El Chiringuito de Jugones, caricature de la presse sportive espagnole ?

Josep Pedrerol, créateur de l'émission et dieu local. Attention à ne pas s'asseoir sur sa chaise (Crédit photo: Diario AS)
Josep Pedrerol, créateur de l'émission et dieu local. Attention à ne pas s'asseoir sur sa chaise (Crédit photo: Diario AS)

La buvette ou la paillotte des joueurs, grossièrement traduit. Voilà le nom très évocateur de l’une des émissions footballistiques les plus célèbres d’Espagne, fondée en 2014 par le présentateur Josep Pedrelol.

Une émission qui aurait plutôt tendance à ressembler à une discussion arrosée à une fête de famille qu’à un programme sportif sérieux. Si le format peut paraître farfelu dans nos contrées, El Chiringuito est particulièrement populaire en Espagne. Et obtient des chiffres d’audience qui le placent en tête de sa tranche horaire. La preuve que le sport doit forcément être un divertissement ?

Un pilier de la télé espagnole depuis près de 15 ans

A l’origine, El Chiringuito reprend mot pour mot le concept de l’émission Punto Pelota diffusée de 2008 à 2013 avec, déjà, Josep Pedrerol à la baguette. La recette est très simple : L’animateur, connu grâce à sa carrière de journaliste à la radio et à la télévision, accueille de nombreux invités qui doivent débattre sur des sujets précis. Ces personnes sont souvent des journalistes, parfois des sportifs célèbres comme d’anciens joueurs de football. On peut citer Lobo Carrasco, autrefois joueur à Barcelone, ou d’Edwin Congo, évoluant alors au Real Madrid.

Parfois même, ils pratiquent un autre sport que le football, à l’instar du tennisman Carlos Moya ou du cycliste Oscar Pereiro. Fin 2013, Pedrerol a dû exporter son concept ailleurs. La chaîne sur laquelle était diffusée Punto Pelota, Intereconomia TV, était en proie à des problèmes financiers et ne pouvait satisfaire les demandes de l’émission. Celle-ci s’est d’ailleurs maintenue jusqu’en 2017. Mais elle s’orientait vers un registre plus sérieux et beaucoup moins tournée vers le divertissement.

Oubliez Anfield ou la Bombonera : L’ambiance la plus chaude se trouve chez El Chiringuito (Crédit photo : Atresmedia)

Une mise en scène à la Sergio Leone pour de vrais règlements de comptes

Le plateau est divisé en deux bancs, qui représentent les deux camps opposés lors du débat. Grande surprise, cela correspond souvent aux pro-madrilènes et aux pro-barcelonais. Un fait logique puisque l’antenne consacre le plus clair de sa diffusion à parler du Real Madrid et du Barça. Soyons beaux joueurs, on retrouve parfois un soupçon d’Atletico de Madrid, de Sevilla FC… Ou des clubs qui affrontent le Real et le Barça, bien évidemment. Un constat qui ne change pas vraiment de nos programmes en France, où l’on aborde la majeure partie du temps le PSG, puis l’OM, les deux plus importantes communautés de supporters du pays.

Le format de l’émission laisse jusqu’à 170 minutes de produit au téléspectateur, de minuit à 2h45 du dimanche au jeudi sur la chaîne Mega. Un petit terrain de foot miniature sert de décor devant les caméras, ce qui permet aux invités de se faire parfois quelques passes pendant les publicités. Dans El Chiringuito, le football n’est pas un sujet de débat comme un autre. Il se consomme avec passion jusqu’à atteindre les plus grands excès.

Au-delà du show tragi-comique proposé par la troupe d’intervenants, l’émission banalise une flopée de nouveaux concepts tenant plus de l’entertainment (voire des rubriques people) que du sérieux journalistique. Au menu d’El Chiringuito, rien de tel que des analyses labiales pour ouvrir l’appétit. Si si. C’est ainsi que le discours de Kylian Mbappé aux Trophées UNFP 2019 fut décortiqué par un expert en communication, Martin Ovejero, alors que le joueur était déjà dans le viseur du Real Madrid au mercato.

Jamais le même scénario, toujours les mêmes polémiques

Les évènements burlesques y sont monnaie courante et font figure de plat de résistance. On ne relève plus les agressions verbales entre personnes présentes sur le plateau. Il est même déjà arrivé que le présentateur Josep Pedrerol quitte tout bonnement le plateau suite à… l’élimination du Real Madrid en Copa del Rey face au Celta Vigo (en janvier 2017, NDLR). Pedrerol toujours qui ironise plus tard, en novembre 2017, sur la santé d’un intervenant, Rafa Guerrero. Ce dernier sortait alors de ses gonds lors d’un débat sur une demande de pénalty de Sergio Ramos. Aucune limite.

José Maria Garcia est un pilier du journalisme espagnol. Il est directeur d’Inter Movistar et également derrière la création de la chaîne Onda Cero en 2002. Il est particulièrement critique en 2017 lorsqu’il est interrogé sur le sujet par El Mundo :

« C’est le pire des médias sportifs. Il y a eu un véritable problème avec la banalisation des chaînes télévisées, car elles se sont rendues compte qu’avec peu d’argent, elles peuvent sortir une émission avec de l’audience : Il leur suffit de prendre deux oncles et deux tantes et de les regarder se disputer ». 

Au-delà de l’analyse de fond, du contenu ou de la véracité des débats, l’essentiel repose sur l’aspect divertissant du produit. L’émission est pensée pour être un véritable show, et le casting, logiquement, doit être « hollywoodien », si on peut dire.

La fin habituelle d’un débat dans l’émission (Crédit photo: Eltelevisero)

La neutralité, pas vraiment l’habitude de la maison

L’un des aspects phares de l’émission, qui peut parfois surprendre au-delà des Pyrénées, c’est le partisanisme des consultants à chaque soirée. Dans un pays où les plus grands journaux sont associés à une ville et un club, à l’image de Marca ou AS pour le Real Madrid, ou de Mundo Deportivo pour le Barça, cela semble toutefois être la suite logique. Le programme est par exemple souvent raillé pour verser dans le madridisme (c’est un euphémisme). En effet, on dénote la présence d’intervenants comme Tomas Roncero ou Fred Hermel lorsqu’il y était présent de 2014 à 2018. Edu Aguirre, peut-être plus modéré mais certainement pas moins fan du Real, y propose également ses meilleures one-man-show.

Le premier nom cité, Roncero, est un monument d’objectivité. Il est généralement vêtu d’un maillot de son club fétiche à chaque émission. Sa vision du journalisme se rapproche davantage d’un supporter cherchant à défendre l’image de son club face à ses « adversaires ». Conscient de cliver les spectateurs par son attitude, celui-ci se justifie d’une drôle de manière. Il explique tout bêtement que le journalisme objectif l’ennuie.

C’est là le principal ingrédient d’El Chiringuito : la polémique et le show prennent le pas sur l’analyse tactique,. Pour le meilleur et surtout pour le pire. Edu Aguirre revendique lui aussi ce côté supporter. Il insiste sur le fait que cela lui permet d’être encore plus impliqué dans les sujets qu’il commente. Celui qui est proche de Cristiano Ronaldo est impliqué, c’est sûr. De là à y voir une référence en débat, c’est tout de suite plus trouble. Surtout lorsque ce dernier s’en prend vertement à Gerard Piqué après que ce dernier se soit plaint des différences d’arbitrages entre le Barça et le Real Madrid, en Juin 2020. Un petit tweet très subtil : « Retourne pleurer chez toi ».

Tous les intervenants ne sont pas en faveur du club de la capitale ou du Barça. On peut par exemple citer Cristobal Soria, toujours attentif à ce qui passe chez les équipes sévillanes. Mais les sujets sur les deux clubs précédemment cités recoupent près de 80 à 90% du temps d’antenne effectif. Cela nécessite forcément des intervenants plus que concernés par les deux clubs.

Tomas Roncero, éditorialiste reconnu pour son objectivité légendaire à chaque émission (Crédit Photo : AS)

Toutes ces caractéristiques esquissent finalement un programme digne de ce que la presse sportive espagnole sait proposer de mieux : Le football décrypté avec une passion incommensurable, par des chroniqueurs qui deviennent supporters au fil des minutes d’antenne. Les sujets n’ont pas forcément besoin d’être recherchés. On peut aborder les cas Mbappé ou Neymar au mercato pour la dixième fois, mais la variété d’animateurs présents sur le plateau rend chaque émission originale.

Jusque très tard dans la nuit, El Chiringuito berce les aficionados en proposant un produit où tout peut arriver, ressemblant davantage à une rencontre de catch pour divertir qu’à une salle de débat constructif. Un portrait pouvant s’appliquer à une bonne partie des médias sportifs, versant fréquemment dans la rumeur et le scandale pour faire vendre. Les exceptions sont nombreuses, certes, mais le succès de la recette ne se dément pas. Et les polémiques n’ont pas fini de cesser sur ce petit bar de plage.

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