Alia Camara : Le rescapé du trafic d’espoir

Sorti du camp de réfugié de Lesbos, Alia Camara a signé un contrat à Panionios

Devenir footballeur, un rêve que partagent des centaines de milliers d’enfants dans le monde. Ce rêve, Alia Camara l’a réalisé en Grèce après de multiples péripéties dont un séjour au camp de réfugiés de Lesbos. Toutefois, la réussite de ce Guinéen n’est qu’une goutte d’eau dans un océan de désespoir.

La fascination du football professionnel européen et l’envie de faire fortune poussent souvent à l’aventure. Surtout quand on est doué avec ses pieds. En Afrique, le football est une religion dans beaucoup de pays. Et pas que, c’est aussi un ascenseur social. En dehors de l’admiration que les jeunes peuvent avoir pour des stars tels que Lionel Messi ou Cristiano Ronaldo, les grands joueurs locaux restent des exemples à suivre. Sadio Mané, Didier Drogba, Samuel Eto’o, George Weah… La liste est longue mais tous ont une particularité commune. Des joueurs professionnels célèbres qui ont réussi.

L’espoir fait vivre

Partir et réussir. Rien d’autre ne compte pour les jeunes footballeurs en herbe de ce continent. « J’avais du mal à croire à quel point ils y croyaient dur comme fer », raconte Christophe Gleizes dans un entretien à Info Migrants. « Même quand ils ne sont pas de bons joueurs, ils sont prêts à tout endurer et à tous les sacrifices », ajoute le journaliste de Sofoot, coauteur du livre Magique Système. Un ouvrage qui met en lumière le trafic qui se cache derrière cette quête de l’eldorado.

Contexte social difficile, pauvreté pour certains, envie de soutenir la famille… Les raisons sont nombreuses tout comme le taux d’échec est élevé. Entre cette misère sociale et ce fort désir de réussite, parfois tous les moyens sont bons pour accomplir son rêve. Quitte à choisir l’immigration clandestine qui, dans le pire des scénarios, finit en tragédie.

Croyant offrir à son fils une carrière de footballeur professionnel en Espagne, un père l’a envoyé à la mort. (Crédit vidéo : Youtube – TV5 Afrique)

En novembre 2020, une histoire bouleversante avait secoué le Sénégal. La mort d’Ousmane Doudou Faye. Un jeune garçon de 14 ans présenté comme une pépite. En voulant lui offrir un avenir meilleur, son père l’a envoyé en mer. Direction les Îles Canaries. Malheureusement, l’adolescent ne verra jamais l’archipel espagnol. Cette tragédie est avant tout le fruit de la cupidité de certains faux agents ou recruteurs qui font croire aux enfants ou aux parents une belle carrière toute tracée. Des « requins », comme les surnomme Zoumana Sacko, ancien Premier ministre du Mali. Alia Camara est passé entre les mains de ces trafiquants d’espoir. Heureusement pour lui, il a eu une bonne étoile.

Alia Camara, une histoire qui donne le sourire

Le rêve de ce Guinéen de 22 ans était de devenir footballeur. « J’ai grandi pour le football », raconte le jeune homme arrivé en Europe en étant mineur. Pour cela, le ballon c’est depuis sa tendre enfance dans son pays natal. Quelques exploits dans les clubs de quartier de Conakry, puis le jeune garçon se fait remarquer.

Comme pour la plupart des Africains qui n’ont pas pu intégrer un centre de formation adéquat, Alia Camara est approché par des recruteurs qui lui ont promis un club en Turquie. « Ces gens nous ont fait embarquer car je n’étais pas seul, nous étions beaucoup de jeunes joueurs. J’avais 17 ans et ma mère ne voulait pas que je parte », se confie-t-il devant les caméras de son nouveau club en Grèce. « Ils nous ont dit que tout allait bien se passer. Vous ferez des essais et vous signerez vos contrats. C’était la dernière fois qu’on les a vus ».

L’histoire d’Alia a n’a pas échappé aux caméras du journal de l’Afrique de France 24. (Crédit vidéo : Youtube – Alia Camara 80)

Seul dans un pays inconnu, Alia n’a qu’une envie : rentrer chez lui. Mais comment ? Le piège s’est déjà refermé et pour le jeune homme c’est la survie et rien d’autre. « J’avais peur, je ne savais plus quoi faire. À chaque fois que j’appelais ma mère, elle pleurait, ce qui me rendait de plus en plus malheureux ». Passage en Grèce où il a atterri à Moria, le célèbre camp de réfugiés de l’île de Lesbos, Alia rencontre des personnes qui l’ont aidé notamment pour son intégration dans la société grecque.

Alia Camara au milieu de ses coéquipiers à Panionios
De la joie au milieu de ses coéquipiers, intégration réussie. (Crédit photo : Panionios GSS)

Le jeune joueur commence à rejouer puis se fait repérer par Panionios, deuxième division. Sa signature dans le club d’Athènes est un symbole car Panionios n’est pas un club comme les autres en Grèce. Fondé en 1890 à Izmir (ville de l’ancien Empire ottoman et actuellement en Turquie, NDLR), le club a été par la suite transféré à Athènes en 1922 par des réfugiés lors de la guerre gréco-turque. L’entité se réjouit d’avoir pu signer Alia, car, en plus du talent décelé chez lui, cette signature renoue d’une certaine manière le club avec son passé.

Le vrai visage du désespoir

Pour Alia, le rêve ne fait que commencer tandis que pour d’autres le cauchemar ne finit toujours pas. Toujours à Lesbos, mais avec une autre histoire, celle qui reflète vraiment la réalité dans 99% des cas. Yves Kibendo vient du Congo et selon lui, l’Europe c’est l’eldorado. Même rêve, même périple, mais la chance ne sourit pas à tout le monde. Le concerné raconte lui-même.

Kibendo a cru à l’Eldorado, mais le Congolais se trouve actuellement en Grèce où l’avenir ne semble pas radieux. (Crédit vidéo : Youtube – AJ+)

Selon Christophe Gleizes, près de six mille jeunes africains tentent leur chance chaque année en Europe. Dans ce sport aussi compétitif que sélectif, les chances de réussite sont très minces. Celles-ci dépendent de plusieurs facteurs dont le talent qui, souvent, ne donne pas tout.

En effet, même pour certains qui ont voyagé de manière conventionnelle et qui ont eu la chance d’intégrer un club professionnel, le rêve peut vite se briser. Boubacar Keïta, ancien international malien témoigne. « À Valenciennes, j’ai fait de la formation », raconte le gardien qui a brillé dans les plus grands clubs de son pays, le Stade malien et Djoliba, avant d’arriver légalement en France.

Pourtant, sa carrière prend une autre tournure une fois à Wasquehal où il a passé deux ans (2004 – 2006). « À la fin de mon contrat à Wasquehal, je n’ai pas été renouvelé. Par la suite, je me suis retrouvé sans titre de séjour. Pas de contrat, pas d’autorisation de séjour et c’était le retour à la case de départ pour moi ».

Joseph Antoine Bell, ancien gardien de but de la sélection camerounaise.
L’ancienne gloire des Lions indomptables du Cameroun, Joseph Antoine Bell déplore les faibles infrastructures que propose l’Afrique à ses futurs joueurs. (Crédit photo : L’Indomptable Sport)

Face à ce phénomène, les dirigeants du football africain ne peuvent que constater les dégâts avec impuissance et cherchent la solution dans la sensibilisation. Tandis que certains déplorent le manque de moyens dans la formation et la rétention des jeunes, d’autres préfèrent porter la faute sur les parents et l’entourage. Cependant pour l’ancien international camerounais, Joseph-Antoine Bell, la faute revient au football africain lui-même.

« La base de tout en Afrique, c’est que nous ne faisons pas toujours tout pour nous-même », analyse l’ancien gardien de but au micro d’Africa 24. « Et donc nos enfants ne peuvent pas pratiquer le football à un bon niveau sur le sol africain et sont obligés de partir. Mais ça, ce n’est pas de leur faute, c’est simplement la faute à l’organisation générale. Notre football de jeune n’est pas suffisamment développé pour être compétitif au point de retenir sur le sol africain un jeune qui a envie de jouer au football ».

Pendant ce temps, dans toute l’Europe, pullulent des victimes du trafic d’espoir. De jeunes joueurs dont on a promis monts et merveilles. Hélas, la grande majorité n’aura pas la chance d’Alia Camara et se nourrira de regrets. Pas de contrat, pas de football, dans une Europe qui durcit de plus en plus ses lois sur l’immigration.

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