Rétro Euro : Le Luxembourg de 1963-1964

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En 1963, le football luxembourgeois créa l’exploit le plus retentissant de son histoire en éliminant les Pays-Bas lors des éliminatoires de l’Euro 64. Le Grand-Duché loupa de peu sa qualification pour les phases finales de l’Euro en Espagne en s’inclinant sur trois matchs contre le Danemark. Emmenée par leur joueur-clé Louis Pilot, meneur de jeu du Standard de Liège, l’équipe luxembourgeoise prouva à l’ensemble de l’Europe qu’il ne fallait pas sous-estimer son tempérament et sa cohésion. Récit d’une surprise.

Le Luxembourg… Ses 2586,4km2 de superficie territoriale où s’agglutinent les quelques 635 000 sujets du Grand-duc Henri, ses denses forêts, son système fiscal avantageux et son parlé mélange contre-nature entre allemand, français et patois luxembourgeois… Une vraie image de carte postale définissant le Grand-Duché est bien compliquée à mettre en avant. Le sport ne déroge pas à la règle malgré quelques contre-exemples récents comme en cyclisme avec les frères Schleck ou bien avant eux Charly Gaul. A première vue, pas de référence footballistique, du moins qui parle à chacun d’entre nous. Aucun nom, événement, club nous rappelant l’apport concret du football luxembourgeois à l’imaginaire footballistique commun. Invisibles les Luxembourgeois ? Pas si sûr…

Avant d’aborder en profondeur l’ampleur de l’aventure luxembourgeoise durant cet Euro il est nécessaire de présenter ce à quoi ressembler l’Euro à cette époque mais également ce qu’était le football luxembourgeois. Ainsi, l’Euro 1964 ne ressemble en rien à celui que nous connaissons de nos jours. Le format se veut simple avec des rencontres aller-retour avec vingt-neuf équipes au départ (contre dix-sept en 1960 lors de la première édition). Une phase finale entre les quatre dernières équipes qualifiées se fait ensuite. Trois équipes sont exempts du Premier Tour qualificatif : L’URSS, l’Autriche et plus curieusement le Luxembourg.

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Une équipe mineure dans le football européen

Il est vrai que voir l’équipe du Luxembourg exempt de premier tour est une petite surprise pour l’Europe du football. Composée essentiellement d’amateurs, la sélection n’a pas les infrastructures et l’effectif de ses glorieux voisins français, néerlandais ou allemands. Elle obtient une certaine reconnaissance lors de six éditions des JO entre 1920 et 1952, où la sélection dépasse le tour préliminaire par deux fois, en 1948 et 1952. De plus, elle ne dispute que trop peu souvent des matchs. Avant son premier match qualificatif de l’Euro 1964, le Luxembourg ne dispute qu’un seul match amical en deux ans à savoir contre l’URSS, perdant logiquement 3-1.

Le sort leur donne les Pays-Bas comme adversaire en huitième de finale. Les Néerlandais viennent alors de battre la Suisse sur le score cumulé de 4-2 (3-1 et 1-1). Ils abordent les rencontres à venir face à leurs voisins luxembourgeois avec confiance. En effet, ils les avaient déjà battus assez largement lors des qualifications pour la Coupe du Monde 1958 (4-1 et 5-2). L’inquiétude n’avait ainsi aucune place à Amsterdam.

Leur confiance est d’autant plus présente que les Néerlandais, bien qu’encore loin de la période Michels/Cruyff et de l’explosion du football total à la face du monde, pratique un football plutôt séduisant. Dans un football encore amateur dans ses institutions, le football néerlandais a malgré tout déjà connu des influences extérieures. Celles-ci lui ayant permit de développer son football notamment au niveau tactique et offensif. On peut notamment citer l’apport de Jack Reynolds à l’Ajax Amsterdam pendant trois passages à la tête de l’équipe (1915-1925, 1928-1940 et 1945-1947). Il apporta ce que beaucoup de spécialistes considèrent comme un proto-football total. Celui-ci sera la base ou du moins l’inspiration du football total mis en place par Michels quelques décennies plus tard.

Louis Pilot, meneur de jeu du Grand-Duché (Crédits images: football-the-story.com)

Si les Pays-Bas comportent déjà quelques noms de joueurs dépassant allègrement les frontières du royaume batave comme Moulijn ou Pieters Graafland, le Luxembourg, lui, n’a que peu de joueurs connus internationalement. Deux exceptions néanmoins. Ady Schmit qui est un joueur important du FC Sochaux-Montbéliard (auteur d’un triplé lors de la victoire d’anthologie face au Portugal d’Eusebio en 1961). Et Louis Pilot qui est alors considéré comme le maître à jouer du Standard de Liège. Il est toujours considéré comme le meilleur joueur luxembourgeois de l’histoire.

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Pour ne rien arranger à l’affaire, le Luxembourg, par manque d’un stade répondant aux normes exigées par les institutions, doit jouer ses deux matchs aux Pays-Bas. C’est donc sous la pression de dizaines de milliers de supporters néerlandais que les luxembourgeois rentrent sur le terrain. Au regard de tous ces éléments, le match aller du 11 septembre 1963 à Amsterdam ne doit être qu’une formalité.

L’exploit luxembourgeois

Devant près de 36 000 spectateurs présents dans les gradins, les Pays-Bas commencent tambours battants. Les Luxembourgeois sont rapidement dépassés. Ainsi Klaas Nuninga remporte son face à face avec Nico Schmitt et ouvre le score après seulement 5 minutes de jeu. Peut-être trop confiants suite à cette ouverture du score rapide devant leur public, les Néerlandais vont peu à peu baisser le pied. Les Luxembourgeois, libérés du pressing des hommes d’Elek Schwartz, repartaient de l’avant. Le renouveau luxembourgeois est ainsi récompensé à la 33ème minute. D’une superbe frappe des 30 mètres, Paul May égalisait. Les deux équipes se neutralisent jusqu’à la fin de la rencontre. Les néerlandais paraissent même nonchalants par moments comme si le retour n’était là aussi qu’une formalité…

Rares images du match aller entre les Pays-Bas et le Luxembourg. (Crédits images: Compte Youtube sp1873)

Dans une interview au journal Quotidien en 2007, Louis Pilot se souvint « Depuis près de deux ans, nous n’avions pas été convoqués en équipe nationale. Nous n’avions pas évolués ensemble en équipe nous nous sommes rencontrés seulement deux ou trois jours avant le match mais nous avions quelque chose à prouver. Nous voulions montrer notre valeur et qu’il était mal de ne pas nous faire confiance. »

Le retour est prévu le 30 octobre 1963 au De Kuip de Rotterdam. Les Pays-Bas font beaucoup tourner notamment en attaque. Autre signe d’un trop plein de confiance ? Peut-être. Toujours est-il que cette confiance s’efface bien vite. Au bout de 20 minutes de jeu, Camille Dimmer, ingénieur de son état, ouvre le score pour le Grand-Duché. C’est la stupeur au De Kuip. Les Néerlandais égalisent malgré tout à la 35ème minute par le biais de Pieter Kruiver. Cependant un Dimmer de feu vient marquer le second but luxembourgeois à la 67ème minute scellant le destin du match. Sous les broncas du public néerlandais les Luxembourgeois venaient d’établir un exploit historique. Des scènes de liesses dans le petit État sont à signaler. L’après-match est toutefois rude pour l’équipe néerlandaise. La presse s’en donne à cœur joie dont notamment De Telegraaf titrant « Contre qui allons-nous jouer maintenant? Saint Marin? Andorre? Liechtenstein? ».

Luxembourg-Danemark, la bataille des trois soirées

Cependant les Luxembourgeois devaient vite refermer bouteilles de champagnes et cotillons. Devant eux venait un adversaire en grande confiance, le Danemark. Facile vainqueur de Malte et de l’Albanie lors des tours précédents (9-2 et 4-1), celui-ci est mené entre autre par Ole Madsen. Connu comme un joueur des divisions inférieures danoises certes mais à l’indéniable talent. Il est le véritable leader offensif des Rouges et Blancs. C’est donc pour une place en phase finale de l’Euro que les deux équipes se rencontrent à partir du 4 décembre 1963 pour le match aller. Celui-ci se déroule, curieusement, au Luxembourg. Un privilège dont les joueurs luxembourgeois avaient été privés face aux Pays-Bas pour cause d’infrastructures n’étant pas aux normes. Peut-être le résultat du tour précédent et le prestige du nouvel adversaire danois avaient-ils eu une influence sur ce changement si soudain.

Des Luxembourgeois regardant droit devant eux. (Crédits images: soccernostalgia.blogspot.com)

Devant les quelques 7000 spectateurs du Stade Josy Barthel, les luxembourgeois abordent le match de la meilleure des manières. Ils ouvrent le score dès la première minute de jeu par l’intermédiaire de leur joueur vedette, Louis Pilot. Les Danois, pas démontés, réussissent à égaliser rapidement par l’intermédiaire de Madsen à la 9ème minute de jeu. Ils reviennent une nouvelle fois au score à la 31ème minute après le but du 2-1 pour le Luxembourg marqué par Klein, une nouvelle fois par l’intermédiaire de Madsen. Au retour des vestiaires, les Danois prennent pour la première fois l’avantage à la 46ème avec le triplé de Madsen. Celui-ci pèse beaucoup sur la défense luxembourgeoise de par sa vitesse et son jeu physique. Klein venait égaliser à la 51ème en inscrivant son doublé portant le score à 3-3. Le score n’évolue plus jusqu’à la fin de la rencontre.

Au bout d’un match plaisant de bout en bout, Luxembourgeois et Danois se quittaient sur un match nul. L’incertitude quant à la nation qui se qualifierait pour les phases finales restait totale. Le Luxembourg avait ainsi déjà prouvé que l’épisode batave n’était pas une surprise et qu’il fallait compter sur lui pour le reste de la compétition.

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Le match retour arrivait rapidement. Dès le 10 décembre 1963 à Idrætsparken, Copenhague. Devant une foule de 36 000 spectateurs chauffée à blanc les Luxembourgeois ouvraient le score par l’intermédiaire de Johny Leonard à la 13ème minute de jeu. Madsen, par deux fois, permet aux Danois de passer devant au score. Ce n’est sans compter sur la force de caractère de cette équipe du Luxembourg. Celle-ci est comme transcendée depuis leur double confrontation face aux Pays-Bas. Cette force de caractère lui permet d’occuper pendant de longues minutes la moitié de terrain danoise et d’égaliser, en toute fin de match, à la 84ème minute par Ady Schmit. Les règles de but à l’extérieur, de prolongation ou de but en or n’existent pas encore. Le dénouement se réglera donc lors d’un troisième match sur terrain neutre.

Les deux capitaines se serrent la main avant le match décisif pour la qualification en phase finale de l’Euro 1964 (Crédits images: soccernostalgia.blogspot.com)

Se déroulant huit jours plus tard à Amsterdam, terre de l’exploit récent luxembourgeois, ce dernier match se révèle beaucoup plus fermé que les deux précédents. L’enjeu de la rencontre en question n’y est pas étranger. Proche d’une performance historique, le Luxembourg doit pourtant s’incliner sur le plus petit des scores. Madsen, leur bourreau, marquant encore un but et prouvant à l’Europe du football que l’intérêt récent du FC Barcelone à son encontre n’était pas chose farfelue. Il sera d’ailleurs le premier joueur Danois de l’histoire à recevoir un vote au Ballon d’Or.

Éliminée de l’Euro 1964 et proche de réaliser le plus grand exploit de son histoire, la sélection luxembourgeoise est accueillie en fanfare à leur retour dans le Grand-Duché par le public et les médias. Cette performance constitue encore aujourd’hui la meilleure performance luxembourgeoise en compétition internationale.

Cette illusion lyrique se poursuit pourtant jusqu’aux éliminatoires de la Coupe du Monde 1966. Les Luxembourgeois font jusqu’à faire douter la Yougoslavie à Belgrade. Ultime rayon d’un horizon ensoleillé qui peu à peu disparaît. Cependant, et à coup sûr, le Luxembourg de 1964 marqua à jamais l’histoire sportive de son pays et celle de l’Euro.

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