Thadée Cisowski, grandeur et déchéance d’un roi sans couronne

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Dans la grande famille des buteurs du championnat de France, certains noms viennent instinctivement. Pour les plus, jeunes, on parlera de Cavani, Ibrahimovic ou Pauleta. Pour de plus anciens, les Papin, Onnis, ou bien Bianchi fuseront directement de leurs esprits nostalgiques, le sourire aux lèvres. Toutefois, à mesure que les années passent, que devient la postérité des buteurs d’antan ? De ces buteurs de la France des Trente Glorieuses ? Ceux d’un football français se professionnalisant. Se structurant de plus en plus. Avec pour point d’orgue les parcours européens du Stade de Reims des Batteux et Kopa ou encore la troisième place de l’Équipe de France dans un mondial suédois pluvieux voyant Fontaine marquer ses célèbres (et toujours invaincus) 13 buts.

Dans une fresque aussi romanesque que tragique, une histoire française. Celle de Thadée Cisowski. L’homme au plus de 206 buts dans le championnat de France. Aux 308 buts en 400 matchs de carrière. Mais surtout aux 22 coups du chapeau dans le championnat de France, record en cours.

De la Pologne au FC Metz : itinéraire d’un jeune buteur

Parler de Thadée Cisowski en 2021 c’est tout d’abord évoquer les liens entre la France et ses vagues d’immigrations. Dans une décennie faisant suite à l’événement militaire le plus meurtrier de tous les temps à l’époque, la France manque cruellement de bras. Déjà active durant la Première Guerre mondiale pour remplacer les hommes partis au front, l’immigration organisée par l’État français se poursuit dans l’après-guerre.

Elle se matérialise par un certain nombre d’accords. Notamment avec des États de l’est et particulièrement la Pologne. Celle-ci accuse alors un surplus d’un peu moins d’un million de chômeurs en 1919. La Pologne créée ainsi une Office de l’Émigration en 1920. 500 000 Polonais y passent pour arriver jusqu’en France. Ceux-ci sont principalement destinés aux travaux dans les mines du Nord de la France ou dans une Lorraine fraîchement rattachée à la France par le Traité de Versailles en 1919.

C’est par ce biais que le père de Cisowski vient en France à la fin des années 20. Son père quitte Łasków, comme beaucoup, pour donner une vie meilleure à sa famille. En 1935, la famille Cisowski est autorisée à émigrer définitivement en France.

Malgré une adaptation lente avec notamment l’apprentissage du français, celui que l’État français enregistre désormais sous le nom de « Thadée » trouve dans le football un formidable moyen d’adaptation et d’assimilation à sa nouvelle terre d’accueil. Il intègre l’US Piennes à l’âge de 10 ans. Franchissant étape par étape les différentes catégories d’âge du club, il se révèle très rapidement comme un attaquant très efficace et avec une frappe lourde.

A partir de l’âge de 14 ans ses journées sont rythmées entre journée de travail à la mine de « La Mourière » à Piennes avec ses frères et son père puis les entraînements avec le club. Dans cette terre communiste, le football est le sport le plus pratiqué car le plus accessible pour les classes populaires.

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Sa réputation locale est croissante. Selon la légende, il aurait marqué 20 fois au cours d’un match de jeunes avec l’US Piennes. Les sollicitations sont rares mais bien présentes. Néanmoins, ses parents ne souhaitent pas le voir partir si jeune qui plus est pour une carrière à l’avenir incertain. Pourtant ses performances dans l’équipe première de l’US Piennes au niveau régional épatent de plus en plus. Il n’est pas rare que le stade municipal de la ville de 3000 âmes soit bondé les dimanches après-midi.

Vient le printemps 1948 et le dernier match de la saison. Des recruteurs du FC Metz et du FC Nancy sont présents, accoudés à la coursive du vétuste stade municipal. Cisowski donne la victoire à son équipe et confirme les éloges entendus. Les recruteurs sont alors étonnés qu’un tel talent soit encore à jouer en Régional à un âge si avancé (20 ans). La concurrence entre les deux clubs ne durent pas longtemps. Cisowski donne sa priorité au FC Metz. Il signe alors dans le club grenat à l’été 1947 avec l’approbation de ses parents.

Il rejoint un club comptant déjà Gusty Kemp, Gabriel Hoffmann ou bien Ignace Kowalczyk comme solutions offensives. Sa première saison pro sera celle de l’adaptation. Il joue la majorité du temps en réserve. Il dispute ses 4 premiers matchs pro durant la saison et inscrit deux buts. Déjà une certaine complicité se construit avec le nouveau phénomène du football messin, Henri Baillot.

Les différents départs sur le front de l’attaque messine et la mort tragique de Gusty Kemp permettent à Cisowski de se faire une place dans l’effectif professionnel. Il gagne très rapidement sa place sur le front de l’attaque, associé à Henri Baillot et Gabriel Hoffmann. Ce dernier s’effaçant rapidement, le duo Cisowski-Baillot porte un FC Metz se battant pour éviter la relégation. Ainsi sur 60 buts marqués, 40 le sont par le duo (25 pour Baillot et quinze pour Cisowki). Au bout d’une saison pleine où il dispute plus de 39 matchs en tant que titulaire, il évite de peu la relégation en terminant 16ème du championnat. Il réalise également un bon parcours en Coupe de France. Il ne s’incline qu’en demi-finales contre le RC Paris (futur vainqueur) en match d’appui.

La saison suivante est celle de la confirmation. Il inscrit 17 buts en championnat en 32 matchs de championnat. Néanmoins, cette fois-ci, le formidable duo messin ne peut éviter la relégation de leur club en seconde division. Au terme d’une saison extrêmement difficile, le club lorrain finit bon dernier du championnat.

Sollicité comme à l’instar de son compère Baillot (qui signera finalement aux Girondins de Bordeaux), Cisowski décide de rester dans le club qui lui a laissé sa chance, qui lui a fait confiance et qui l’a sorti des mines sombres et suffocantes du bassin minier lorrain. Associé désormais au vieillissant Camille Libar (recruté dans le cadre d’un échange avec Henri Baillot), Cisowski devient un des grands artisans de la remontée immédiate des Grenats dans l’élite du football français. Ses 23 buts font de lui le meilleur buteur de seconde division. Il est désormais le leader incontesté de l’attaque messine et son nom prend une envergure nationale.

Pour son retour parmi l’élite, il réalise une première partie de saison dans la régularité de ses performances à l’échelon inférieur. A la pointe d’une équipe messine offensive et séduisante, Cisowski inscrit 11 buts en 17 matchs de championnat.

Assez pour taper dans l’œil du sélectionneur national et être appelé pour la première fois avec les Bleus. L’aboutissement et un symbole fort pour cet enfant polonais issu de l’immigration. Toutefois la symbolique et le rêve vont vite tourner au cauchemar. En effet, pour sa première sélection en équipe nationale contre l’Autriche le 1er novembre 1951, un tacle rugueux d’un défenseur autrichien le laisse au sol. Il ne peut se relever. Le verdict est sans appel, double fracture du tibia-péroné. Une première grande blessure qui va en précéder beaucoup d’autres. Sa saison est dès lors terminée. Cette nouvelle saison dans l’élite le dévoile un peu plus au grand public et aux clubs de l’élite.

Il tape dans l’œil d’un certain nombre d’entre eux, Cisowski voit le RC Paris lui faire les yeux doux. Le club francilien, vainqueur de la Coupe de France en 1949, essaie alors de monter une équipe capable d’accrocher les premières places.

L’apogée de Cisowski : Le fer de lance de l’attaque du Racing

Souhaitant remplacer le départ de leur attaquant vedette Roger Quenolle partant vers le RC Strasbourg, les dirigeants du RC Paris voit dans le profil de Cisowski, le fameux buteur pouvant les mener vers le haut du classement. Néanmoins, les dirigeants franciliens ciblent également André Strappe, le buteur du LOSC et international français confirmé. Celui-ci ayant une plus grande expérience de la première division que Cisowski. Il faut dire également que les dirigeants du FC Metz se montrent gourmands. Ils demandent en effet, dans un premier temps, une indemnité de plus de 10M de francs pour libérer Cisowski. D’abord hésitants mais voyant le refus catégorique des Lillois dans le dossier Strappe, les dirigeants franciliens offrent finalement 12M pour le jeune buteur lorrain. Un record dans le championnat de France à l’époque.

Il rejoint alors un club avec un effectif composé entre autre de Carlos Sosa, Roger Lamy, Roger Gabet, Abderrahmane Mahjoub ou le sulfureux René Vignal. « Thadée » souhaite passer un cap dans ce club aux moyens et aux ambitions plus élevés qu’à Metz.

Il s’impose naturellement sur le front de l’attaque francilienne malgré des doutes initiaux provoqués par l’investissement réalisé par le Racing. Cisowski régale le public de l’ancien Parc des Princes qui apprécie sa combativité et son sens du but. Se frottant régulièrement aux défenseurs adverses du haut de son mètre 78, il n’hésite pas à presser sans cesse la relance adverse et à jouer en pivot pour faire remonter son bloc.

Dès sa première année, il inscrit 16 buts toutes compétitions confondues. Il retrouve l’Équipe de France à trois reprises. Il en profite pour marquer son premier but en sélection mais se blesse gravement contre l’Irlande le 11 novembre 1952. Cependant, comme à Metz, ses buts ne peuvent éviter la relégation d’un RC Paris finissant à la 17ème place.

Comme la première fois avec le FC Metz, le buteur franco-polonais privilégiera la fidélité aux sirènes des sollicitations. Il reste ainsi dans un club qui a fortement investi sur lui et qui lui a permis de retrouver l’Équipe de France.

Voyant partir des joueurs comme Abderrahmane Mahjoub, Roger Lamy ou bien le montois Jacques Foix, l’attaque francilienne s’affaiblit grandement pendant l’été 1953. Cisowski paraît clairement désormais comme le fer de lance du club parisien. Le retour de Jean Courteaux en provenance de l’OGC Nice ne laisse pas esseulé Cisowski bien longtemps. Se rappelant sans doute du bon temps de ses duos avec Baillot ou bien encore Libar, Cisowski forme un duo redoutable et particulièrement efficace avec Courteaux. Marquant 71 des 107 buts parisiens en championnats (dont 35 pour Cisowski), le duo participe grandement à la remontée immédiate du Racing au plus haut niveau du football français. Cisowski est alors attendu au tournant à l’aube de la saison 1954-1955.

Attendu, Cisowski confirme son statut. Il marque 11 buts en 17 matchs toutes compétitions confondues au tiers de la saison. Cependant il voit ses vieux démons le rattraper. Une nouvelle blessure l’éloigne des terrains pour le restant de la saison.

Comme toujours, il doit ronger son frein. Frappé du sceau des blessures, il n’en perd pas moins sa détermination associée à un fort mental. Ainsi, c’est dans son étroite maison, et entre les légumes de son potager, que Cisowski prépare son retour en pratiquant plus de 30 minutes de gymnastique quotidiennement. La saison 1955-1956, il en est certain, sera celle de son explosion. La saison qui fera de son nom un incontournable des discussions du lundi matin dans les petits bistrots parisiens. Une année de couronnement.

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Retrouvant rapidement tout ses réflexes, il affirme sa position de leader de l’attaque francilienne. Ainsi, il participe grandement à la belle 6ème du Racing en championnat. Il inscrit 36 buts en 32 matchs toutes compétitions confondues. 31 rien qu’en championnat. Cette performance fait de lui le meilleur buteur du championnat de France devant Rachid Mekloufi et ses 21 buts. Son année est aussi marquée par le fait que Cisowski s’affirme également comme un véritable leader d’équipe sur le terrain. Il peut souvent, à chaque difficulté que son équipe rencontre, débloquer la situation. Le match contre Toulouse en avril où il offre la victoire (3-0) à son équipe longtemps contenue par la défense toulousaine en est un exemple. Des blessures, déplaisantes campagnes, sont toujours présentes.

L’une d’elles intervient juste avant ce qui devait être le grande retour de Cisowski en sélection après une absence de trois ans. Ceci ne l’empêche pas de garder sa stature morale. Il affirme ainsi sobrement à des journalistes lui demandant si il n’aurait pas pu faire d’infiltration que « Cela n’aurait pas été honnête ». Cependant, il est enfin reconnu dans le championnat de France comme un buteur de tout premier ordre avec ce premier trophée de meilleur buteur du championnat.

La saison suivante doit être celle de la confirmation pour Cisowski. Âgé de 29 ans désormais, les années filent sans que Cisowski n’ait pu encore être associé de manière durable aux Bleus ou bien à un trophée national.

Souhaitant atteindre les 40 buts au cours de la saison, il sait que cette saison sera déterminante pour sa fin de carrière. Notamment pour le Mondial à venir en 1958 en Suède. Il commence la saison tambour battant. Il enfile les buts à la pointe d’une équipe du Racing à la tactique toujours aussi offensive et osée. Cisowski se voit récompenser et appeler en Équipe de France pour les matchs contre la Hongrie et l’Union Soviétique les 7 et 21 octobre. Marquant le seul but lors de la défaite 2-1 des Français contre les Hongrois, il renoue avec le but sous le maillot bleu.

En confiance, l’ancien prodige de Piennes, continue de porter l’attaque du Racing au début du mois de novembre. Suffisant pour être de nouveau appelé en Équipe de France. Cette fois-ci pour le dernier match de la saison des Bleus contre le voisin belge le 11 novembre 1956 dans le cadre des qualifications pour la Coupe du Monde 1958.

En ce jour d’armistice, Cisowski est titulaire à la pointe de l’attaque des Bleus. Néanmoins, les coups de canons tonneront ce jour-là, à cinq reprises. Un quintuplé. Jamais depuis Eugène Maës en 1913, la France n’avait vu pareille performance. Deux buts du droit, deux du gauche, un de la tête, le tableau est complet. Devant les 46 000 spectateurs du Stade Yves du Manoir de Colombes, l’attaquant du Racing martyrise pendant 90 minutes une défense belge dépassée à l’image d’un Robert Van Kerkhoven souvent en retard au marquage de Cisowski.

Au coup de sifflet final, les clameurs du public lui sont consacrées. Certains diront que même Kopa n’avait jamais reçu pareilles clameurs de l’exigeant public parisien. Cisowski tenait son match référence. Son nom était désormais sur toutes les lèvres, du bistrot jusqu’aux plus hautes sphères de la Fédération française de football.

Participant pleinement à la belle 4ème place du Racing. Il inscrit 33 buts en 28 matchs de championnat. Cisowski conserve ainsi son titre de meilleur buteur. Il est cette fois-ci devant celui que les médias ne tardent pas à présenter comme son plus sérieux rival pour la place à la Coupe du Monde, Just Fontaine.

De l’avis de tous, Fontaine est considéré comme un meilleur footballeur que Cisowski. Le buteur francilien est lui considéré comme plus efficace face au but. Le sélectionneur de la RFA, Sepp Herberger, n’hésitant pas à déclarer « C’est un avant-centre comme les autres. Mais, dans les dix-huit mètres adverses, il est le meilleur avant-centre du monde ». André Simonyi, ancien international français rajoute, « Avec Cisowski il n’existe pas de balle perdue ».

Osant la provocation, Cisowski, désormais sûr de sa force, déclare avant une sélection contre le Portugal « Vous croyez qu’on peut me préférer Fontaine pour le Portugal ? ». Il déclare pourtant en après-match quand des journalistes lui soulignèrent la pauvreté de son jeu, son inefficacité durant le match et demandant si Fontaine aurait fait mieux, « Je pense que nous sommes aussi qualifiés l’un que l’autre pour occuper le poste d’avant-centre en EDF ». Le décor pour la course à la Coupe du Monde 1958 est planté.

Le lent déclin d’un buteur : entre épisodes manqués et abandons

Si la saison 1957-1958 devait être le théâtre de cette rivalité sportive naissante entre Cisowski et Fontaine (rivalité se matérialisant également dans la publicité, Cisowski devenant par exemple une égérie de Gillette), elle ne le sera pourtant pas. La faute à une énième grave blessure du buteur du Racing. Il ne dispute que 17 matchs pour 14 buts inscrits toutes compétitions confondues. Les déboires communs de Cisowski laissaient place libre à un Fontaine, réalisant, lui, la saison la plus aboutie de sa jeune carrière en marquant 39 buts en 32 matchs toutes compétitions confondues. Le train suédois passe, Cisowski reste, encore une fois, sur le quai. De son petit pavillon du bassin parisien, il voit aussi Fontaine marquer de son empreinte une compétition où il inscrit 13 buts et participe grandement à la belle 3ème place des Bleus.

Cette situation le mine profondément. Cisowski le sait. L’une de ses dernières chances de briller internationalement vient de s’échapper. Commençant la saison 1958-1959 après un retour de blessure encore une fois miraculeux, il enchaîne les buts en début de saison. Un juste retour des choses ? Une situation commune, prévue ? Pas tant que ça. Ainsi dans une interview donnée à Louis Naville dans La Vie Sportive le présentant sobrement et tragiquement comme « L’avant-centre le plus blessé de France », il évoque sa dépression qui le touche après sa grave blessure le privant du Mondial en Suède.

Présent ce jour dans un bar proche du stade Colombes, bière à la main, il évoque notamment le rôle de son fils dans sa guérison, « C’est grâce à mon petit garçon que je joue encore au football. Il y a quelques mois j’étais découragé. Je me sentais usé, vieilli. A cause de mes multiples blessures, je n’avais disputé que 6 matchs de championnat. J’ai été bouleversé par les paroles de mon fils. J’ai retrouvé la volonté que j’étais sur le point de perdre » avant de conclure, philosophe (ou résigné?), quand on lui évoque ses nombreuses blessures qui entachèrent sa carrière, « Tout bien réfléchi, je ne suis pas insatisfait de ma carrière ».

Une manière sans doute d’oublier, un temps, ses tracas psychologiques. Il se tourne dès lors complètement vers son club où la personnalité de l’homme est appréciée de tous. Son coéquipier, Pierre Grillet, ailier droit du Racing va même jusqu’à dire « Cisowski ? C’est un brave type. Il défend nos intérêts avec plus d’ardeur que les siens ».

Un homme simple. Seul joueur du Racing ne possédant pas de voiture. Il va aux entraînements à pied ou en bus. Pas narcissique, il laisse son coéquipier Jean Guillot tirer les pénaltys. Meneur discret et au service du collectif, Cisowski se consacre désormais, avec les dernières lueurs restantes de son talent et de sa hargne, à aller chercher le titre de champion avec le Racing.

Il faut dire que le Racing avait effectué un recrutement estival à la hauteur de ses ambitions. Dépensant près de 30M de francs pour les venues de Joseph Ujlaki et Daniel Varini, le Racing est rapidement présenté comme le grand favori du championnat. Une équipe bâtie pour aller chercher un titre de champion de France qui lui échappe depuis 1936.

Souvent présenté comme l’équipe des « célébrités ». Le Racing et notamment Cisowski était attendu au tournant. Comme en septembre 1958 où un Pierre Cahuzac déterminé disait « Avec moi, Cisowski ne passera pas. Ce n’est pas à Toulouse qu’il obtiendra son douzième but ». Associé à Ujlaki en attaque (qu’il compare parfois à Kopa). Cisowski enchaîne les buts et revient rapidement dans les pensées des membres du Comité de Sélection. Au-delà de la rivalité toujours présente avec Fontaine (que Cisowski refuse de plus en plus), l’idée d’une association des deux hommes en pointe se fait de plus en plus pressante dans la presse, notamment à travers une interview du joueur de Nancy, Léon Deldérrière, affirmant vouloir servir un tel duo en Équipe de France.

Ainsi c’est un Cisowski avec, à priori, toutes ses facultés physiques, qui peut aller offrir le titre tant attendu au Racing. Sa saison est néanmoins entachée de petites blessures. Celle subie le 23 novembre 1958 contre Marseille après un choc avec Tourré lui vaut une opération du ménisque. Il revient rapidement de cette blessure en rééduquant ses jambes personnellement avec des séries de mouvements dans sa salle à manger avec des sacs de sucre ou de pommes de terre.

Ses absences sont de trop pour une équipe qui dépend en grande partie et qui a été construit autour de Cisowski. C’est en compagnie du docteur Lemaire, le médecin du Racing, qu’il assiste aux défaites contre Sochaux, Reims et Sedan faisant perdre le titre aux joueurs du Racing. Terminant meilleur buteur du championnat, Cisowski ne peut mener le Racing qu’à une 3ème place derrière l’OGC Nice et le Nimes Olympique.

La saison suivante est sur bien des points semblable. Un Cisowski efficace aux côtés d’Ujlaki et du nouveau venu, Tokpa, mais un Cisowski fragile loupant dix matchs de championnat. Finissant avec 27 buts en 28 matchs de championnat, Cisowski termine à une nouvelle 3ème place avec son club. Il termine second du classement des buteurs derrière son rival en sélection et à la pointe d’un Stade de Reims champion, Just Fontaine. Confirmant ses doutes quant à des chances de titre cette saison quand il questionna dans un journal parisien en octobre 1959, « Avons-nous vraiment une équipe assez forte pour gagner le championnat ? », les doutes de Cisowski font contagion et atteignent les bureaux du club de la rue Ampère à Paris. Un renouvellement de l’effectif est nécessaire pour viser plus haut. Et la fragilité physique de Cisowski est directement visée.

Ainsi, après huit saisons au club et une fidélité sans faille, Cisowski était poussé vers la sortie par la direction du Racing. Ainsi en juin 1960 le Racing le cède à Valenciennes, le brade. En difficulté avec le fisc lui réclamant des millions de francs d’impayés, depuis 1958, il arrive à Valenciennes avec un salaire bas (ensuite baissé à 35 000 anciens francs). Il est remplacé par Guy Van Sam, le virevoltant attaquant de Montpellier. Son transfert s’inscrit alors dans un accord tripartite entre le Racing, Montpellier et Valenciennes. Le club nordiste visant également Van Sam, le Racing lui propose les services de Cisowski en cas d’abandon de la piste Van Sam.

Cisowski rejoint donc un club où l’entraîneur Robert Domergue ne le désire pas. Le coach nordiste, faisant avec, compte sur lui pour devenir leader de l’attaque valenciennoise avec Serge Masnaghetti et confirmer la belle 8ème place du club obtenue l’année passée. Toutefois, et rapidement, les deux hommes ne s’entendent pas. Le jeu prôné par Domergue, très défensif, ne correspond pas aux qualités de Cisowski. Domergue le trouve trop lent et pas assez efficace devant le but (seulement 9 buts en 28 matchs de championnat).

L’ancien buteur du Racing, lui, ronge son frein. Entre rancœur envers le Racing qu’il attend de pied ferme lors des deux matchs entre Valenciennes et le club francilien, nouvelle blessure (en se cognant contre un meuble chez lui), le désamour de sa femme pour le Nord, mauvais résultats sportifs (Valenciennes est relégué à la fin de saison), Cisowski a toute les raisons de vouloir partir d’un club qui ne l’a jamais vraiment voulu et qu’il n’a jamais voulu rejoindre. Amer, il déclare, « J’ai laissé une partie de mon cœur à Paris ».

Mis en réserve à l’été 1961. Domergue lui préfére Masnaghetti ou bien Bonnel. Cisowski commence à sécher des entraînements, allant pêcher, pour montrer sa désapprobation par rapport à la gestion de son cas. Il est obligé de trouver un emploi supplémentaire. Il voit son club demander 2 à 3M de francs pour son transfert. De plus, il ne peut se libérer de son contrat avant l’âge de 35 ans selon un règlement de la Ligue.

Empilant les buts dans la réserve du club nordiste, il voit finalement le FC Nantes du président Jean Clerfeuille, qui le sollicite depuis près d’un an, le sauver de son enfer valenciennois. Reconnaissant, Cisowski refuse la prime à la signature proposée par les dirigeants nantais malgré ses difficultés financières. Rejoignant à Nantes ses anciens coéquipiers au Racing Pierre Grillet et Jean Guillot, Cisowski renaît à Nantes. Il marque 4 buts lors de 4 premiers matchs. Disputant 19 matchs et inscrivant 8 buts en championnat, il ne peut aider Nantes à monter en première division. Usé à la fois moralement et physiquement, Cisowski le sait, cette saison sera la dernière. Il met ainsi un terme à une carrière longue de 15 ans malgré une ultime sollicitation de Toulouse.

Son après-carrière se définit sous le signe de la difficulté et de l’abandon. Rêvant tout d’abord de retourner en Lorraine entraîner une équipe amateur et s’occuper d’une importante station-service à Longwy. Il devient finalement entraîneur-joueur à Cholet le 8 juin 1962. Il ouvre également un bar qui ne marchera pas et fermera ses portes quelques temps plus tard. Ruiné, il trouve asile à Mâcon où il devient moniteur de gym au Lycée Larmartine.

Abandonné de beaucoup dans son après-carrière, il vit dans un modeste studio. Il devient également employé de bureau aux usines Sidelor. Touché par un kyste au pancréas en 1967, il perd 13kg et ne reçoit aucun soutien du Racing ou bien de la Fédération. L’Union des footballeurs professionnels, influencée par Just Fontaine, lui donne un chèque de 1000 francs pour couvrir ses frais de santé. Un supporter du Racing lui envoie 100 francs et une lettre le remerciant pour tout ce qu’il avait fait pour le club. Son ex-coéquipier au Racing, Albert Gudmundsson, alors en Islande, lui envoie chaque mois des caisses remplis de saumons fumés.

Ainsi, Thadée Cisowski garde secret sa vie d’ancien footballeur riche de 308 buts mais aussi d’une quarantaine de blessures le clouant, cumulé, plus de six ans à l’infirmerie. S’éteignant à l’âge de 78 ans, le 24 février 2005, à Mâcon, l’enfant de Łasków et Piennes restera dans l’histoire du football français. La fin de règne d’un roi sans couronne.

4 réponses

    1. C’était notre IDOLE aux Cités Gare quand il rendait visite à ses parents qui habitaient au 17 et nous au 21…Qui depuis CISO a marqué 5 buts dans un match International avec EDF…MERCI THADEE pour nous avoir fait réver lorsque nous avions 9-12 ans…

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