Tony Chapron : « Ceux qui aiment le foot n’aiment pas la VAR »

Vingt-troisième acteur d’un match et véritable clé de voûte pour le bon déroulement d’une partie de football, le rôle de l’arbitre fascine. Tony Chapron, ancien arbitre international, a accepté de nous en dire plus sur cette profession méconnue du grand public.

S’il est principalement connu pour un tacle malheureux sur Diego Carlos lors du fameux match entre le PSG et le FC Nantes en janvier 2018, Tony Chapron c’est bien plus que ça. Arbitre aguerri, il dirige plus de 500 matchs professionnels en Ligue 1, Ligue des Champions et même en Coupe du Monde. En 22 ans de carrière, Chapron s’est imposé comme une figure du sifflet français. Aujourd’hui consultant sur Canal+, il a accepté de revenir pour Baraque à Foot sur le rôle complexe de l’arbitre avant d’évoquer les méfaits de la VAR, technologie qui ne porte pas dans son cœur.

Baraque à Foot : Pourquoi a-t-on envie de devenir arbitre ?

Tony Chapron : « Je ne sais pas si on a envie de le devenir. On devient arbitre par accident. Il y a un important système de filiation : certaines de mes connaissances sont filles ou fils d’anciens arbitres. Je ne pense pas que ce soit une démarche totalement volontaire, on est avant tout joueur. Rares sont les carrières spontanées. »

Quelles sont les qualités incontournables pour être un bon arbitre ?

« Il faut être savoir être courageux, et pouvoir assumer ses décisions. Ce que les gens sous-estiment aussi, ce sont les capacités athlétiques. Un arbitre doit avoir une très bonne condition physique et être capable de courir pendant 90 minutes pour suivre les joueurs. »

En moyenne, un arbitre court dix kilomètres par match. C’est autant, voire plus, qu’un footballeur (Crédit photo : Safe Arbitres)

Est-ce qu’un arbitre est aussi un supporter ?

« Très compliqué, surtout si l’on est amené à arbitrer notre équipe de cœur. Le rôle de neutralité prime sur les passions, et nous sommes des supporters du jeu avant tout. Le mieux, c’est de supporter une équipe locale ! J’ai toujours dit que j’étais supporter du Stade Malherbe de Caen. Adolescent, j’allais souvent voir des matchs au stade d’Ornano. Je n’étais pas un ultra, j’étais surtout content d’aller voir des matchs de foot. Qu’importe qui gagnait. »

Quelle est votre relation avec les joueurs sur le terrain ?

« C’est une relation très particulière. Comme pour supporter un club, il y a une grande distance entre l’arbitre et le footballeur. On est un peu comme dans un tribunal : nous sommes les juges tandis que les victimes et les coupables ne sont pas censés connaître ceux qui rendront la sentence. On peut avoir l’impression que les arbitres sont hautains alors qu’ils se tiennent juste à distance des joueurs pour éviter toute suspicion de complicité. »

Est-ce qu’on prend plus de plaisir à arbitrer un Neymar ou un Mbappé qu’un joueur moins connu ?

« On prend évidemment du plaisir. On admire leur technique, leur façon de jouer. Certaines stars sont agréables à arbitrer mais il y a des joueurs moins exposés qui méritent tout autant notre respect. J’aime les actions, la technique, la vitesse. Quand on rencontre Mbappé, Pogba ou Ronaldo, on est forcément admiratif de tout ça. C’est toujours génial de partager un terrain avec des joueurs de grande qualité. »

« Quand la presse se déchaîne pendant plusieurs jours contre vous, ça vous touche »

Vous avez arbitré en Ligue 2, puis en Ligue 1 mais aussi en Ligue des Champions et en Ligue Europa. Diriger un match de championnat est-il la même chose qu’un match européen ?

« Paradoxalement, on est moins sous pression lors d’un match européen. On est beaucoup plus serein à l’étranger et moins attaqué par la presse. Sauf erreur manifeste, vous n’aurez pas d’articles de journaux qui vous seront consacrés après un soir de Ligue des Champions. Quand un arbitre se déplace à l’étranger, il voyage toujours plus léger que lorsqu’il arbitre dans son championnat domestique. Si un arbitre se déplace en Allemagne, il est à la maison le lendemain et ce qui pourra se dire dans les journaux n’aura que peu d’importance. Par contre, quand la presse se déchaîne pendant plusieurs jours contre vous en France, ça vous touche. »

L’arbitre peut être facilement sous le coup des critiques de la part des acteurs d’un match. Avec le temps, devient-on hermétique à tout cela ?

« Le mieux à faire, c’est de se couper des réseaux sociaux et d’éviter de lire la presse. Le conseil que je donne à n’importe quel arbitre c’est d’oublier ce qu’on peut raconter sur lui, c’est destructeur. Un arbitre prend entre 200 et 300 décisions dans un match, l’arbitre est humain et peut faire des erreurs. Mais ça, trop de gens le savent. »

Sur RMC Sport, Tony Chapron explique que le métier d’arbitre est dangereux, de par son exposition (Twitter)

Cela va bientôt faire quatre ans que la VAR a été introduite en Europe, et trois ans en France. En quoi cette technologie a changé la façon d’arbitrer ?

« La VAR a créé des arbitres dirigés par la technologie, qui prennent de moins en moins de décisions. Les arbitres ont tendance à se réfugier derrière la technologie pour ne plus assumer les décisions majeures qu’ils doivent prendre. On a véritablement déresponsabilisé l’arbitre. »

Dans votre livre « Enfin Libre ! », vous écrivez que la VAR « aborde l’action de façon trop binaire ». Quels seraient les points à améliorer dans son fonctionnement ?

« La supprimer. »

« On ne vit pas une période facile pour le football, et la VAR n’arrange rien »

Vous êtes contre toute forme de technologie dans le monde de l’arbitrage ?

« On a l’impression, aujourd’hui, que la technologie ne fait pas d’erreurs. C’est un mensonge. Selon moi, un seul outil peut être utilisé de façon certaine, c’est la goal-line technology (dispositif d’assistance à l’arbitrage, utilisé pour déterminer si un ballon a franchi ou non la ligne de but, NDLR). Là, la machine peut prendre une décision binaire : il y a but ou pas. Point, ça ne va pas plus loin. Le reste n’est qu’interprétation et ce sont des humains qui doivent réfléchir.

L’arbitrage parfait n’existera jamais. Le jeu est par essence humain. Dès lors, on accepte d’être arbitré par des humains, qui peuvent faire des erreurs. Sinon, on remplace les joueurs par des robots, qui ne rateront aucun contrôle, aucune passe et marqueront tous leurs penalties. Tout robotiser n’a aucun sens. Les gens qui aiment le foot n’aiment pas la VAR. Ça tue l’émotion, la passion. On ne vit déjà pas une période facile pour le football, et la VAR n’arrange rien. »

Depuis la fin de sa carrière sportive, Tony Chapron n’a jamais cessé de remettre en question le fonctionnement de la VAR (Twitter)

Après plus de 500 matchs professionnels arbitrés, quand vous êtes devant votre télévision pour regarder un match de foot, arrivez-vous à sortir de votre rôle d’arbitre ?

« C’est le paradoxe de l’arbitre. C’est un amoureux du jeu mais il ne cesse jamais vraiment d’être arbitre. Quand je regarde un match encore aujourd’hui, c’est comme si j’étais sur le terrain. J’analyse le rôle de mon collègue avant le jeu. C’est assez singulier d’avoir été arbitre et de se retrouver spectateur. Je ne peux pas m’empêcher d’analyser son placement, son autorité et ses décisions. »

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