George Robledo ou l’ascension d’un chileno du Yorkshire

160404101209_robledo_lennon_624x832_newcastle_nocredit

Récit singulier, le hasard ou quelconque magie n’a rien à voir dans ce que l’on pourrait qualifier d’histoire oubliée du football. Du désert d’Atacama aux terrains humides et boueux de Newcastle et des terrains des collèges du Yorkshire au Monumental de Santiago, l’itinéraire de George Robledo ne laisse pas indifférent. Retour sur le parcours de celui que John Lennon considérait comme son idole d’enfance.

11 septembre 2002, Newcastle, une foule compacte est réunie devant le hall principal de St James Park. Jour de match ? Signature d’un joueur ? Rien de tout ça. Il y a toutefois bien un joueur, Clarence Acuna, international chilien et joueur des Magpies. Il est accompagné d’Heraldo Munoz, Ministre Secrétaire Général du Gouvernement du Chili. Ensemble ils dévoilent une plaque où il est écrit « George Oliver Robledo (1926-1989) A Chilean legend at Newcastle United F.C.« . Un chilien à Newcastle dans les années 50 ? Dans ce championnat aux compositions encore très britanno-britanniques ? George Robledo, chilien de naissance et d’origine marqua de son empreinte le championnat anglais d’après-guerre. Il devient à la pointe de l’attaque des Magpies, le premier meilleur buteur du championnat ne venant pas des îles britanniques.

Une enfance nomade et populaire

Né à Iquique le 14 avril 1926 d’un père chilien et d’une mère anglaise, il ne grandit que peu de temps au Chili. En effet, après une courte idylle, ses parents se séparent. Sa mère, originaire du Yorkshire (du village de West Melton) avait emigrée en Argentine à l’âge de 18 ans. Elle y devient gouvernante au service d’un directeur de mine anglais. Suivant la famille au Chili, elle y fait la connaissance du père de George, Aristides, alors comptable de l’entreprise minière. Ce rapport à la mine et à la vie ouvrière poursuivra Robledo tout au long de sa vie.

Séparée de son mari, Elsie Oliver quitte l’Amérique du Sud et le Chili en 1931. Avec elle ses trois fils, George cinq ans, Ted trois ans et Walter six semaines, avec pour destination son Yorkshire natal. La jeune femme entend donner des conditions de vie décentes à ses garçons. Elle arrive à Liverpool sur le Reina del Pacifico, un paquebot de la Pacific Steam Navigation Company. Elsie reprend ensuite un magasin de quincaillerie et de bois d’un de ses oncles en le transformant en magasin général à Brampton.

Peu après, le jeune George découvre le football à l’école et démontre rapidement ses qualités. A la même période, et pour aider sa famille, George et son jeune frère Ted commencent à travailler dans les mines du Yorkshire. Là, il apprend l’âpreté du travail minier mais également la solidarité. Il en gardera une trace indélébile. Son caractère se forge aux bruits assourdissants des pioches des mineurs et des marteaux des boiseurs.

Ses talents de buteur sont déjà visibles et reconnus à l’échelle locale malgré son jeune âge. Lors de la fameuse saison 1938-1939 voyant l’école de Brampton Ellis remporter cinq trophées, Robledo marque 56 buts au total dont 4 buts lors de la finale de la Totty Cup (fameuse compétition de jeunes du Yorkshire qui existe encore de nos jours). Il joue dans un premier temps avec Huddersfield Town, club qui le repère. Il part ensuite à Barnsley afin de se rapprocher de sa mère.

De Barnsley à Newcastle, la montée en puissance d’un jeune buteur du Yorkshire

Débauché par Angus Seed qui croit en son potentiel, Robledo signe professionnel en 1943 mais reste en équipe réserve. Pourtant l’ancien Tommy n’hésite pas à inviter le jeune buteur aux entraînements des pros. Là, Robledo se frotte au jeu dur de Gordon Pallister et à l’agilité de George Holdcroft aux cages. Johnny Steele, l’attaquant titulaire le prend sous son aile. Il ne tarit pas d’éloges rétrospectivement à propos de l’international chilien : « Il n’y avait pas beaucoup de choses fantaisistes dans son jeu, mais il était bon dans les airs et il était un finisseur efficace. C’était un sportif naturel, et il a travaillé dur pour devenir un bon joueur. C’était un bon gars, une sacrée personne sympa. »

Une fois la guerre finie, Robledo gagne peu à peu sa place dans l’équipe première. Couvé par Seed qui fait quasiment office de père de substitution pour George, il débute sa carrière professionnelle dès la saison 1946-1947. Il s’impose directement à la pointe de l’attaque des Tykes. Il inscrit notamment un triplé lors de son premier match en professionnel. Son frère Ted le rejoint à la fin de saison pour ne plus jamais le quitter.

Marquant 45 buts en 105 matchs avec le club du Yorkshire il maintient le club en Seconde Division. Robledo trouve alors les bonnes grâces des supporters de ce club minier par excellence. Il est reconnu par les siens. David Watson, auteur d’Oakwell Centurions, un livre sur l’histoire du club, écrit: « Il n’y en avait que pour lui dans le cœur des fans, il a emmené Barnsley en tête de la deuxième division, ce que le club n’a réussi, par la suite, à accomplir que quarante ans plus tard. »

Véritable vedette de son club et de la Seconde Division, Robledo commence à attirer le regard des clubs de Première Division et notamment de Newcastle United. Celui-ci le fait signer le 27 janvier 1949 pour un montant de 26 500 £. Son jeune frère, Ted, rejoint également les Magpies en vertu d’un accord passé durant les négociations du contrat. Leur frère Walter se souvient : « C’est George qui a insisté pour que tous les deux restent ensemble. Ted a accepté, parce qu’il était du genre facile à vivre, mais vraiment il s’en fichait. ». Walter et sa mère déménagent à Newcastle pour faciliter la vie de George. Il est désormais le garant financier de l’ensemble de la famille. Le club lui loue une maison pour le mettre dans les meilleures conditions.

Directement titulaire, il est associé avec celui qui est l’attaquant vedette des Magpies à l’époque, Jackie Milburn. Robledo joue son premier match contre Charlton le 5 février. Il doit attendre un mois avant d’ouvrir son compteur but contre Sunderland lors du Tyne–Wear derby. Offrant la victoire à son équipe (2-1 pour les Magpies) dans un St James Park chauffé à blanc, Robledo se met dès lors les supporters novocastriens dans la poche. Il marque ensuite 5 buts sur les 12 derniers matchs de la saison.

Un retour aux sources. Et Robledo redevint un chileno.

Ses performances, désormais reconnues en Angleterre, parviennent néanmoins de l’autre côté de l’Atlantique. Son nom et sa réputation arrivent à Santiago au siège de la Fédération de football du Chili. C’est l’ambassadeur du Chili en Angleterre qui fit connaître ce buteur au parcours de vie particulier aux dirigeants de la Fédération. Ils sautent sur l’occasion d’avoir un buteur d’un des meilleurs championnats du monde à l’époque. Robledo accepte leur offre sans broncher. Il ne parle pas un mot d’espagnol, ou alors avec un accent anglais très prononcé. Il n’a pourtant pas oublié le Chili, un pays si lointain mais pourtant part de son identité. Dans la perspective de disputer la Coupe du Monde 1950 au Brésil, George redevenait Jorge et le garçon du Yorkshire, un chileno.

Présent dans les 22 chiliens retenus pour le Mondial, Robledo fait figure de singularité. Il est le seul joueur évoluant en dehors des frontières du Chili. Il se démarque également par ses mœurs, « À la fin des matchs, alors que nous buvions un verre de vin, lui prenait un whisky. se souvient Manuel Muñoz, son ancien coéquipier. Et du Yorkshire évidemment !

Cependant, sa singularité ne s’arrête pas à l’amour du malt anglais mais aussi à la conception même du football et notamment tactique. On a dit que le football chilien est divisé dans un avant et un après Robledo. Venant avec la culture du kick and rush anglais. Il ne cesse de répéter « Le ballon court plus vite qu’un joueur« . Il participe à la transformation et la construction du football chilien moderne.

Éliminé au premier tour dans un groupe comptant l’Angleterre, les États-Unis et l’Espagne, le Chili gagne son dernier match contre les Etats-Unis 5-2 avec entre autre le premier but en sélection de Robledo. Sa carrière internationale était lancée.

De la gloire aux premières difficultés: la fin de l’expérience anglaise

Retrouvant le temps grisâtre et pluvieux de Newcastle après sa parenthèse brésilienne, Robledo remet le bleu de chauffe à l’orée de la saison 1950-1951. Le club termine à nouveau à une belle 4ème place comme deux ans plus tôt. Le duo Robledo-Milburn devient une valeur sûre dans le championnat anglais mais également en FA Cup.

C’est dans cette compétition que les Magpies vont pouvoir être récompensés de leurs performances régulières depuis trois ans. Après un parcours sans difficultés, le club du Tyneside doit par deux fois rejouer leur match. Tout d’abord contre Bristol Rovers puis contre Wolverhampton pour atteindre la finale. Et c’est le Blackpool de Stanley Matthews qui se met au travers du passage de Newcastle dans sa quête d’une première victoire depuis 1932. Un doublé de Milburn avant l’heure de jeu, bien aidé par les déplacements de Robeldo, a raison du club de la cité balnéaire du Lancashire. A 25 ans Robledo venait de gagner son premier trophée en professionnel.

La saison suivante, bien que moins bonne en championnat (Newcastle finit 8ème), permet de confirmer en FA Cup. Le club remporte la mise pour la seconde fois d’affilée. Opposés à Arsenal en finale, les Magpies l’emportent en toute fin de match face à un Arsenal réduit à dix (blessure de Wally Barnes), grâce à un coup de tête rageur de Robledo ne laissant aucune chance au gardien des Gunners, George Swindin. Cette saison est alors la meilleure de la carrière de Robledo. Il termine largement meilleur buteur du championnat avec 33 buts. De ce fait, il devient alors le premier meilleur buteur non-britannique de l’histoire du championnat anglais. Il marque en tout 39 buts lors de cette saison égalant le record de Hughie Gallacher.

Résumé de la finale de FA Cup 1952 entre Newcastle et Arsenal. Le but de Robledo à 4min32. (Crédits images: Chaîne Youtube ELMSWOOD48)

Toutefois, comme toute bonne chose, le destin de Newcastle allait bientôt changer. Après une nouvelle défaite au Charity Shield (contre Tottenham en 1951 et Manchester United en 1952), les résultats en championnat sont catastrophiques malgré la bonne forme de Robledo et ses 18 buts. L’absence de Milburn la moitié de la saison est préjudiciable pour une équipe dépendante de la bonne forme de son duo d’attaquants. Sans Milburn, Robledo est trop esseulé. C’est après une saison terminée à la 16ème place du classement que le destin de l’attaquant chilien allait aussi changer.

Le retour de l’enfant prodigue au Chili

En effet, Colo-Colo montrait de plus en plus son intérêt pour le natif d’Iquique. Le club, ambitieux, est présidé par un président qui l’est tout autant, Antonio Laban. Celui-ci souhaite faire venir Robledo pour renforcer une équipe déjà solidement installé dans le haut du classement. Cette stratégie du président allait de pair avec la modernisation des structures du club. Tout d’abord avec la construction d’un nouveau siège social ou bien l’achat de 28 hectares de terrains sur la commune de Macul. Là y sera construit le futur Estadio Monumental devant accueillir à terme plus de 120 000 personnes.

L’opération prend des allures d’opération politique et marketing au-delà de toute conviction sportive. L’ambassadeur du Chili en Angleterre a là aussi un impact important dans les négociations. L’offre du club chilien est inédite à l’époque pour un club chilien. Plus de 25 000 livres pour George Robledo et son frère Ted. De plus, les propositions salariales allaient au-delà de tout ce qu’ils avaient pu connaître, «On leur a offert beaucoup plus d’argent que le salaire maximum de Newcastle.», dit leur frère Walter. « Nos frais ont été payés et on nous a donné un très beau club house et il y avait de bons bonus. ». Partis sur un modeste bateau transatlantique sans un sou en poche une vingtaine d’années plus tôt, les frères Robledo revenaient au Chili en héros.

Dès son premier match joué le 31 mai 1953, il marque deux buts lors de la victoire 4-0 de Colo-Colo sur Ferrobádminton devant 40 000 spectateurs. Il termine meilleur buteur de la ligue chilienne en 1953 et 1954. Il marque alors 26 et 25 buts tout en remportant le championnat en 1953.

Ce retour au Chili lui permet également de faciliter son intégration à la sélection. Il participe aux éliminatoires de la Coupe du Monde 1954 dans lesquels le Chili ne gagne aucun match. Robledo marque le seul but chilien des éliminatoires contre le Paraguay. Un an plus tard il participe avec Enrique Hormazábal et Manuel Muñoz au bon parcours du Chili en Copa America. Le Chili termine finaliste de la compétition et Robledo marque trois buts lors de la compétition.

1955 sonne comme le début du déclin pour Robledo. Il remporte néanmoins un nouveau championnat en 1956 et surtout une Coupe du Chili en 1958. Cependant, il perd peu à peu sa place sur le front de l’attaque au profit de son coéquipier en sélection Enrique Hormazábal arrivé en 1956. De plus, son frère retourne en Angleterre en 1955 pour rejoindre Notts County. Le duo Robledo, ciment de l’équilibre de la carrière de George était ainsi brutalement rompu.

Souhaitant quitter Colo-Colo pour retrouver du temps de jeu en 1958, son club le retient de force. Il ne joue pas pendant un an. Rongeant son frein, Robledo rejoint, à 33 ans, le Club Deportivo O’Higgins. Avec le club de Rancagua, Robledo atteint la 4ème place du championnat avec notamment les 22 buts de José Benito Ríos. Usé, il prend sa retraite en 1960.

Il occupe dans un premier temps un poste d’ingénieur civil dans la mine El Teniente à Rancagua. Lorsque le Chili accueille la Coupe du monde en 1962, il est membre du comité d’organisation. Il agit comme officier de liaison avec l’équipe d’Angleterre. Robledo prend ensuite en charge le programme sportif de l’école Saint-Pierre de Viña del Mar quelques temps plus tard. Il y reste jusqu’à sa mort le 1er avril 1989 avec en tête le poids de la mémoire de son frère, Ted, disparu tragiquement le 6 décembre 1970 au large de Dubaï.

Goleador

Avec plus de 217 buts en 425 matchs de carrière, Robledo a marqué son temps par son talent de buteur. Sa personnalité et la singularité de son parcours marquent ses contemporains. Meilleur buteur non-britannique ou originaire des îles britanniques du championnat anglais avec 82 buts, son record ne tombera que lors de la saison 1998-1999 par l’intermédiaire du « Smilling Assassin » Dwight Yorke.

Figure du football anglais d’après-guerre, cet amateur de musique de cornemuse verra un hommage aussi particulier que surprenant de la part de John Lennon qui choisit son dessin du buteur chilien et de Jackie Milburn pour figurer sur la couverture de son album Walls and Bridges en 1972. Admiratif du duo, le leader des Beatles dessina du haut de ses 12 ans ce dessin tiré d’une photo de la finale de FA Cup 1952. Là où Robledo avait ébloui de son talent les quelques 100 000 spectateurs présents à Wembley ce 3 mai 1952. Comme une reconnaissance d’un géant à un autre.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Traduire »