Le São Paulo de Dani Alves au sommet de son instabilité

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Fait rare, le mois de Février se la coule douce sur la Serie A brésilienne et celle-ci n’a pas encore rendu son verdict, la faute au Covid-19. En tête à la nouvelle année avec sept points d’avance, Sao Paulo pouvait retrouver un titre inespéré.

Un titre dont il semblait s’être éloigné pendant des années. Mais l’euphorie est finalement retombée, et le club s’est enlisé dans une nouvelle crise sans précédent après des mois d’allégresse. Changement de président, entraîneur et directeur sportif ayant quitté leurs fonctions en moins d’un mois. La marque de fabrique d’une équipe décidément instable. Mais comment la situation d’une équipe championne du monde des clubs et régnant sur le Brésil à la fin des années 2010 à t-elle pu autant se dégrader? Et surtout, quels liens entretiennent les socios avec une équipe aux si nombreux visages ?

Le premier club champion du monde de la FIFA

En fin d’année 2008, le São Paulo Futbol Clube trône fièrement au sommet du football brésilien. Le club fondé en 1930 vient de remporter le Brasileiro pour la troisième fois d’affilée après 2006 et 2007. Un exploit sans précédent qui vient conclure une parenthèse fabuleuse pour les Paulistas. Ces derniers avaient déjà affiché leur appétit monstre en remportant, en 2005, la toute première Coupe du monde des Clubs dans le format que l’on connaît aujourd’hui. Et ce en renversant le Liverpool de Gerrard, excusez du peu.  

Au soir de cette domination outrageuse, on retrouve du beau monde à la tablée paulista, à commencer par l’immense Rogerio Ceni. Ce dernier prend alors un malin plaisir à augmenter ses statistiques légendaires (le gardien termine sa carrière avec 131 buts (!) en 23 ans à São Paulo, et la bagatelle de 1238 matchs joués pour le club, NDLR).

Si le meilleur buteur du club cette année-là sera Borges avec 26 réalisations, on retrouve à ses côtés nul autre que l’Imperatore Adriano. Prêté par l’Inter à São Paulo, il n’est certes plus aussi flamboyant qu’à l’époque où il martyrisait les défenses sur PES. Mais l’attaquant ne se prive pourtant pas avec 17 pions en 29 matchs. Ces trois goinfres feraient presque oublier les autres convives affamés qui feront sûrement parler d’eux plus tard, comme Miranda, Hernanes ou Oscar…

C’est Mineiro qui offre le titre mondial aux Paulistas. Au nez et à la barbe des Européens, une rareté dans la compétition (Crédit photo: FIFA.com)

Une décennie, deux présidents, beaucoup d’erreurs

Pourtant, cette période dorée sera longtemps sans suite. Après son sixième titre en championnat, São Paulo redescend sur Terre et ne parvient plus à être compétitif face aux autres cadors brésiliens. Seul trophée en date depuis, la maigre Copa Sudamericana de 2012. Huit années sans titre, c’est la troisième plus longue période de jeûne connue par le club après 1957-1970 et 1931-1943.

Une telle panne est surprenante et ne s’explique pas, dans un premier temps, par l’aspect financier. En effet, le club a réalisé d’excellents chiffres sur la précédente décénnie. Globo Esporte estime à l’époque que São Paulo a récupéré environ 287 millions de réals brésiliennes de 2003 à 2011. Pas étonnant au vu des joujous sortis par l’usine paulista à ce moment-là : Kaka, Luis Fabiano, Breno, Hernanes, Cicinho, Lucas, Denilson ou encore Oscar.

On pourrait penser que le club avait vendu toutes ses promesses sans anticiper l’avenir, mais le réservoir de São Paulo semble pourtant sans limite. David Neres et Antony ont été vendus à l’Ajax récemment à très bon prix, Eder Militao et Thiago Mendes ont aussi été exportés avec succès. Et le jeune Brenner va suivre le même chemin cette année en embarquant pour Cincinnati.

JoueursClub acheteurPrix (En millions d’euros)Année
LucasPSG432012-2013
DenilsonBétis Séville31,51998-1999
David NeresAjax222016-2017
AntonyAjax15,752020-2021
HernanesLazio Rome13,52010-2011
BrenoBayern Munich122007-2008
Lucas PrattoRiver Plate11,52017-2018
Les ventes les plus importantes du FC Sao Paulo FC, fournisseurs de talents en Europe, jusqu’en 2020 (d’après Transfermarkt)

Si la décennie 2010-2020 fut si compliquée pour le club, pour la plupart des supporters, c’est en grande partie en raison des mandats très compliqués vécus par les deux présidents en exercice. Tout d’abord, les cinq années de Carlos Miguel Aidar en poste, de 2010 à 2015. Accusé de nombreuses irrégularités lors des contrats passés pendant son mandat, comme celui avec Under Armour (le président avait fait passer des commissions dans son marché coûteux avec la marque vestimentaire), Aidar est même soupçonné de corruption dans des enregistrements révélateurs. Il finit par démissionner de son plein gré en 2015. Un évènement rarissime puisque ce n’est alors que la deuxième fois de l’histoire de São Paulo, la première remontant à 1930.

Il cède la place à Carlos Augusto Barro e Silva dit Leco. A ce moment, la dette du club était estimée à 284 millions de reals. Un chiffre qui a quasi-doublé pendant le « quinquennat » de Leco puisque São Paulo était endetté à 538 millions en 2019. Les négociations suspectes ont continué, mais c’est surtout l’instabilité qui a symbolisé le mandat de Leco avec pas moins de dix entraîneurs différents en cinq ans ! Et là encore, aucun titre à se mettre sous la dent, alors que l’ancien président vient tout juste d’être remplacé par Julio Casares.

Comme un symbole, malgré la jolie saison réalisée jusqu’en janvier par les Paulistas, le dernier match du club avec Leco à sa tête s’est achevé par l’élimination de São Paulo en demi-finale de Coupe face au Gremio. Les élections présidentielles entre Julio Casares et Roberto Natel, vice-président de Leco, représentaient forcément un moment crucial pour l’avenir du club. Et c’est Casares, candidat affilié à l’extrême-droite brésilienne, qui a finalement été élu.

Un casting 5 étoiles pour le cru 2020

Comme expliqué plus tôt, São Paulo est revenu au sommet sportivement cette saison. Les seize mois passés par l’entraîneur Fernando Diniz en poste en témoigne, à une période où le club changeait de technicien comme de chemise. A 10 matchs de la fin de saison, les hommes de Diniz trônaient encore en tête du championnat avec six points d’avance sur leur dauphin. Ce rythme de champion, São Paulo le devait à des investissements récents qui lui ont permis de retrouver les hauteurs dignes de son histoire.

Dani Alvès, flanqué d’un magnifique numéro 10. Une recrue XXL permise par la légende Rai, alors directeur sportif (Crédit photo: Sky Sports)

L’une des spécialités des grands clubs brésiliens (et même sud-américains de façon générale), c’est d’offrir la possibilité d’écrire une dernière page dorée à de nombreux joueurs dont la carrière est derrière eux. Rivaldo est revenu à Sao Paulo, Alexandre Pato se rappelait au souvenir de tous en 2018. Le cru 2020-2021 ? Deux des plus grands latéraux droits de l’histoire de la Liga, avec un Dani Alves désormais réincarné en 8 au milieu de terrain. Et pour l’assister, l’inusable Juanfran, toujours prêt à dévorer son couloir droit.

On vous voit venir, Dani Alves en 8, oui oui. Est-ce vraiment une surprise au vu de ses statistiques tout au long de sa carrière ? Au vu de sa facilité offensive ? Le joueur le plus titré de l’histoire de ce sport a toujours de l’or dans les pieds, et chassait donc un nouveau trophée en terre auriverde. Ce repositionnement, c’est son ancien entraîneur Fernando Diniz qui le justifie le mieux pour UOL, toujours : « Notre jeu commence avec lui, c’est le conducteur entre toutes les lignes sur le terrain. Il peut apparaître n’importe où, à droite où il sent parfaitement le jeu, mais aussi au cœur du jeu, et parfois même à la finition. On sent qu’il se souvient de Xavi et s’en inspire dans ses gestes, cela me paraissait évident de le placer là »

Et puisque l’on a abordé le sujet des pépites revendues bien plus chères, Sao Paulo vous présente son tout dernier modèle, en partance pour Cincinnati qui vient tout juste de le recruter. Un mutant du nom de Brenner, 21 ans, 22 buts et 4 passes décisives en 37 matchs cette année et maillon décisif de l’équipe. Suivi par de nombreux clubs européens, du PSG à la Juventus en passant par l’Ajax, Brenner avait déjà fait de très belles choses avec le Brésil U17 en compétition internationale. Il pourrait dès lors connaître un avenir doré comme bon nombre de ses prédécésseurs.

Le prodige brésilien était soutenu, il faut le souligner, par un effectif particulièrement offensif permettant régulièrement d’apporter le surnombre devant. On peut ainsi citer les attaquants Luciano, Vitor Bueno, Igor Gomes et Gabriel Sara. Hernanes, Luan et Dani Alves sont des milieux aux capacités offensives plus que connues, et la défense n’est pas en reste entre Bruno Alves, Igor Vinicius, Arboleda ou encore Juanfran. Ce mélange de joueurs très expérimentés et d’éléments arrivant de la réserve (On peut citer Brenner mais également le jeune Diego Costa) a longtemps fait mouche. Et aurait même pu déjouer les pronostics depuis le début de saison, où les Paulistas étaient certes vus comme des outsiders mais pas attendus aussi haut.

Attention, cette terreur pourrait bientôt arriver chez vous (Crédit photo: Globo Esporte)

Diniz, un Guardiola possédé par la grinta de Simeone

Mais c’est au moment où l’ascension de l’équipe semblait irrésistible que cet ensemble s’est petit à petit délité. Cette formation talentueuse ne serait probablement jamais arrivée au sommet sans le volcanique Fernando Diniz. L’entraîneur fut le véritable cœur de cette équipe, qui a tenu jusqu’au changement de président. Avant de céder face à la série de mauvais résultats courant Janvier. Plusieurs joueurs dont Dani Alves et Hernanes étaient venus réclamer la mise en place de Diniz en tant qu’entraîneur en 2010. Ce qui en dit long sur le respect affiché envers l’auriverde.

Passé par Fluminense, le technicien prône le beau jeu et l’esthétique : « Le beau football rapproche de la gloire. Pas seulement de la victoire, mais d’une victoire inoubliable ». De plus, il s’agace de l’importance donnée aux résultats dans la compréhension d’un match : « Si on gagne, tout va bien, et si l’on perd, c’est évident que l’équipe est mauvaise. Il y a beaucoup trop de rationalité dans le football, et même dans le monde, alors que le football est un art. Je vous propose de regarder un match sans voir les buts dans celui-ci, puis d’analyser le tout en fonction de ce que vous avez vu ». Pour étayer son argumentaire, l’entraîneur prend d’ailleurs pour exemple la fabuleuse équipe du Brésil 1982. Qui même sans gagner, avait régalé le monde derrière Zico, Falcao, Socrates et consorts.

Un Guardiola avec des cojones. Ou un Cholo qui voudrait jouer la possession à 5-6 attaquants devant, c’est vous qui voyez (Crédit photo: UOL)

A travers Diniz, la référence à Guardiola semble d’abord évidente, et l’intéressé ne s’en cache d’ailleurs pas auprès d’UOL : « Il est vrai que le style de jeu que je cherche à instaurer s’inspire de Guardiola. Je veux que mon équipe domine, contrôle le jeu et s’amuse sur le terrain. Mais notre manière d’y parvenir me paraît pourtant différente ». En effet, c’est même deux philosophies du football qui s’affrontent. Le São Paulo offensif, plaisant et sans complexe de Diniz n’était pas fondé sur des schémas tactiques poussés. Au contraire, le technicien catalan voue un véritable culte à la stratégie mise en place dans son 11.

Et lorsqu’on finit par lui demander l’entraîneur dont il se sent le plus proche footballistiquement, Diniz répond… le Cholo Simeone. Simeone, pourtant catalogué (à tort ou à raison) comme le représentant du football dur et efficace avant d’être esthétique. Un rapprochement qui prend tout son sens lorsque l’on évalue la proximité de l’entraîneur paulista avec ses hommes. La saison passée, Diniz avait tenté de relancer nul autre qu’Alexandre Pato en le prenant sous son aile. Une histoire finalement mal terminée puisque l’ancien prodige du Milan AC a quitté le club en Août dernier.

Mais c’est une preuve de l’affect apporté par l’homme de 46 ans à ses joueurs. L’ancien milieu brésilien place la relation qu’il entretient avec eux comme le pilier central de sa réussite sur le terrain. Il parle énormément et veille à ce que ces derniers soient heureux sur le terrain comme en dehors. Rien de surprenant lorsque l’on apprend, d’ailleurs, que Diniz a obtenu un diplôme de psychologie. Il vit pour son équipe, parfois un peu trop, ce qui donnait de sacrés engueulades sur le bord de touche. Oui oui, du Simeone tout craché.

Le bus de Sao Paulo, fragilisé par les attaques de supporters. Et par les résultats du club (Crédit photo: Globo Esporte)

Chassez le naturel…

Toutefois, vous l’avez compris, cette expérience n’a pas tenu jusqu’au bout. Et Sao Paulo lutte désormais pour les places qualificatives en Copa Libertadores, loin de l’Internacional passé en tête. Pour beaucoup, c’est précisément le caractère de l’entraîneur qui a conduit à une fracture irrémédiable. Il y a eu une discussion houleuse avec Tchê Tchê, l’un de ses joueurs. Mais aussi un traitement de faveur très rugueux envers certains éléments comme Igor Gomes ou même Juanfran. Tout cela a petit à petit instillé le doute dans le collectif.

Parmi les observateurs, nombreux pressentaient déjà le sort réservé à l’entraîneur. C’est le cas par exemple d’André Rocha pour UOL : « Si au bout du compte, il est avéré qu’il a perdu la confiance du vestiaire et qu’il n’y a pas de réelle chance de guérison sur le terrain, il n’y a plus de raison de maintenir Diniz ». « Un changement à ce stade me paraît extrêmement compliqué, il reste peu de matchs à jouer. Il y a peu de remplaçants disponibles. Cela étant, l’impressionnante baisse de performance lors des derniers matchs donne le sentiment que Diniz perdu le contrôle du groupe. Et dans ce cas, le licenciement me paraît justifié », analyse de son côté Renato Mauricio Prado, toujours pour UOL.

Les dirigeants ont fini par trancher après la piètre performance face à Coritiba lors de la 32ème journée. Un match nul face à une équipe qui n’avait remporté qu’une de ses treize dernières rencontres. Sans parler des incidents qui ont eu lieu en dehors. En effet, le bus de l’équipe fut attaqué sur le trajet par de nombreux supporters ayant lancé des pierres sur le car. 14 personnes ont été arrêtées, et des explosifs ont même été retrouvés près de l’itinéraire du bus. Après Diniz, c’est le directeur sportif Rai qui a démissionné de son plein gré. Ce dernier était aussi mécontent de la nouvelle présidence et lassé par les critiques de l’afición. Arrivé au club en 2017, l’emblématique joueur du Paris Saint-Germain avait pourtant fixé l’obtention d’un titre comme objectif au cours de son mandat. Un rêve que les Paulistas ont longtemps tutoyé cette année, en vain.

A Sao Paulo, la passion peut parfois devenir déraisonnable. Dans un club où rien ne semble inscrit dans la durée, les montagnes russes pourraient donc rester monnaie courante…

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