Entre amateurs et professionnels, quelle est la place du football à Gibraltar ?

Équipe de Gibraltar

C’est un événement qui aura fait peu de bruit en Europe. Vainqueur de son groupe de Ligue des Nations, Gibraltar a validé son billet pour la Ligue C lors de la prochaine édition, et se donne le droit de défier des adversaires d’un plus gros calibre tels que la Grèce, la Turquie ou la Slovaquie. Zoom sur une terre de football encore inconnu du grand public.

Gibraltar, c’est ce petit territoire anglais de 6,8km² qui borde l’Espagne. Célèbre pour son fameux détroit, mais aussi pour son rocher, l’une des deux « colonnes d’Hercule », Gibraltar a le foot dans les veines. Fondée en 1895, l’Association de football de Gibraltar (GFA) est l’une des plus anciennes fédération nationales de football, antérieure par exemple à la FFF (1919). Cependant, ses intégrations à l’UEFA, en 2012, puis à la FIFA, en 2016, sont bien plus récentes. Elles lui ouvrent désormais les portes de la Coupe du Monde, de l’Euro, de la Ligue des Champions et de la Ligue Europa. Il reste encore du chemin à parcourir, mais Gibraltar est sur la bonne voie.

Capitaine emblématique, Roy Chipolina a fêté ses 38 ans en janvier (Crédit photo : FootyOn).

Origines de la sélection et compétitions nationales

Le football naît à Gibraltar au XIXème siècle, lorsque des militaires britanniques l’introduisent en fondant le Prince of Wales Football Club en 1892. Un an plus tard, le Gibraltar FC, premier club civil du pays, voit le jour. Après la création de la GFA en 1895, c’est en 1901 que la sélection nationale est enfin créée. Cette équipe n’affrontait à ses débuts que quelques équipes de militaires anglais avant d’accroître sa réputation. Cela lui permettra de défier de plus grands adversaires, comme le Real Madrid face auquel les Gibraltariens font match nul. En 1907, un premier championnat est organisé, mettant aux prises huit équipes. C’est justement le Prince of Wales FC qui le remporte. Dès 1909, une seconde division apparaît.

Mais la première compétition gibraltarienne date de 1895. La Merchants Cup, renommée depuis en Rock Cup, oppose 19 équipes du pays dans des matchs à élimination directe. Si les militaires y font rapidement leur loi, c’est à partir des années 70 que les équipes civiles, qui constituent aujourd’hui le championnat, ajoutent massivement leur nom au palmarès. Chose assez surprenante, c’est l’équipe nationale des moins de 15 ans qui jusqu’en 2015 faisait office de 20ème participant. Avec 17 titres au compteur, auquel il faut ajouter les 24 championnats, c’est le Lincoln Red Imps FC, véritable PSG du Gibraltar, qui domine sans partage les compétitions nationales.

Sous les yeux de Michel Platini, Daniel Duarte et le Lincoln Red Imps FC remportent la Rock Cup 2014 (Crédit photo : Wikipédia)

Plus récemment, une « Supercoupe » a été instaurée, sur le même format que notre Trophée des Champions. La Pepe Reyes Cup fait en effet partie du paysage footballistique à Gibraltar depuis 2000. Là encore, c’est le Lincoln Red Imps qui en profite pour remplir son armoire à trophées avec 12 des 20 titres mis en jeu. En 2019, la seconde division disparaît au profit d’une seule et unique National League pour toutes les équipes du territoire, qui se partagent le Victoria Stadium.

Organisation du championnat et qualifications européennes

Si sa création date de plus d’un siècle, le championnat gibraltarien n’est toujours pas considéré comme professionnel. Les dix clubs y participant bénéficient uniquement d’un statut de « semi-professionnel », la plupart des joueurs exerçant un métier en parallèle du football. La saison 2019/2020 est celle du renouveau : les deux divisions fusionnent pour former un « top 16 » national. Cette première réforme est un échec : quatre équipes se désistent par manque de moyen.

Avec douze participants, l’organisation est la suivante : à la fin de la première phase du championnat, où chaque équipe affronte une fois ses adversaires, les six premiers se retrouvent dans un groupe en lutte pour le titre tandis que les six autres équipes se disputent le Challenge Trophy, sorte de lot de consolation. Cette saison encore, certains clubs sont à la peine. Après avoir déclaré forfait pour deux matchs consécutifs, le Boca Junior Gibraltar s’est retiré du championnat.

Les spectateurs présents au Victoria Stadium ont une vue incroyable sur le Rocher (Crédit photo : RAN).

Les faibles moyens financiers n’empêchent toutefois pas Gibraltar d’être représenté en Ligue des Champions et en Europa League : le champion national dispute le premier tour de qualification de la C1 tandis que le vainqueur de la coupe rejoint le premier tour de C3, de même que les deuxièmes et troisièmes du championnat. À partir de cette saison, ces derniers seront orientés vers la Ligue Europa Conférence. Des compétitions où il est difficile de briller, à l’image d’Europa FC, balayé 5-0 sur le terrain de l’Étoile Rouge de Belgrade dès son entrée en lice. Les derniers résultats sont tout de même porteurs d’espoirs : le Lincoln Red Imps FC est parvenu à passer deux tours de qualification en Europa League avant de tomber face aux Rangers de Steven Gerrard (5-0).

Naissance de la sélection nationale

En parallèle de ses clubs, la GFA voit la sélection nationale prendre une nouvelle dimension. Alors quasiment inconnue, elle décroche le 17 novembre 2020 sa place pour l’échelon supérieur européen après un nul obtenu sur la pelouse du Liechtenstein (1-1). En tête de son groupe de Ligue D de Nations’ League, Gibraltar obtient une promotion historique. Un aboutissement mérité après de nombreuses années de travail.

Gibraltar peut savourer sa promotion en Ligue C après un match nul (1-1) face au Liechtenstein (Crédit photo : Albo Day).

Car tout n’a pas été facile pour les Petits Poucets d’Europe. Son intégration même à l’UEFA s’est faite dans la douleur, la situation géopolitique de Gibraltar étant impactée par l’opposition entre le Royaume-Uni, État auquel appartient Gibraltar, et l’Espagne, qui revendique le territoire. Après une première demande en 2007 refusée suite au désaccord de cette dernière, l’UEFA accepte finalement de reconnaître la GFA comme membre provisoire en 2012. Un an plus tard, son adhésion est définitive.

La FIFA a elle aussi mis du temps à accepter Gibraltar. Après un refus en 2014, c’est en 2016 que la GFA devient le 211ème pays à pouvoir participer aux qualifications à la Coupe du Monde. Le Victoria Stadium n’étant pas aux normes, c’est à Faro, au Portugal, que les matchs sont disputés, jusqu’en 2018. La fédération a finalement obtenue une dérogation pour retrouver son mythique Victoria Stadium, qui devrait être rénové pour pouvoir accueillir 8000 spectateurs au lieu de 5000.

Insertion réussie… puis difficultés rencontrées

Ces nouveaux statuts permettent une grande bouffée d’air frais aux Gibraltariens. Pour son premier match officiel, le 19 novembre 2013, la sélection du Rocher obtient le nul face aux Slovaques (0-0). Un match amical, certes, mais qui montre la solidité de Gibraltar face à un adversaire supposé supérieur. La victoire (1-0) face à Malte six mois plus tard confirme les ambitions de la GFA. En compétition, la concurrence est en revanche plus rude. En 28 rencontres de qualification à la Coupe du Monde et à l’Euro, le constat est amer : 28 défaites.

Les statistiques de la sélection ne sont pas vraiment flatteuses. Les six victoires en match officiel ne se sont faites que par un but d’écart. En face, les défaites ont parfois l’allure d’humiliations : 7-0 contre l’Allemagne, 9-0 face à la Belgique ou encore 8-1 en Pologne. Ces écrasants revers ne doivent tout de même pas faire oublier le contexte. Gibraltar est un nouveau-né qui n’a encore aucun repaire dans le monde professionnel.

La grande majorité des joueurs sélectionnés ne sont eux-mêmes pas professionnels. Parmi les 27 derniers appelés, seuls 4 joueurs évoluent à l’étranger. Il s’agit du gardien Dayle Coleing (Glentoran FC, D1 Nord-Irlandaise), du défenseur central Louie Annesley (U23 Blackburn Rovers), et des attaquants Reece Styche (Buxton FC, D7 Anglaise) et Adam Priestley (Yorkshire Amateur, D9 Anglaise). Les autres ? Des joueurs locaux, souvent obligés d’exercer une autre profession en parallèle, pompiers, électriciens ou encore douaniers.

La composition gibraltarienne aura étonnée plus d’un observateur…

Exploits, incertitudes, quel avenir ?

Pourtant, Gibraltar voit une porte s’ouvrir : la Ligue des Nations. Une compétition plus équilibrée lui offrant une nouvelle opportunité de briller. On retiendra cette belle victoire obtenue sur les terres arméniennes de Henrikh Mkhitaryan (1-0) durant l’édition 2019-2020. Gibraltar a enchaîné les bons résultats la saison suivante pour finir invaincu et leader de son groupe, composé du Liechtenstein et de Saint-Marin. Cette promotion est un excellent signe d’espoir pour la sélection, qui voit pourtant un nouvel obstacle s’opposer à elle.

Romain Molina ne s’étonne pas de la réussite de Gibraltar et vante les qualités du sélectionneur, Julio Ribas.

Cet obstacle, c’est l’arrivée massive de joueurs étrangers en championnat. Bien sûr, les voisins espagnols sont de la partie, mais on retrouve également des Italiens, des Argentins, ou des Brésiliens. Tous ont un point commun : ils n’ont pas eu leur chance dans des championnats plus relevés et veulent profiter de celui-ci pour retrouver du temps de jeu. Avec l’idée de potentiellement pouvoir disputer des compétitions européennes. Si le niveau global des compétitions nationales s’est amélioré grâce à cet apport, cela a de lourdes conséquences sur la sélection. Certains de ses joueurs jouent de moins en moins et doivent cirer le banc dans leur club.

L’avenir du football à Gibraltar est-il en danger ? Une solution pourrait changer la donne : instaurer un système de quota, en s’inspirant de la Chinese Super League. En effet, la Chine n’autorise que cinq joueurs étrangers sur une feuille de match. Trois seulement peuvent disputer la rencontre. Cette politique permet de valoriser les talents locaux et ainsi éviter la baisse de niveau de la sélection. La GFA laisse pour l’instant les clubs gérer leur effectif tel qu’ils l’entendent, mais pourrait envisager un règlement plus strict par la suite. En attendant, Gibraltar veut continuer à rêver.

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