Frédéric Roux : « La notion de plaisir est indispensable lorsque l’on foule une pelouse »

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Poste singulier mais à l’importance déterminante, le gardien de but a connu diverses évolutions au cours de son histoire. Du garde de la ligne au premier libéro et du jeu au pied brouillon à premier relanceur, le gardien s’inscrit désormais complètement dans le jeu de possession de son équipe.

Dans cette perspective de compréhension de l’évolution du rôle de gardien, Frédéric Roux, ancien gardien professionnel ayant joué à l’AS Nancy-Lorraine ou aux Girondins de Bordeaux, a accepté de répondre aux questions de Baraque à Foot. Entre sa reconversion professionnelle en entraîneur des gardiens aux Émirats, sa vision du gardien contemporain mais aussi de l’évolution du football en général, Frédéric Roux aborde les questions sur le football actuel et le parallèle avec le football qu’il a connu en tant que joueur.

Vous avez passé 10 années bien remplies aux Émirats Arabes Unis notamment avec votre académie de gardiens ou votre expérience à Al Wasl auprès de Bruno Metsu. Qu’est-ce que ces expériences vous ont-elles apportées dans votre perspective de devenir entraîneur ?

« C’est vrai que j’ai eu la chance d entamer directement ma reconversion professionnelle après mon passage à l’Olympique Lyonnais en 2008. Direction les Émirats pour une étape de ma vie très enrichissante à la fois dans le domaine sportif et dans ma vie privée.

J’ai eu la chance de diversifier mes activités sur place, d’élargir mes compétences puisqu’au delà de mon activité principale, j’ai aussi eu la possibilité de manager une équipe (Dubaï International Falcons, NDLR). Ça m’a permis de faire de nombreuses rencontres, d’élargir mon réseau, de partager ma passion du ballon rond, et surtout de faire profiter mon expérience d’ancien joueur a de nombreux jeunes gardiens à travers mon académie . Je me suis prouvé à moi même que je pouvais aussi mettre en place et développer une structure dans un environnement totalement différent de ce que l’on peut rencontrer en France.

Après, avec Al Wasl, j’étais en charge de toute la pré-formation et de la formation des gardiens du club. Ça m’a permis de mettre en place ma vision du poste et la méthodologie de travail s’y rapportant, bien que l’expérience n’ait duré qu’une saison ».

« On voit d’ailleurs certaines académies de gardiens voir le jour sur notre territoire. »

Avant votre expérience aux Émirats certains de vos anciens entraîneurs, on pense notamment à Dominique Dropsy, vous ont-ils influencés dans votre manière de coacher ? Qu’avez-vous gardé d’eux ?

« J’ai eu le privilège durant ma carrière de côtoyer des grands entraîneurs tels que Dominique ou Joël Bats, c’est à dire des références en termes d’entraînement de gardiens… Ils m’ont bien évidemment grandement influencé dans mes débuts d’entraîneur et ils continuent de le faire… C’était avant tout des grands passionnés et j’essaie donc à mon tour de faire partager toute la passion qui m’animait avec les gardiens dont je m’occupe… La notion de plaisir est indispensable lorsque l’on foule une pelouse et j’insiste énormément là dessus lorsque je fais travailler les gardiens. On ne peut progresser sans prendre de plaisir ».

Actuellement, avez-vous des contacts avec certains clubs et envisagez-vous à l’avenir de refaire une expérience semblable à celle des Émirats ?

« Difficile à dire car la situation actuelle ne nous permet pas d’avoir une certaine visibilité sur l’avenir C’est tellement incertain… Néanmoins, mes envies et mes ambitions restent les mêmes. Je suis rentré des Émirats pour pouvoir intégrer un club, un staff, un projet sérieux et ambitieux pour pouvoir mettre mon expérience et mes compétences au service de gardiens au quotidien. J’avais pu expérimenter après le premier confinement certaines séances spécifiques de gardiens dans la région bordelaise et j’avais pu constater que cette façon de travailler pouvait aussi exister en France. On voit d’ailleurs certaines académies de gardiens voir le jour sur notre territoire. Tout est donc possible mais la volonté première est bel et bien de pouvoir rejoindre un club. J’ai eu quelques contacts avec certains clubs depuis mon retour des Émirats mais cela n’a malheureusement jamais pu se concrétiser. Pour le moment… »

Il y a aussi cette expérience avec les Dubaï International Falcons, que vous avez évoqué, où vous êtes entraîneur principal et où vous obtenez de bons résultats. Malgré l’aspect amateur de l’expérience cela vous a-t-il donné des idées pour devenir entraîneur principal avec les pros ?

« Vous savez, lorsque les fondateurs de cette équipe m’ont contacté pour manager cette équipe, j’ai de suite pris cette invitation comme une belle opportunité de pouvoir élargir mes compétences… Gérer un groupe de joueurs, gérer le sportif mais aussi le côté humain… Et puis on avait la chance de voir certains joueurs pros ou ex-pros venir s’entraîner ou jouer avec nous (Mikaël Silvestre, Nicolas Anelka, Adrien Regattin, Ricardo Faty…). A l’arrivée, j’ai passé 3 superbes saisons avec eux, avec à la clé des bons résultats et des jolies rencontres. Une belle aventure humaine et sportive. Donc forcément, lorsque vous vivez une telle aventure, ça vous donne des idées même si ma passion du poste de gardien de buts est très très forte ».

Surtout qu’on ne voit pas forcément beaucoup d’anciens gardiens prendre cette voie là. On peut citer Alain Casanova, Philippe Montanier ou bien votre ancien entraîneur aux Girondins Elie Baup. Le poste de gardien est-il trop spécifique et singulier pour envisager cette voie par la suite ?

« Je pense que c’est avant tout lié aux ambitions personnelles de chacun… Certains vont vouloir aller voir plus haut en manageant un groupe de joueurs pendant que d autres vont préférer rester avec les gardiens et leur faire profiter de toute leur expérience. Sinon, je ne pense pas qu’il y ait de différence de compétences entre un ancien joueur de champ et un ancien gardien pour revêtir la casquette d’entraîneur principal… »

« Le gardien de but est désormais comme un joueur à part entière »

Quelles sont les principales différences entre votre époque et celle de maintenant dans ce que doit être un gardien selon vous ? Il y a t-il de grandes différences que vous avez constatées ?

« Bien évidemment que le poste de gardien de but évolue avec le temps et s’adapte notamment aux nouvelles règles… Outre l’aspect athlétique, qui est aujourd’hui beaucoup plus pris en compte, il y a surtout eu ces dernières saisons une transformation tactique du poste . Le gardien de but est désormais comme un joueur à part entière, un dernier défenseur, un premier relanceur. Il se doit d’être aussi adroit avec ses pieds qu’avec ses mains. On ne lui demande pas uniquement d’arrêter les frappes adverses. Il doit savoir participer au jeu. Par conséquent, les méthodes d’entraînement ont évolué avec ces changements. Parallèlement, le football évolue avec son temps… Les outils de travail se développent, le matériel évolue et les nouvelles technologies sont au service de la performance ».

Au-delà de la formation des gardiens qui se veut plus diversifiée et complète il y a-t-il un changement de regard sur les gardiens de la part du public sur plusieurs aspects de leur jeu ? Je pense notamment aux sorties d’Anthony Lopes qui sont très critiquées par nombre de fans de foot. Sont-elles justifiées pour vous ?

« Il y a surtout cet aspect du jeu qui a énormément changé. Le positionnement du gardien et son utilisation. Neuer en est le parfait exemple, le pionnier. Le public a pu se rendre compte qu’un gardien de but n’était pas seulement un homme avec des gants qui n’était là que pour arrêter les frappes. Les gardiens de buts jouent plus haut désormais, remplacent en quelque sorte les libéros de mon époque. Cela peut aussi les amener plus souvent à des situations de 1 contre 1 et dans ces cas là, c’est celui qui va se montrer le plus audacieux, le plus courageux et le plus malin qui va remporter son duel. Après, la médiatisation autour d’Anthony Lopes n’est pas fondée. Je ne pense pas qu’il veuille en aucun cas faire mal et nuire à l’état physique de l’attaquant adverse. Anthony est un gardien tonique, ultra rapide dans ses déplacements et spectaculaire dans son jeu, ce qui peut parfois donner l’impression qu’il se laisse emporter par sa fougue ».

Illustration du « pionnier » Neuer en terme de jeu, le tout sous fond de musique techno (Crédit vidéo : YouTube BayernCompHD 2)

« Lorsqu’on est doublure, on sait pourquoi on est là. »

Une autre spécificité du poste de gardien, le rôle de doublure. Comment le vit-on et quelles sont ses caractéristiques ? N’y a t-il pas une forme de frustration qui se dessine petit à petit ?

« Ce n’est pas une vocation mais ce sont les situations et les opportunités qui déterminent les rôles. Lorsque j’ai signé à Bordeaux je ne pensais pas que j’allais rester six saisons doublure, mais il s’est avéré qu’avec l’expérience, je suis parvenu à appréhender et à gérer au mieux la situation. J’avais la chance d’appartenir à un grand club, de m’entraîner au quotidien avec de grands joueurs et des grands entraîneurs, d’obtenir du temps de jeu de temps en temps même si ce n’était pas suffisant. Et puis il y avait la vie privée. J’adorais le club mais aussi la ville de Bordeaux et la région girondine. Certes j’ai failli quitter le club à plusieurs reprises mais à l’arrivée, j’ai vécu six saisons extraordinaires. Lorsqu’on est doublure, on sait pourquoi on est là. Être au service du groupe, pousser le titulaire à être le plus performant possible, pallier ses éventuelles absences, blessures ou défaillances, et répondre du mieux possible lorsque l’entraîneur fait appel à vous. C’est le côté frustrant du rôle de doublure. Beaucoup de travail au quotidien et peu de temps de jeu. Sans compter le fait de devoir retourner sur le banc après avoir joué, qu’on ait été bon ou mauvais. Ça c’est le côté ingrat du rôle. Ça s’est encore plus vérifié à lOL quej’ai rejoint en 2007 suite à une grave blessure de Gregory Coupet. Malgré aucun temps de jeu avec les pros, un régal au quotidien avec Joël Bats et quasiment que des internationaux dans le vestiaire ».

Vous avez dit être surpris du niveau de la Ligue 1 en janvier 2020 dans une interview (pour Gold FM), qualifiant que le jeu actuel manquait d’enthousiasme et de dynamisme. Toujours sur le même avis un an plus tard ?

« Ce n’est pas la situation actuelle que nous vivons qui peut me faire changer d’avis. La COVID est en train de « tuer » le football et la passion qu’il génère. C’est tout de même frustrant de ne plus pouvoir nous rendre au stade. C’est tout de même triste de voir ces rencontres se disputer dans des enceintes vides. Je tire mon coup de chapeau aux joueurs pour trouver la motivation nécessaire pour continuer de donner le maximum sur le terrain malgré ce manque de ferveur populaire. Moi qui ai été joueur, je peux vous dire que ça ne doit pas être évident tous les jours. Après, je continue de penser que le niveau général régresse… Peut-être pas sur les plans technique ou physique mais je parle surtout de l’implication des joueurs, de l’enthousiasme et de leur passion. Des valeurs fondamentales qui doivent animer un joueur de football professionnel »

« Ces investisseurs ont d’ autres ambitions que celles de remporter des trophées. »

Quelles différences majeures avec votre époque selon vous ? Un aspect plus artificiel du football ?

« Sans vouloir généraliser, certains sont malheureusement devenus trop carriéristes, privilégiant pour moi leurs intérêts personnels plutôt que l’intérêt collectif. L’évolution du football business, la disparition de certaines valeurs, les sommes investies, les réseaux sociaux, la médiatisation, tous ces aspects qui rendent notre sport de plus en plus égoïste (au même titre que l’évolution de la société moderne). A mon époque, je pense qu’on avait moins de plan de carrière. Les investissements étaient importants mais pas aussi indécents que maintenant. La passion primait, la passion du jeu, du sport, du football, du sport collectif. Il y avait plus de respect. Respect de l’entraîneur, du coéquipier, du public, du maillot que tu portais ».

Le foot business parlons-en. Vos deux clubs de coeur les Girondins de Bordeaux et votre club formateur Nancy ont été rachetés par des Américains. Que pensez-vous de tout ça ? Il y a-t-il un risque pour le football français plus globalement ? Il y a une vraie crainte ?

« Ça peut être bénéfique pour les clubs car ces investisseurs arrivent avec de nouveaux apports financiers, ce qui peut aider ces clubs qui sont souvent en mauvaise santé. Après, il ne faut pas se tromper. Ces investisseurs ont d’ autres ambitions que celles de remporter des trophées. Ce sont avant tout pour eux des investissements conséquents qui devront leur permettre de générer d’autres profits en se servant de l’image de leurs clubs. On parle alors de business et non plus de sport. On peut craindre dès lors que la mauvaise situation financière actuelle de beaucoup de clubs français n’incite d’autres investisseurs étrangers à venir « s’installer » en France. A contrario, on sait très bien que le football français aura besoin de ces nouveaux investisseurs et de ces nouvelles ressources financières s’il veut continuer d’exister sur la scène européenne. C’est le côté paradoxal de la situation de notre football français ».

La crise des droits télés va t-elle plus ou moins remettre en cause cette dynamique et faire exploser la fameuse « bulle » financière selon vous ? Un espoir d’un retour plus « normal » de la gestion des clubs français et du football français en général ?

« Difficile à dire tant les charges de gestion et de fonctionnement d’un club de football sont énormes. Comment ces clubs vont-ils les assumer aujourd’hui, sans droits TV (ou revus à la baisse) si on ajoute les pertes actuelles énormes dues à la crise sanitaire ? Le football a besoin de moyens financiers considérables pour pouvoir se maintenir au plus haut niveau »

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