Il y a 30 ans, Belgrade dominait l’Europe

Coupe

La Ligue des Champions est sans aucun doute le plus prestigieux trophée possible pour les clubs de football européens. Depuis plus de soixante ans, le Real Madrid, l’AC Milan, le Bayern Munich ou encore Liverpool se sont gavés en inscrivant leur nom au palmarès à de multiples reprises. Mais d’autres clubs aux faibles moyens financiers peuvent aujourd’hui se targuer d’avoir remporté la Coupe aux grandes oreilles. C’est le cas de l’Étoile Rouge de Belgrade, qui réalisait cet exploit en 1991.

Digne héritier du SK Jugoslavija, double champion de Yougoslavie avant d’être dissout par les communistes, l’Étoile Rouge (Crvena zvezda en Serbe) termine sa première saison à la troisième place du championnat yougoslave 1946-1947. Elle remporte la coupe nationale dès l’année suivante, titre qui sera conservé en 1949. Rapidement, les rouges et blancs deviennent une équipe redoutée à l’échelle nationale et font office de rivaux numéro un de l’autre club de la ville : le Partizan Belgrade. Les deux clubs découvrent l’Europe progressivement et montent en puissance. Finaliste de la Coupe des clubs champions en 1966, le FK Partizan affirme sa supériorité vis-à-vis du club à l’étoile. Mais l’ordre des choses va peu à peu s’inverser. D’abord finaliste de la Coupe UEFA, perdue face aux Allemands du Borussia Mönchengladbach (0-1), l’Étoile Rouge va écrire l’histoire lors de la saison 1990-1991 en offrant à la Serbie son premier titre continental majeur.

Le Marakana en feu lors du « Derby éternel » opposant l’Étoile Rouge au Partizan Belgrade (crédit photo : Faute Tactique).

Une suprématie nationale de l’Étoile Rouge de Belgrade

L’Étoile Rouge débute la saison 1990-1991 avec le statut de champion en titre de Yougoslavie (à l’époque, le peuple serbe ne disposait pas encore de son propre pays). Favorites sur la grille de départ, les quatorze équipes serbes doivent faire face à quatre clubs croates et un slovène. Ces dernières quitteront d’ailleurs le championnat à l’issue de la saison pour rejoindre leurs nouveaux championnats respectifs, suite à la dislocation de la Yougoslavie.

Le championnat Tchécoslovaque réserve son lot de grands matchs, ici Dynamo Zagreb – FK Partizan (crédit photo : Ultras Avanti).

Sur le plan national, la saison est une réussite. En remportant le championnat avec huit points d’avance sur son dauphin, le Dynamo Zagreb, l’Étoile Rouge a coché toutes les cases et assure d’ores et déjà sa place pour la prochaine édition de la Ligue des Champions. En coupe, la déception est en revanche présente puisque le Hajduk Split remporte la finale sur le score de 1-0 et prive les rouges et blancs du doublé coupe/championnat.

Parcours du combattant

Sur la scène européenne, l’Étoile Rouge débute sa campagne de Ligue des Champions par un seizième de finale face aux Suisses du Grasshopper Zurich. Tenu en échec à l’aller (1-1), les Serbes s’imposent facilement au retour chez les Sauterelles (4-1) et valident leur qualification. Lors du deuxième tour, le destin les oppose aux Glasgow Rangers. Vainqueur 3-0 devant leur public, les hommes de « Ljupko » Petrovic concèdent le nul au retour (1-1) et passent sans trembler. De leur côté, le Napoli et le FC Bruges quittent la compétition, respectivement éliminés par le Spartak Moscou et l’AC Milan, double tenant du titre.

L’Étoile Rouge doit une grande partie de son succès aux choix payants du coach Ljubomir Petrovic (crédit photo : Mondo).

Alors qu’il ne reste plus que huit équipes en lice, les Serbes doivent désormais défier l’adversaire le plus abordable : le Dynamo Dresde, représentant de l’Allemagne de l’Est. Dresde sort d’une qualification dans la douleur face aux Suédois de Malmö, après une séance de tirs aux buts. Le match aller est une formalité pour l’Étoile Rouge qui s’impose 3-0. Au retour, le match est interrompu après 78 minutes alors qu’une bagarre éclate. Les Serbes, qui menaient 2 buts à 1, remportent le match par forfait. Belgrade se hisse à la table du Spartak Moscou, qui a sorti le Real Madrid ; de l’Olympique de Marseille, tombeur du Milan AC ; et de l’ogre bavarois, le Bayern Munich, qui a terrassé Porto en quarts.

Un titre en ligne de mire

Jusqu’ici, l’Étoile Rouge de Belgrade s’est appuyée sur son attaque flamboyante et un milieu de terrain dont les qualités sont connues de tous. C’est cette fabuleuse équipe qui repart de l’Olympiastadion avec la victoire. Si Roland Wohlfart ouvre rapidement le score d’un splendide ballon piqué, la Crvena zvezda lui répond par deux fois. Pančev, meilleur buteur européen cette saison, fusille le gardien pour égaliser juste avant la pause. Le maître à jouer Dejan Savićević, lancé par ce même Pančev, offre même la victoire aux visiteurs (2-1). Il s’agit désormais de tenir ce résultat en Yougoslavie.

Dejan Savićević perfore la défense bavaroise et c’est le Bayern qui prend l’eau (crédit photo : crédit photo : Eurosport).

La réception du Bayern au Marakana est tout d’abord outrageusement dominée par les locaux. Savićević perfore l’arrière-garde bavaroise qui multiplie les fautes. À la 25ème minute, Siniša Mihajlović, l’un des plus grands tireurs de coup-franc de l’histoire, ouvre le score d’une frappe imparable : 1-0. La classe de Savićević fait plier à elle seule la défense des Allemands, mais l’Étoile Rouge de Belgrade ne parvient pas à faire le break. Au retour des vestiaires, le Bayern rappelle qu’il est l’un des plus grands clubs du monde. Klaus Augenthaler égalise sur un nouveau coup-franc, bien aidé par le portier yougoslave. Cinq minutes plus tard, Manfred Bender donnait l’avantage à Munich.

Le match devient alors complètement fou, plus qu’il ne l’était déjà. Pančev croit égaliser mais sa frappe frôle le montant adverse. Dans la foulée, le Bayern touche le poteau suite à une action collective de grande classe. Les Serbes se jettent à l’assaut du but bavarois et finissent pas être récompensés quand le centre fort de Mihajlović est dévié dans ses propres cages par… Augenthaler. On jouait la 90ème minute. Le Marakana implose, envahi par les supporters en furie. L’exploit est en route : l’Étoile Rouge va disputer une finale de Ligue des Champions. Et peut se permettre de rêver.

Road to Bari

29 mai 1991. Stade San Nicola, Bari. Deux équipes au sommet de leur art. D’un côté, les Yougoslaves du Fudbalski klub Crvena zvezda, encore méconnus mais dont les résultats cette saison ont de quoi faire trembler plus d’un. De l’autre, l’Olympique de Marseille, tombeur du grand Milan et sûr de sa force. Avec Bernard Tapie aux commandes, les Marseillais sont la meilleure équipe du monde et archi-favoris pour la finale. Renforcé par les arrivées de Boli et d’Olmeta, l’OM a remporté un troisième titre de champion de France consécutif et rêve de devenir le premier club français à soulever la Ligue des Champions.

Avec Pascal Olmeta, Basile Boli, Jean-Pierre Papin ou encore Abedi Pelé, l’OM de 1991 fait peur (crédit photo : Foot Marseille).

Personne ne s’imagine voir l’OM renversé par l’Étoile Rouge de Belgrade. Yannis, supporter marseillais, s’en rappelle parfaitement. « La saison de Bari ça devait être la nôtre. Dans nos têtes, en tous cas, ça ne faisait aucun doute ». D’autant plus qu’à l’intersaison, Tapie est allé chercher le prodige Dragan Stojkovic chez les Serbes pour un coquette somme de 49 millions de franc, un record pour l’époque. Le milieu de terrain, surnommé « Pixie », fait peur à ses anciens coéquipiers. Seulement voilà, Stojkovic revient tout juste d’une longue blessure et n’est pas certain de débuter la rencontre.

C’est finalement sans Cantona, et avec Tigana et Stojkovic sur le banc que Marseille se présente à Bari. Malgré les absents, les supporters sont confiants. « J’étais un grand fan de Waddle et Stojkovic. Je pensais que Chris nous ferait gagner comme contre Milan au match retour » raconte Yannis. En face, l’Étoile Rouge n’est pas ridicule avec son 4-4-2 réputé pour son efficacité offensive. Mais Ljubomir Petrovic va surprendre tout le monde avec une stratégie inédite.

La Finale

Tout au long du match, le club de Belgrade laisse le ballon aux Marseillais et évolue en contre. Son bloc bas et compact semble gêner un OM maladroit dans le dernier geste, à l’image de Jean-Pierre Papin, seul dans la surface, qui dévisse sa frappe du droit. Porté par un stade en ébullition, l’Étoile Rouge maintient un pressing haut et se crée quelques situations en contre.

La première mi-temps s’achève sans qu’on ait réellement vu du foot. La seconde est du même calibre : ennuyante. Incapables de faire la différence, les Marseillais doutent. « Le match est fermé, c’est une purge, et on a rapidement compris que ça ne se passerait pas comme d’habitude » se souvient Yannis.

Jean-Pierre Papin contourne Mihajlovic mais ne parviendra jamais à trouver la faille… (crédit photo : TF1).

Les Serbes font le dos rond et souffrent en silence. Les spectateurs sont tirés de leur sommeil par une tête de Waddle qui n’attrape pas le cadre. La riposte serbe intervient par l’intermédiaire de Pančev, lancé en profondeur. Le numéro 9 réclame un penalty qu’il n’obtiendra pas. Robert Prosinečki expédie un coup-franc juste à côté du but d’Olmeta, puis Waddle place une seconde tête, de nouveau non-cadrée. Ce sera à peu près tout. L’entraîneur belge Raymond Goethals lance finalement Stojkovic à la 112ème minute, durant des prolongations interminables. « Pixie » dynamite la rencontre mais ne parvient pas à forcer la décision. Comme ultime refuge, les deux équipes se dirigent vers une séance de tirs aux buts fatale.

Au bout du suspense…

À bout de souffle, les Olympiens espèrent encore l’emporter. Les Yougoslaves se sont préparés à ce scénario depuis le début. Ils détiennent un atout supplémentaire : leur championnat n’admet pas de match nul et laisse les formations se départager aux penaltys. Premier tireur, Prosinečki bat Olmeta sans trembler et place l’Étoile Rouge de Belgrade sur la bonne voie. Côté Marseillais, Manuel Amoros s’élance et butte sur un Stojanovič sûr de lui. « Je me suis senti seul comme jamais. J’ai eu l’impression que tout s’écroulait… » déclarera plus tard l’ex-international français. Le match a tourné. Les Serbes enferment Olmeta dans ses cages. Le dernier rempart de l’OM est impuissant face au sang-froid des tireurs adverses. Binić, Casoni, Belodedici, Papin, Mihajlovic et Mozer se répondent avant que l’inévitable Darko Pančev ne crucifie Olmeta, et avec lui tout un peuple. Bari est rouge et blanc.

Plus qu’une équipe, c’est tout un peuple qui exulte après cet exploit mémorable (crédit photo : Le Monde).

C’est fait, l’Étoile Rouge de Belgrade est championne d’Europe. Une génération dorée est venue à bout du grand Marseille de Tapie. K.O, les Marseillais regretteront éternellement cette défaite frustrante qui les prive d’une consécration tant attendue. Chez Yannis, ces souvenirs sont toujours douloureux : « J’ai beaucoup pleuré. J’avais école le lendemain. Mon père m’a dit “mets ton survêt de l’OM demain. Sois toujours fier des couleurs.” Véridique. C’est d’ailleurs ce que je fais toujours les lendemains de grande défaite comme celle-là ».

Fort heureusement pour Marseille, la fameuse consécration arrivera deux ans plus tard. « On est revenus évidemment plus forts. Avec Tapie c’était comme ça. Et on l’a soulevé deux ans plus tard avec une équipe moins séduisante dans le jeu mais plus costaude mentalement ».

Apothéose… puis séparation

Mais les larmes de Basile Boli hanteront à jamais les souvenirs Marseillais. Le plan de jeu de Goethals sera souvent remis en question. Pourquoi avoir laissé sa star Stojkovic sur le banc aussi longtemps ? Yannis n’en revient toujours pas. « Incompréhensible. Certains racontent que Goethals ne faisait pas confiance à Pixie. Il aurait eu peur qu’il ne donne pas le maximum face à ses anciens partenaires. La vérité du terrain a montré l’inverse. On a tout de suite été plus dangereux avec lui. Immenses regrets ».

Le druide Petrović quittera le navire serbe un an après son arrivée. Sa mission est largement remplie. Avec lui s’en iront cinq titulaires de la finale. Le gardien Stojanović signera quatre ans chez les Belges du Royal Antwerp. Marović, le latéral gauche, tentera sa chance chez les Suédois de Norrköping. Son homologue de droite, Šabanadžović, ira faire parler son talent en Grèce avec l’AEK Athènes et l’Olympiakos. Prosinečki portera quant à lui les couleurs du Real Madrid. Enfin, Binić découvrira notre belle Bretagne en rejoignant le Stade Brestois 29.

Robert Prosinečki évoluera trois saisons au Real Madrid avant de rejoindre quelques années plus tard le FC Barcelone (crédit photo : AS Chile).

Avant leur séparation, cette Dream Team s’est offert un dernier baroud d’honneur en allant remporter la Coupe Intercontinentale à Tokyo. Les Serbes étrilleront les Chiliens de Colo-Colo, vainqueurs de la Copa Libertadores, sur le score de 3 à 0. Une physionomie offensive qui contraste avec celle affichée six mois plus tôt à Bari.

Et aujourd’hui ?

L’Étoile Rouge de Belgrade est désormais un petit d’Europe. Toujours dominateur sur le plan national, le club a des difficultés à se qualifier pour les coupes continentales. L’année 1992 est ponctuée par une élimination en phase de groupes. Par la suite, les Serbes ne parviennent plus à passer les tours de qualification et ne retrouvent la Ligue des Champions que 26 ans plus tard, en 2018-2019 où l’équipe défie Liverpool, Naples et le Paris Saint-Germain. Il en est de même la saison suivante avec un groupe composé du Bayern Munich, de Tottenham et de l’Olympiakos.

L’ancien bordelais Milan Gajic fait partie de l’équipe actuelle de l’Étoile Rouge, qui retrouve progressivement l’Europe (crédit photo : So Foot).

Belgrade, après tant d’attente, peut revivre des soirées européennes de haut niveau. L’élimination cruelle face au Milan AC cette saison, en seizième de finale de Ligue Europa, montre que l’Étoile Rouge ne compte pas s’arrêter de briller. Robert Prosinečki, l’un des hommes forts de la victoire de 1991, doute cependant des capacités du club à retrouver son niveau d’antan : « Cela paraît compliqué de revoir un club des Balkans champion d’Europe. Aujourd’hui, il y a tellement d’argent dans le football. Il y a des équipes qui en ont trop. Les clubs de l’ex-Yougoslavie, de Roumanie ou d’un pays des Balkans ne peuvent plus refaire ça ». Un triste constat qui ne doit toutefois pas effacer le passé glorieux d’une équipe hors-norme. Car en Serbie, ce 29 mai 1991 restera dans la mémoire de chaque supporter pour l’éternité.

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