L’Euro 2004 ou le miracle letton

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Le championnat d’Europe de football peut se définir et se ressentir sous diverses formes. Tout d’abord comme une simple compétition sportive. D’une région du monde donnée. Où les meilleures équipes du temps se rencontrent chez l’un durant un mois à haute pression. L’occasion de voir aussi les grandes figures du jeu européen, venant bien souvent d’Europe de l’Ouest, qu’ils soient Français, Italiens, Espagnols, Portugais ou Allemands. Cependant l’Euro peut se ressentir d’une autre façon, le regard vers les lueurs de l’Est…

L’Euro à 24 a permis l’émergence de « petites » nations aux yeux de tous. Cette année, la Macédoine du Nord participe à sa première compétition internationale et fait office de belle histoire de cette édition 2020. Toutefois, et bien avant l’Euro des 24, une nation, en 2004, avait elle aussi créée la surprise en se qualifiant pour son premier et encore seul Euro de son histoire : la Lettonie.

Génèse d’un exploit : la nomination de Starkovs

C’est une histoire qui fait encore sourire en Lettonie. Nostalgique de cette folle aventure de 2004 aussi inespérée qu’improbable, le football letton, aujourd’hui groggy, peut regarder avec fierté le parcours des Sarkanbaltsarkanie (les rouge-blanc-rouge, NDLR). Avec un homme comme meneur, Aleksandr Starkovs. Légende du football letton et du Daugava Riga, il est notamment connu dans les années 90 comme étant l’entraîneur du Skonto Riga. Celui-ci domine alors outrageusement le championnat. La sélection est encore jeune lorsque Starkovs, fort de son expérience à Riga, intègre le staff de la sélection nationale à partir de 1995. Il devient adjoint de trois entraîneurs successifs Janis Gilis, le Géorgien Revaz Dzodzouachvili et l’Anglais Gary Johnson.

On l’appelle Starkovs. Aleksandrs Starkovs. (Crédit image : footballski.fr)

Ce poste d’adjoint lui permet d’observer et d’étudier les forces et faiblesses de la sélection. Celle-ci est alors fortement composée de joueurs du Skonto Riga, seul rayon du football letton au niveau continental. Le match nul concédé à domicile contre Saint-Marin le 25 avril 2001 le propulse à la tête de la sélection. La Lettonie est alors à son plus bas niveau depuis l’indépendance. Elle tombe à la 97ème place du classement FIFA en septembre 2002. Elle se trouve derrière des nations comme la Macédoine, l’Ouzbékistan ou Chypre.

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À cela, les tensions politiques et ethniques, qui ont toujours un terreau favorable dans l’adversité, se retranscrivaient dans le football. Comme le souligne Simon Kuper dans son livre Football Against The Enemy, même après l’indépendance, des joueurs nés en Russie étaient toujours alignés dans la nouvelle équipe lettone. Ceci n’était pas pour plaire au peuple letton.

Un match à oublier pour la Lettonie. (Crédit vidéo : YouTube 1986soccerman)

Le basket voire le hockey sont plus populaires en Lettonie. Le réservoir footballistique de la Lettonie, pays à la démographie déclinante de 2M d’habitants, est donc limité. Quelques joueurs arrivent à se détacher comme Stepanovs, Kolinko, Verpakovskis et surtout Pahars. Tous jouent à l’étranger. Un exil du championnat local, trop faible, est obligatoire pour l’évolution des joueurs les plus talentueux. L’enjeu pour Starkovs est de rendre cohérent un groupe alors en déliquescence après la honte subie contre Saint-Marin. Redonner la fierté de jouer pour la sélection en créant un collectif soudé. Reconquérir le public letton lassé des résultats des Sarkanbaltsarkanie est également un objectif pour Starkovs.

Les éliminatoires de l’Euro ou la montée en puissance d’un collectif

Cette mission était d’autant plus difficile que les éliminatoires pour l’Euro 2004 arrivaient à grands pas. À peine un peu plus d’un an après sa nomination à la tête de la sélection, Starjovs devait faire face à un groupe assez homogène avec la Suède, la Pologne, la Hongrie et de nouveau Saint-Marin. Les deux premières places semblent ainsi vouées à la Suède et à la Pologne avec la Hongrie en outsider. Devant fermer la marche avec Saint-Marin, la Lettonie entame cette phase d’éliminatoires sans complexe. Elle a une volonté d’oublier les années précédentes et de partir sur un nouveau cycle.

Pourtant loin d’être favorite, la Lettonie commence par la réception de la Suède, favorite du groupe, à Riga. Au bout d’une prestation cohérente, les Lettons arrivent à décrocher un nul 0-0. Devant un public letton enthousiaste, la Lettonie de Starkovs posait les bases de sa force future. Un mélange de cohésion défensive et de contre-attaque. L’ancien entraîneur du Skonto Riga avait pu capitaliser sur cette base de par la composition de la sélection. Celle-ci est majoritairement constituée de joueurs du Skonto Riga ou qui était déjà passé sous ses ordres à Riga. Starjovs le résumait ainsi « Je connaissais le niveau de compétitivité de l’équipe, la façon dont les joueurs se comportaient face aux grandes nations européennes. Ensuite, 60 à 70% de l’effectif provenait du Skonto, donc je travaillais avec eux tout le temps. Je les connaissais parfaitement. ».

Cette bonne performance face aux Suédois devait être confirmée le match suivant face à l’autre favori du groupe, à savoir la Pologne. Sur un but de Laizans, trompant le gardien de Liverpool, Jerzy Dudek, les Lettons ramenaient, au prix d’une prestation héroïque à Varsovie, une victoire aussi importante que symbolique. Il fallait dès lors compter sur cette expérimentée équipe lettone qui venait d’accrocher les deux équipes favorites du groupe.

Solna est désormais un endroit sacré dans le droit letton depuis ce match. (Crédit vidéo : YouTube worldturnsonlv)

Le parcours letton restait tout à fait honorable (deux victoires, un nul et deux défaites) avant la réception de la Hongrie. Celle-ci faisait office de tournant dans la perspective d’accrocher la qualification ou les barrages, horizon historique dans le paysage footballistique de la sélection lettone. Devant un stade de Riga chauffé à blanc, les joueurs lettons décrochent une victoire nette 3-1 contre les Magyars. Ils s’offraient ainsi le droit d’espérer une performance jusqu’alors inespérée. Il faut savoir raison garder surtout que le dernier match des éliminatoires voit la Lettonie se déplacer chez le leader incontesté du groupe, la Suède.

Outsider et avec son destin entre les mains, la Lettonie se déplace avec espoir et trac à Solna. Pourtant, au bout d’une prestation cohérente, les Lettons arrivent à décrocher une victoire 1-0 grâce au but de son attaquant prometteur Maris Verpakovskis. Le tout en finissant à dix et en infligeant à la Suède sa seule défaite des éliminatoires. Devant un public suédois médusé et deux mille supporters lettons ayant fait le déplacement, la Lettonie validait son ticket pour les barrages de l’Euro 2004. Historique.

La belle nuit stambouliote

Toutefois si l’historique dans le cas letton doit toucher au sublime, le barrage à venir ne doit être qu’une étape vers celui-ci. Les Lettons, encore ivres de joie après leur exploit en poule, devaient se préparer rapidement à une double confrontation houleuse. Un contexte de match qui leur est encore inconnu. Le sort désigne la Turquie comme adversaire. Celle-ci a terminé 3ème du dernier Mondial et vient de conclure une brillante campagne en éliminatoires. Terminant derrière l’Angleterre pour deux petits points, elle ne concède qu’une seule défaite en huit matchs. Le retour, en Turquie, semble pour la plupart des observateurs sceller l’issue du barrage. Néanmoins cette équipe lettone n’a rien à perdre.

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Dans les fraîcheurs des brumes de novembre, la Lettonie reçoit la Turquie à Riga pour le match aller. Le cadre est plus ou moins hostile pour les Turcs, peu habitués de ces températures. De plus le public letton a répondu présent. Longtemps en désamour avec son équipe nationale, le peuple letton remplit le stade du Skonto Riga, principal stade du petit pays balte. La présidente Vaira Vīķe-Freiberga est également présente. Une ambiance quasiment inédite pour les joueurs, « Ce qui m’a le plus marqué, c’était de voir le stade plein. » confessa d’ailleurs sans détour et avec un peu d’humour, Imants Bleidelis. Dans une ambiance rarement vue en Lettonie pour du football, la nouvelle star du football letton, Verpakovskis, offrait une victoire précieuse aux hommes de Starkovs. Se présentait maintenant un déplacement périlleux du côté d’Istanbul.

La joie des Lettons après la victoire contre la Turquie à Riga. (Crédit photo : uefa.com)

L’enfer. Voilà ce qui attend les joueurs lettons à Istanbul. Une réputation loin d’être surfaite comme en témoigne Alex Ferguson, « Jamais mon équipe a été traitée avec autant d’hostilité et de harcèlement qu’à Istanbul ». La première heure de jeu est extrêmement difficile pour les Lettons. Les Turcs doivent pourtant subir les absences d’Asik mais surtout de leur gardien Rustu Reçber, tous deux suspendus. Sautant et chantant le chaud public d’Istanbul pousse une équipe turque piquée au vif par la défaite à Riga. Ilhan Mansiz à la 20ème puis Hakan Sukur à la 64ème offrent un avantage que l’on pense décisif à la Turquie.

Qualification lettone au bout de la chaude nuit stambouliote. (Crédit vidéo : YouTube d’Arturs Timpars)

Quelques minutes plus tard, sur un coup franc rentrant, Laizans permet aux Lettons de croire encore à l’exploit. Ce but refroidit un temps le public d’Istanbul. Une dizaine de minutes plus tard, Verpakovskis allait complètement l’éteindre au bout d’une action en solitaire. Les Lettons ne lâcheront plus jusqu’au coup de sifflet final. Les voilà, pour la première fois de leur histoire, qualifiés pour les phases finales d’une compétition internationale. Les joueurs s’effondrent à genoux sur la pelouse stambouliote. Sans doute repensaient-ils au chemin parcouru et au fossé entre ce moment d’extase et cette solitude ressentie deux ans plus tôt après leur nul à domicile contre Saint-Marin.

Starkovs fêté par ses hommes. La Lettonie est à l’Euro. (Crédit image : uefa.com)

La qualification sonne comme une surprise en Europe. À tel point que même Libération, journal pourtant sérieux et reconnu, se trompait en affichant une qualification de la Lituanie et non de la Lettonie dans ses colonnes. Une surprise pour l’Europe, une joie pour la Lettonie. Surtout une certitude pour ce groupe letton qui n’a jamais douté de lui-même. « Personne ne croyait en nous, mais nous avions créé la surprise« , se souvient Māris Verpakovskis à propos de cette qualification. Désormais les yeux étaient tournés vers le Portugal et la grand-messe du football européen, l’Euro.

L’Euro letton, entre confirmation et fierté

Présentée après l’Euro comme une petite Grèce dans son approche tactique, l’équipe lettone se présentait à l’Euro pour la première fois de sa jeune histoire. Elle avait à cœur de profiter le plus possible de l’événement pour porter haut les couleurs des Sarkanbaltsarkanie. Toutefois la chose s’annonçait compliquée. La Lettonie tombait dans le groupe de la mort en compagnie de l’Allemagne, des Pays-Bas et de la République Tchèque. Et c’est face à ces derniers que les Lettons ouvrent leur Euro à Aveiro.

Verpakovskis ouvrant le score et marquant le premier but de l’histoire de la Lettonie en compétition internationale. (Crédit image : alamy.com)

Comptant des joueurs comme Nedved, Koller ou bien Baros, les Tchèques disposent de sacrés arguments. Cependant, et contre toute attente, les Lettons tiennent. Ils vont même jusqu’à ouvrir le score en fin de première mi-temps par l’inévitable fer de lance Māris Verpakovskis. Toutefois, et en dépit d’une abnégation sans bornes, les Lettons devaient craquer deux fois en fin de match devant le pressing tchèque. Baros et Heinz renversaient le cours du match et offraient la victoire aux Tchèques.

L’issue du match n’avait pourtant pas grandes conséquences sur l’état d’esprit des supporters lettons présents au Portugal par centaines. Leur présence ici, improbable même dans leur rêve le plus fou, était déjà une raison suffisante à l’allégresse, « Peu importe si nous perdons tous les matchs… si nous perdons, c’est aussi un grand succès pour notre pays » témoigne ainsi une jeune femme venue supporters les Sarkanbaltsarkanie. La reconquête du public letton était faite.

Ballack et les siens n’ont pu rompre le verrou letton. (Crédit image : freetips.com)

Toutefois les joueurs lettons n’étaient pas dans cette logique de fête et de farniente. S’avance devant eux l’ogre allemand, finaliste malheureux de la dernière Coupe du Monde. L’Allemagne se présente avec une génération renouvelée, personnifiée par des joueurs comme Podolski, Kuranyi, Schweinsteiger ou Lahm. Des vieux briscards comme Kahn, Hamann ou Jeremies encadrent cette nouvelle génération dorée. Face à elle l’expérimentée sélection de Lettonie avec Verpakovskis, 24 ans, comme plus jeune joueur d’une sélection approchant les 29 ans de moyenne d’âge.

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Décidés et confiants après avoir bousculé une belle équipe tchèque, les Lettons ne se laissent pas intimider par l’enjeu et son adversaire. Signe de cette envie, Ivakovs écope d’un premier jaune au bout de 30 secondes de jeu après une faute sur Frings. Cohérente tactiquement, les Lettons résistent brillamment aux assauts allemands sur la cage de Kolinko. Ils arrachent ainsi un nul historique fêté comme une victoire. De là à encore pouvoir réaliser l’impossible ? « Nous n’avons besoin que d’un seul but contre les Néerlandais. On doit rentrer sur le terrain avec cet état d’esprit, car on a encore une chance de se qualifier pour les quarts. » déclarait un Verpakoskis enthousiaste.

Présomptueux l’attaquant du Dynamo Kiev ? Sans doute un peu mais comment ne pas l’être devant le chemin parcouru ? La possibilité d’une qualification encore jouable à la troisième journée des phases de groupes semblait totalement impossible au moment des tirages au sort. C’est donc face à des Pays-Bas dans l’obligation de gagner que les Lettons font face. Pourtant cette fois-ci le miracle n’opère pas. Les hommes de Starkovs sont rapidement dépassés par la force offensive des Néerlandais. Un doublé de Van Nistelrooy et un but de Makaay en fin de rencontre, assure leur ticket pour les quarts de finale. Pour la Lettonie, l’aventure est finie.

La fin de parcours d’une équipe soudée et ayant marquée l’histoire de son pays. (Crédit image : the42.ie)

Enfin pas tout à fait. Fier du parcours de ses joueurs, de grandes fêtes sont organisées à Riga. L’équipe nationale est accueillie en grande pompe à l’aéroport. Les cris de joie accompagnent les rires et sourires gênés des joueurs lettons peu habitués à ce genre de bousculade joyeuse. Cette aventure doit pour le football letton donner un réel élan au développement du football national. Malheureusement il n’en sera rien. Depuis 2004, jamais la Lettonie ne s’est qualifiée pour une autre compétition internationale. Et depuis 15 ans, dans la brume du petit pays balte, le football letton attend passivement les successeurs des Pahars, Kolinko ou Verpakoskis. D’une nouvelle génération capable de redonner de la fierté à une nation jeune et en plein doute.

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