependant, comme souvent, les exploits ne se répètent que rarement. Une défaite 5-0 au Bernabeu, sur le terrain des Gento et Puskas (qui inscrit un quadruplé) vient éteindre les espoirs européens du Feyenoord.

L’Ajax de Michels atteint quant à lui la finale de Coupe des clubs champions en 1969 mais perd 4-1 contre le Milan AC des Rivera, Prati et Schnellinger. Le football néerlandais est en progression. L’Europe découvre alors le football total de l’Ajax et va bientôt découvrir l’efficacité et la pugnacité du Feyenoord.

Le Feyenoord est à la fin des années 60 en pleine révolution. En effet, l’illustre et charismatique Cor Kieboom quitte ses fonctions de président après plus de 28 ans de présence. Remplacé par Guus Couwenberg, il est nommé président d’honneur de son club de toujours. Néanmoins c’est en 1969 que vient un des véritables tournants de l’histoire du Feyenoord et de la postérité de Moulijn.

Souhaitant passer un cap au niveau européen, la direction du club nomme un jeune entraîneur autrichien venant d’ADO Den Haag : Ernst Happel. Celui-ci, fort d’une troisième place en 1965 et de quatre finales de Coupe des Pays-Bas (1963, 1964, 1966 et 1968, NDLR) dont une remportée face à
l’Ajax en 1968, a déjà une belle réputation dans le football néerlandais. Les objectifs de l’ensemble des acteurs sont concordants. Le Feyenoord, Happel et Moulijn espèrent tous passer un cap au niveau européen. Tous visent l’ascension et un vent nouveau souffle sur De Kuip.

Au coude à coude en championnat avec l’Ajax tout le long de la saison (qui gagne finalement le titre NDLR.), le Feyenoord, désormais transformé par les théories tactiques d’Happel, effectue un parcours contrasté. Entre facilité du premier tour et qualifications aux forceps lors des tours suivants. Happel change néanmoins la façon de jouer de l’équipe, la rapprochant de l’esthétisme d’un Ajax alors flamboyant. Un brin modeste, il répondit à une question d’un journal local « Ma tactique ? C’est simplement Rinoes, Willum et Coen. » faisant explicitement référence à l’importance déterminante de Moulijn, van Hanegem et Israël comme ossature de l’équipe.

L’écrasante victoire du Feyenoord face à un bien faible RK Reykjavik (Crédit : Youtube Sp1873)

Éliminant un faible et improbable RK Reykjavik, 16-2, dans une double confrontation au De Kuip (Le RK ne pouvant assumer financièrement le match retour en Islande, NDLR), les joueurs néerlandais font face à des islandais ayant profité de la vie nocturne de Rotterdam et Londres entre les
deux matchs et arrivant cigares à la bouche au stade. Pas de quoi inquiéter, mais davantage préparer Moulijn et ses coéquipiers pour les huitièmes de finale contre le vainqueur de la précédente édition, le Milan AC.

Perdant 1-0 à l’aller à San Siro, les hommes d’Happel mené par un Moulijn au sommet de son art renversent la donne au retour à Rotterdam. Ils gagnent 2-0 grâce à des buts de Wim Jansen et Willem van Hanegem. « Ils nous ont dominé tout le match et on se demande encore pourquoi. »
concède en après-match le coach milanais, Nereo Rocco. L’élimination du Milan AC est alors pleine de symbole avec l’avènement des clubs non latins et non-britanniques sur la scène européenne. Pour le Feyenoord, c’est un coup mis au plafond de verre européen contre les grands d’Europe.

Le scénario se répète contre le Vorwärts Berlin en quart de finale et contre le Legia Varsovie de Lucjan Brychczy et Kazimierz Deyna en demi-finale. Des qualifications obtenues dans la difficulté au match retour devant les 65 000 spectateurs du De Kuip. Moulijn est alors déterminant dans le parcours de son équipe notamment par sa capacité de dribble et sa qualité de passe. Il peut servir au mieux les qualités d’un Ove Kindvall indispensable à la pointe de l’attaque rotterdamoise.

La finale du 6 mai 1970 contre un Celtic sûr de sa force, à San Siro, est également disputé. Allant en prolongations au bout du temps réglementaire où les deux équipes n’ont pu se départager (1-1), Feyenoord, grâce à but de Ove Kindvall à 116ème minute (bien servi par Henk Wery) ouvre les voies du paradis à Moulijn, à ses coéquipiers et au football néerlandais. Le coup de sifflet retenti. Moulijn et les siens sont rentrés dans la légende.

La finale gagnée au bout des prolongations par le Feyenoord contre le Celtic (Crédit : Youtube Feyenoord Loyals)

Fin de carrière et retraite : la seconde vie de Mister Feyenoord

La victoire en Coupe des clubs champions venait alors de conclure de la façon la plus incroyable qui soit l’épopée d’un Moulijn au crépuscule de sa carrière. Son mythe atteint son zénith dans le ciel pâle de Rotterdam. Il participe pleinement à la conquête du titre européen en étant un des leaders techniques de l’équipe avec Willem van Hanegem. Moulijn permit notamment à Ove Kindvall et Ruud Geels de terminer 2ème et 3ème du classement des buteurs de Coupe des Clubs Champions cette saison là derrière le buteur de Leeds, Mick Jones.

Cet amour entre Mouljin et Rotterdam était ainsi multiplié. De retour dès le lendemain dans la capitale industrielle du sud de la Hollande, Moulijn présentait, avec ses coéquipiers, le précieux trophée aux centaines de milliers de supporters du Feyenoord rassemblés sur le Coolsingel, habituel lieu où les victoires du club sont fêtés. Là étaient fêtés les héros de Milan et les enfants de la ville comme Moulijn ou Janssen, deux gamins des
quartiers nord. Ils offraient le premier titre européen du club mais surtout le premier de l’histoire du football néerlandais (et surtout avant l’Ajax).

L’inédit allait encore un peu plus loin quand en septembre 1970 le club gagnait la Coupe intercontinentale contre le triple vainqueur de la Copa
Libertadores et alors meilleur club sud-américain de l’époque, l’Estudiantes La Plata. Après un 2-2 obtenu à la Bombonera au match aller après avoir été mené 2-0, le Feyenoord gagne 1-0 lors du match retour au De Kuip sur un but du jeune Joop van Daele. La rencontre était également marquée par l’altercation entre le buteur néerlandais et les joueurs de l’Estudiantes, Malbernat et Pachame. Le club de Feyenoord est alors sur le toit du monde.

Le Feyenoord, maître du monde (Crédit : Youtube Feyenoordist)

Néanmoins, si le club et Moulijn atteignait alors des cimes encore jamais atteintes par un club néerlandais, le déclin de l’international néerlandais commençait à poindre. Plus aussi incisif qu’à ses débuts et malgré une transition dans son jeu réussie depuis le milieu des années 60, le poids des années se fait sentir. Son corps commence à subir les conséquences des nombreux contacts reçus pendant près de 15 ans de carrière. Il déclare notamment dans son après carrière qu’il avait mis plusieurs années à se remettre totalement physiquement.

Des joueurs comme Kindvall et surtout van Hanegem ont désormais plus d’influence que lui sur le terrain. Et c’est du banc, lui qui ne sortait que rarement, qu’il voit son remplaçant, Joop van Daele, 23 ans, rotterdamois
comme lui, marquer le but offrant la Coupe intercontinentale au Feyenoord. Comme un symbole, un passage de témoin à une nouvelle génération de joueurs des quartiers de la ville.

Le temps de Moulijn allait finir sur un nouveau et ultime titre de champion en 1971 au bout d’une saison seulement entachée d’une élimination aussi précoce que décevante en seizièmes de finale de Coupe des clubs champions contre le club roumain de l’UT Arad. Là commençait le règne européen de l’Ajax qui allait gagner les éditions 1971, 1972 et 1973 et se poser en grand club européen.

La dernière saison de Moulijn, en 1971-1972, est sans doute celle de trop. Il ne dispute que 14 matchs de championnat et marque un seul but. Sa saison est également tronquée par un accident de voiture qu’il subit au début de la saison. Le Feyenoord finit alors second derrière l’impitoyable Ajax.

Loin était le temps où l’expression « Quand Coen joue, Feyenoord joue. » était sur toutes les lèvres des supporters du Feyenoord. Passés étaient ces moments où Moulijn, collant la ligne côté gauche méticuleusement tondue par le jardinier Jaap Barendregt, discutait avec le public en plein match lors d’arrêts de jeu. Terminés étaient ces moments de joie, ces cris, ces hourras quand Moulijn éliminait un, deux voire trois adversaires par ses dribbles chaloupés et son mouvement de corps si caractéristique. Pour le dernier match de sa carrière et son dernier au Feyenoord, comme toujours, il sortit en dernier sur la pelouse du De Kuip, faisant ses sauts d’échauffement. Il porte également pour la seule et unique fois de sa carrière le brassard de capitaine. Il n’était seulement qu’un leader moral et technique, préférant laisser le capitanat à d’autres.

Les derniers souffles d’une relation particulière entre un joueur du cru et son public. La fin d’une carrière longue de 17 années l’ayant vu gagner tous les trophées possibles. Seulement deux regrets le touchent de remords par la suite. L’absence d’une expérience à l’étranger et surtout une carrière internationale trop peu aboutie en comparaison des ces indéniables qualités, les sélectionneurs n’appréciant que peu son style de jeu.

Son après-carrière est simple mais à l’image du personnage. Tenant un magasin de mode pour hommes et femmes ouvert depuis 1961, il s’y consacre désormais totalement avec sa femme, Adri. Il trouve également enfin du temps pour s’occuper pleinement de sa famille et notamment de son fils handicapé. Ainsi continuait-il à incarner la mentalité rotterdamoise. Cette culture du travail que l’on retrouve d’ailleurs sur les armoiries de la ville aux mots de « Sterker door strijd » ou « Plus fort par l’effort » en français.

Son attachement au Feyenoord restait également intact. Des amuseurs iront même jusqu’à faire courir des rumeurs sur un suicide de Moulijn quelques mois après sa retraite se basant sur l’amour indéfectible liant l’ancienne gloire du Feyenoord à son club. Mais l’histoire ne pouvait se terminer ainsi. Pas si brusquement. Ainsi il va souvent assister aux matchs au De Kuip par la suite voyant son club de toujours gagner la Coupe UEFA en 1974 et même Johan Cruyff porter le maillot du Feyenoord pour y finir sa carrière en 1984.

Nommé membre du Mérite de Feyenoord en 1979 alors qu’il était d’ores et déjà chevalier de l’ordre d’Oranje-Nassau depuis le 30 avril 1970, l’homme croule sous les honneurs. Il reste pourtant toujours discret et modeste. En 1990, il inaugure une aire de jeux et un mur de Moulijn (conçu par l’artiste Hans Citroën, NDLR) censé rappeler le mur sur lequel l’ancien joueur tapait le ballon une quarantaine d’années plus tôt. Le véritable a en effet été détruit dans le cadre de réaménagements urbains. L’artiste Benny Boy lui consacre une chanson dans son album Het dokument 1992. Ainsi s’affirme le caractère populaire de Moulijn et le rapport du public avec lui. Il devient ainsi, à part entière, une figure culturelle de la ville.

Vers la fin de sa vie, les honneurs redoublèrent. Un sondage des supporters du Feyenoord l’élit plus grand joueur de l’histoire du club en 1999. Assistant aux matchs au De Kuip dans une loge d’un de ses proches amis. Il n’est pas rare de voir son nom scandé et ce même des dizaines d’années après son dernier match. En 2009, une biographie de Moulijn, sous la direction de Bert Nederlof, sort et devient un véritable succès à Rotterdam. La même année a lieu l’hommage ultime pour l’enfant prodige. Le Feyenoord inaugure une statue grandeur nature à son effigie sur le parvis du De Kuip, réalisée par Tom Waakop Reijers.

Son club, sa ville, ses contemporains, récompensaient ainsi l’enfant des quartiers nord. Celui-ci est rentré dans la légende et à sans doute dépassé celui qu’il admirait enfant, « Faas » Wilkes. Continuant à vivre à Rotterdam, dans l’amour des siens, Coen Moulijn s’éteint le 4 janvier 2011. Il laisse un Feyenoord orphelin et un football hollandais amputé d’une des ses plus grandes légendes.

Reconnu par Cruyff, Mister Ajax, comme « Un footballeur au talent exceptionnel. Un produit typique de l’école néerlandaise. », ses anciens
coéquipiers lui rendent également de vibrants hommages dans les médias comme Cor van der Gijp, Rinus Israël ou Wim Jansen. Le deuil populaire, lui, se déroule quelques jours plus tard, dans le froid de Rotterdam, avec un cortège funèbre partant de De Kuip. Le cortège est accompagné par des dizaines de milliers de supporters du Feyenoord allumant des fumigènes et chantant à sa gloire et à celle du club.

L’hommage de Feyenoord pour les dix ans de la disparition de Coen Mouljin (Crédit : Twitter Feyenoord)

Dans une image aussi triste que poétique, Moulijn rentrait dans l’éternité. Après tout, « L’amour est un phœnix qu’on ne prend pas au piège. ».

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