Angleterre-Ecosse, comme un air de déjà vu

663-442-getty-gazza-scotland

Le fait est connu, l’histoire est ainsi faite, le football doit sa paternité au monde britannique et notamment aux mondes anglais et écossais. Pionniers de la pratique, ils en furent aussi les réglementaires, les diffuseurs et les bâtisseurs. Ils furent précurseurs de la professionnalisation de la pratique à la fin des années 1880. De ce fait, les rencontres entre les deux sélections ont, en plus de leur ancienneté, un caractère fratricide sur fond de revendications politiques.

Le hasard fait que les deux équipes se retrouveront dans le même groupe à l’Euro en juin prochain. La rencontre, se déroulant à Wembley, fera indubitablement écho à l’Euro 1996 et ce fameux match de groupe entre les deux nations où Paul Gascoigne rentra un peu plus dans la légende du football britannique. Focus sur ce match aux relents ancestraux et au contexte singulier.

Euro à la maison, Euro sous pression (quel qu’elle soit)

L’Euro 96 possède à coup sûr tous les éléments pouvant évoquer la nostalgie. L’Angleterre de 1996… Celle voyant l’ascension politique de Tony Blair en tant que chef de l’opposition. L’explosion de la britpop autour de groupes comme Oasis ou Blur se disputant avec leurs albums (What’s the Story) Morning Glory ? et The Great Escape sortis en fin d’année 1995… C’est ainsi une Angleterre insouciante à peine sortie du thatchérisme qui accueille l’Europe du foot dans un été curieusement doux en Albion.

L’Euro 96 c’est aussi un hymne tout évocateur dans la patrie du football, « Three Lions (Football’s Coming Home) » de Baddiel, Skinner & Lightning Seeds. Hymne évocateur pour se rappeler cet espoir. 30 ans que l’Angleterre n’avait plus accueilli une compétition internationale sur son sol. La Coupe du monde 1966 commence à dater mais le souvenir reste. La frustration des supporters des Three Lions est grande. Cette frustration est d’autant plus légitime du fait que l’Angleterre n’a même pas participé au Mondial américain deux ans plus tôt.

Un hymne entêtant et enjoué toujours extrêmement populaire outre-Manche (Crédits: LightningSeedsVEVO)

C’est donc une nation ambitieuse mais surtout impatiente qui attend cet Euro. Ambition de mise et déclarée où on espère que les Three Lions imiteront leurs aînés de 1966. L’attente est tellement forte que le moindre écart de conduite de la sélection déchaîne des campagnes médiatiques houleuses. La puritaine Angleterre n’avait pas tant changé que ça depuis et malgré les Kinks, les Who, en passant par les Sex Pistols. La probité, l’honneur et la tenue étaient toujours, dans un inconscient collectif, les seules marques de sérieux et d’efficacité. L’affaire de la chaise du dentiste de Hong Kong allait ainsi réveiller une véritable campagne d’indignation envers les joueurs anglais et notamment un : Paul Gascoigne.

À découvrir également: Euro 2020 A comme attendu

« The Dentist Chair« , base de la cohésion des Three Lions ?

« Discgracefool » voilà le terme qu’emploie The Sun pour exprimer, peut-être, le terme que beaucoup d’Anglais ont à la bouche au moment où l’affaire éclate. Le Daily Mail va même plus loin en désignant un coupable tout désigné en la personne de Paul Gascoigne. Le journal demande son éviction de la sélection nationale. Il faut dire que l’affaire est aussi singulière que folklorique.

Une du Sun datant du 31 mai 1996, huit jours seulement avant le début de l’Euro. Le scandale est lancé. (Crédit image : inews.co.uk)

En préparation à Hong Kong en vue de l’Euro à venir, une partie des joueurs de la sélection décide de sortir un soir pour décompresser un peu. Les acteurs ? neuf joueurs dont Paul Ince, Robbie Fowler et, bien entendu, Paul Gascoigne. Repérant un fauteuil de dentiste dans l’arrière-boutique, ce dernier propose de corser les conditions de la joyeuse beuverie. Allongés tour à tour sur la fameuse chaise, les trois internationaux enchaînent les gorgées de tequila versées par le barman du China Jump. La légende dit que Gascoigne gagne la partie devant un Fowler hilare. Sous les yeux d’un Bryan Robson un peu candide et pinte à la main qui devait surveiller le moindre écart de conduite des joueurs de la sélection, la petite troupe d’internationaux fait la fête jusqu’au bout de la nuit.

Ian Walker, alors gardien de but remplaçant de la sélection se souvient, « Robson continuait à boire comme si de rien n’était ! Il était censé s’occuper de nous, à partir de ce moment-là c’est devenu un peu fou. Et puis quelqu’un a trouvé une chaise de dentiste dans une autre pièce. ». Gascoigne apporte une vision humoristique mais pas dénué de sens, « J’étais le premier dans le fauteuil parce que c’était drôle. Ensuite, quelques autres gars l’ont fait. C’était bon pour l’esprit d’équipe. ».

Les « Smilling Paul’s » (Crédit image : goal.com)

Une décompression totale pour cette équipe d’Angleterre que la société attend au tournant pour cet événement fédérateur. La cohésion d’un collectif se fait parfois au prix de quelques shots de tequila. Dans le cas de l’Angleterre de 96, le traitement médiatique houleux envers Gascoigne agit comme un catalyseur. En effet, les critiques envers le joueur des Rangers, et la sélection de manière globale, vont avoir pour conséquence de souder l’effectif des Three Lions.

Une Angleterre pleine de doute face à une Écosse confiante et vindicatrice

L’Angleterre débute par un nul décevant contre la Suisse lors du match d’ouverture de l’Euro (1-1). Elle doit ainsi absolument gagner face aux voisins Écossais pour espérer une qualification au prochain tour. Elle veut aussi éviter l’humiliation d’une élimination donnant raison aux médias sur le peu de sérieux de ce groupe. Toutefois, la mission n’est pas aisée pour les hommes de Terry Venables.

L’Écosse arrive à cet Euro 1996 avec une équipe équilibrée, solide, sans doute l’une de ses meilleures équipes depuis l’après-guerre. On compte notamment des joueurs comme Gary McAllister, John Collins ou bien Ally McCoist, chevronnés et habitués des matchs à enjeu. De fait, ce match a avant tout un enjeu sportif certain. Cependant, dans cette terre isolée que l’on appelle Grande-Bretagne, les sentiments nationaux ne sont jamais très loin.

L’Ecosse de 1996 avec leur numéro 10 et capitaine, Gary McCallister (Crédit image : scotsman.com)

Après une Irlande ayant acquise son indépendance aux débuts des années 20, l’Écosse constitue le deuxième territoire le plus susceptible à une indépendance future. Véritable serpent de mer de la vie politique écossaise, le sentiment indépendantiste se décline et se renforce sous diverses formes. Notamment à travers la culture avec entre autres le film « Braveheart » sorti en mai 1995. Celui-ci ayant à nouveau réveillé une forme de volonté d’indépendance dans l’opinion publique écossaise. C’est donc sans complexe d’infériorité que les Écossais abordent le match à venir face à l’Angleterre. Tom Boyd, défenseur de la sélection, confessa d’ailleurs plus tard que leur sélectionneur Craig Brown avait emmené tout le groupe à une projection privée du film. L’objectif ? Renforcer le contexte de rivalité et d’animosité envers les Anglais.

À découvrir également: France-Belgique: l’histoire de deux meilleurs ennemis

C’est donc dans un contexte chargé en symboles que les deux équipes se rencontrent sous un Wembley ensoleillé ce 15 juin 1996. Ce match constitue, près de 124 ans après leur première rencontre, la première confrontation entre les deux voisins dans un match de compétition internationale. Le « God Save the Queen » entonné par Wembley fait suite au « Flower of Scotland » dans une ambiance pesante et électrique. Stuart Pearce déclare d’ailleurs quelques années plus tard, « Vous n’avez pas d’amis quand vous jouez contre une équipe comme celle-là ». Le ton est donné.

La première mi-temps est hachée et aucune équipe ne parvient à prendre le pas sur l’autre. L’enjeu crispe la plupart des joueurs même si l’engagement typique britannique est bien présent. L’attaque anglaise est muette et un homme est pour l’instant fantomatique : Paul Gascoigne. Celui-ci traverse la première mi-temps comme une ombre. Beaucoup s’attendent à un remplacement de l’attaquant des Rangers de la part de Venables. Il n’en sera rien. Le sélectionneur préfère une approche différente en remplaçant le défenseur Stuart Pearce par le métronome Jamie Redknapp afin de fluidifier le jeu anglais. L’inspiration s’avère bonne.

Le match se déroule sur un rythme très intense et les contacts sont nombreux à l’image de la blessure de Gordon Durie (Crédit image : tech-gate.org)

À la 53ème minute, Gareth Southgate trouve Gary Neville qui déborde à droite. D’une merveille de centre, le défenseur mancunien trouve la tête d’Alan Shearer au second poteau. Wembley explose. Toutefois, et très rapidement, chaque Anglais se met à penser au scénario survenu face aux Suisses quelques jours plus tôt. Une baisse de rythme et une égalisation en fin de rencontre. Ce sentiment est d’autant plus légitime que les Écossais prennent le jeu à leur compte. Ils exercent une forte pression dans le camp anglais. Roy Hodgson l’observa d’ailleurs de cette façon dans sa chronique du match au Blick, « Les Anglais n’en pouvaient plus, ils ne voyaient plus le ballon. »

Tony Adams remerciant David Seaman venant d’arrêter le penalty de Gary McCallister. (Crédit image : thesun.co.uk)

Sur une énième action écossaise, Tony Adams fauche Gordon Durie dans la surface et offre l’occasion à Gary McCallister d’égaliser à la 75ème minute. L’instant est charnière et une égalisation écossaise offrait à coup sûr l’avantage psychologique aux Écossais en fin de rencontre. Entre la désillusion et l’Angleterre, un homme, David Seaman. Le gardien d’Arsenal s’élance sur sa droite et repousse le tir puissant de McCallister. Le tournant du match. La minute qui suit appartient à l’histoire…

Et Gascoigne brilla…

Sur un long dégagement de Seaman, Teddy Sheringham récupère le ballon dans le rond central, s’écarte légèrement sur la gauche et transmet à Darren Anderton qui colle la ligne de touche. Le milieu de Tottenham transmet instinctivement et immédiatement à Gascoigne qui effectue l’appel entre deux défenseurs Écossais. Le ballon n’est pas évident, il rebondit, néanmoins il est dans le bon tempo. Gascoigne peut tenter la demi-volée du gauche mais voit Colin Hendry arriver rapidement sur lui pour fermer l’angle.

Le geste de Gascoigne est pur et soudain. Hendry ne peut que constater. (Crédit image : express.co.uk)

Gascoigne a alors une intuition de génie, comme peu de joueurs, en somme, pourraient avoir dans telle situation. Hendry arrive vite et n’est plus sur ses appuis. Gascoigne en profite pour effectuer un sombrero pied gauche qui déstabilise le défenseur de Blackburn qui finit au sol. Le ballon retombe parfaitement et permet à l’attaquant anglais d’enchaîner avec une reprise de volée maîtrisée. Goram est impuissant et l’Angleterre double la mise. Wembley explose à nouveau mais avec plus de force. La victoire est au bout.

La célébration qui suit dénote du caractère à la fois taquin et revanchard de l’attaquant des Rangers. S’allongeant et écartant bras et jambes, il ouvre en grand la bouche. Sheringham s’empresse d’apporter plus de réalité à la scène. Un rappel succinct à la « dentist’s chair » d’Hong Kong qui avait fait couler tellement d’encre.

Une autre rasade pour Gazza, avec la complicité de Sheringham. (Crédit image : dailymail.co.uk)

Une célébration, semble-t-il, préparée à l’avance comme l’affirme Gascoigne, « Pour une raison ou une autre, lors du deuxième match contre l’Écosse, je viens dire aux autres ”Les gars, celui qui marque fait la chaise du dentiste“ et heureusement pour moi, c’était moi. ». Sheringham, dans une interview au Daily Mirror apporte aussi un témoignage du moment démontrant le caractère enjoué et chambreur de « Gazza », « Je n’oublierai jamais ce qu’a fait Gazza quand il s’est relevé. Il a demandé à Goram pourquoi il avait pris la peine de plonger ! Et puis il a dit : “Il est où Hendry ? Parti me chercher une tourte ?” ».

À découvrir également: Rétro Euro: Le Luxembourg de 1963-1964

Lui, le joueur honni par la société anglaise, redevenait l’idole du football anglais, le sauveur d’une nation en plein doute. Les médias anglais, si rudes avec la sélection et Gascoigne font leur mea culpa. Le Daily Mirror inscrit ces mots dans son édito, « M. Paul Gascoigne : nos excuses » et « « Si Gazza a pu être décrit comme un imbécile gras, alcoolisé et grossier », il est en réalité « un magicien du football ». Une fin aux allures de réconciliation et de nouvelle unité entre une société et son équipe nationale. Une dynamique positive s’instaure menant les hommes de Terry Venables jusqu’en demi-finale et le penalty malheureux de Gareth Southgate contre l’Allemagne.

Le résumé du match avec le but de Gascoigne à 4 min 58. Un but historique de l’Euro. (Crédit vidéo : YouTube كلاسيك / Classic)

Euro 2020, bis-repetita ?

Pour l’Écosse, c’est la fin des espoirs d’une génération dorée et aussi le début du déclin, symbolique, de la ferveur indépendantiste jusqu’alors croissante depuis le début de la décennie. Mark Perryman, auteur de Ingerland: Travels With A Football Nation a analysé avec précision ce rapport entre football et politique dans le cas écossais et notamment quand il y a confrontation avec l’Angleterre, «Mes amis de l’armée sont catégoriques sur le fait que si Gary McAllister avait marqué ce penalty, l’Écosse aurait gagné et le pays tout entier aurait exigé immédiatement un vote pour l’indépendance», dit-il. «Cela aurait été un grand moment pour le pays – une source d’immense fierté nationale – mais au lieu de cela, Gazza a dégonflé tout un pays avec un moment brillant.»

Vingt-cinq ans plus tard, les deux équipes se retrouveront à nouveau dans un groupe de l’Euro. Les idoles musicales ne sont plus Oasis ou Blur et Tony Blair n’est plus le leader de l’opposition mais il y a, toujours, ce sentiment conflictuel, ce nécessaire antagonisme pluri-ancestral entre les deux nations qu’il soit pour des raisons éminemment politiques (sentiment indépendantiste écossais à nouveau en croissance) ou bien folkloriques. Et c’est une nouvelle génération de joueurs, héritière de 1996, qui va à nouveau perpétuer une rivalité pas tout à fait comme les autres.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Traduire »