L’improbable Euro de la CEI

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Le Championnat d’Europe de football, depuis sa première édition en 1960, est le théâtre de grandes victoires et de grandes défaites. Celles-ci, à l’ombre de l’orgueil des nations et des supporters au chauvinisme bon enfant ou exacerbé, ont permis de construire, à mesure du temps, la légende de l’Euro. Néanmoins, celle-ci a pu s’écrire sous diverses formes, notamment politiques, et parfois de manière inattendu comme ce fut le cas lors de l’été 1992 en Suède.

L’Euro suédois de 1992 aura offert son lot de surprises. L’exclusion de la Yougoslavie suite au déclenchement de la guerre civile et aux bombardements de Sarajevo, l’intégration in-extremis du Danemark au tournoi et son parcours heureux débouchant à un titre aussi surprenant qu’inattendu, l’explosion de Tomas Brolin… Cependant, et presque anonymement, un semblant de nation participe aussi à la singularité de cet Euro, la CEI (Communauté des États Indépendants). Retour sur l’aventure rocambolesque de cette équipe néo-soviétique.

La chute d’un géant

La morne histoire et la vie de l’équipe de la CEI sont avant tout à remettre dans leur contexte. Celui de la chute d’un des deux grands blocs de la Guerre Froide, l’URSS. Fragilisée dans sa force et sa légitimité par la Chute du Mur de Berlin (9 novembre 1989), la révolution roumaine (décembre 1989) et la réunification de l’Allemagne en un seul État (3 octobre 1990), celle-ci voit les politiques de perestroïka et de glasnost de Gorbatchev favoriser l’émergence de contestations. Celles-ci ont pour conséquence l’affaiblissement de la cohésion du bloc communiste en un seul État centralisé.

Signature de l’accord de Minsk le 8 décembre 1991 (Crédits images: RIA Novosti)

À l’agonie, l’URSS n’a plus les moyens de gouverner ses territoires. La voie vers une plus grande indépendance des républiques soviétiques est alors envisagée puis entérinée à l’été 1991. Le putsch de Moscou, mené par un quarteron de communistes conservateurs, échoue en août 1991. Cet échec accélère la voie vers une décentralisation rapide de l’État soviétique. L’autorité de l’URSS, qui disait-on ne dépassait plus guère que les murs du Kremlin, était désormais totalement inexistante.

La nouvelle organisation géopolitique de l’ère postsoviétique. (Crédits images: larousse.fr)

Sa fin prévue ne devait intervenir que le 8 décembre 1991 avec la signature du traité de Minsk. Avec Boris Eltsine à sa tête, ce traité devait aussi officialiser la création de la Communauté des États indépendants ou CEI. Celle-ci visait à conserver une certaine cohésion économique et culturelle entre les anciennes républiques soviétiques. Le 26 décembre 1991, date officielle, l’URSS n’appartenait plus qu’au passé et ne devenait qu’un murmure.

Cette conséquence politique devait irrémédiablement impacter le sportif. Notamment l’équipe d’URSS de football, véritable fer de lance de la propagande soviétique et communiste à l’international. Ayant brillamment fini première de son groupe de qualification devant l’Italie, l’équipe d’URSS n’avait plus d’existence légitime. Les maillots flanqués CCCP n’étaient plus bons que pour la poussière des placards.

La naissance de la sélection de CEI de football

Trouvant l’alternative, une Fédération de football temporaire est créée par la CEI le 11 janvier 1992. Elle est reconnue dans la foulée par la FIFA comme successeur de la Fédération soviétique. À six mois de l’Euro 92, l’enjeu diplomatique et politique est évident pour les instances de la CEI, « La CEI peut à peu près exister en termes politiques. En termes sportifs, il s’agit simplement d’un dispositif transitoire. Son seul et unique but – et suicidaire – est de combler le chaos entre la disparition de l’ancienne structure sportive soviétique à minuit le 31 décembre et l’émergence indépendante des différentes républiques de l’ancien empire soviétique. » analyse ainsi le journaliste du Guardian, Paul Walters.

Igor Dobrovolski, sortant d’une très bonne saison avec le Servette Genève est l’une des principales armes offensives de la CEI. (Crédits images: futbolismo.it)

Officialisée par la FIFA le 13 janvier 1992, la sélection pouvait à nouveau compter sur une majeure partie des joueurs qui composait celle de la défunte URSS. Seuls les joueurs d’Estonie, Lettonie et Lituanie ne pouvaient en être, leurs nations n’ayant pas intégré la CEI. Toutefois, la sélection gardait un sérieux accent russe dans sa composition. En effet, quatorze Russes sont présents dans la sélection qui ira en Suède à l’été 1992 pour l’Euro contre seulement quatre Ukrainiens, un Géorgien (la Géorgie ne fait même pas partie de la CEI) et un Biélorusse. Le tout entraîné par Anatoli Bychovets, ukrainien, et qui fut le dernier sélectionneur de l’URSS de 1990 à 1991.

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C’est ainsi un ensemble froid, bureaucratique et assuré de ne pas durer qui devra représenter une nation inexistante, sans drapeau ou hymne véritable. La CEI n’est en effet qu’une expression administrative à défaut d’en être une géographique. Spectre d’un État autrefois puissant et maintenant défunt, l’équipe de la CEI présente néanmoins une équipe équilibrée et sûre de sa force. On retrouve notamment des joueurs comme Alexeï Mikhaïlitchenko (Glasgow Rangers), Andrei Kanchelskis (Manchester United), Sergueï Aleinikov  (Lecce), Igor Dobrovolski  (Servette Genève), Sergueï Youran (Benfica Lisbonne) ou encore Viktor Onopko (Spartak Moscou).

Une préparation à l’Euro ambitieuse et positive

Les tracas et ronronnements administratifs faits, le football pouvait à nouveau apparaître dans le ciel de l’Est. Ainsi à peine douze jours après sa création, la très jeune CEI devait affronter un adversaire tout particulier au cours d’une rencontre à coup sûr symbolique, les États-Unis. Au cours d’un match sérieux, et dans la chaleur de Miami, la CEI allait chercher la première victoire de son histoire. Ainsi, un but de Tsveiba, le défenseur du Dynamo Kiev, permettait à la CEI de s’imposer sur la plus petite des marges.

Le deuxième match amical contre les Etats-Unis tourne en défaveur de la CEI mais est formateur. (Crédits images: Chaîne YouTube de factor971)

Au cours d’un match retour organisé une semaine plus tard, ce sont cette fois-ci les Américains qui gagnent (2-1) face à une équipe de la CEI moins convaincante mais toujours cohérente avec les idées de jeu voulues par Anatoli Bychovets. Une victoire 3-0 contre le Salvador vient terminer une campagne américaine plutôt positive. Une bonne base tactique est acquise pour préparer l’Euro suédois.

Huit matchs amicaux s’enchaînent ainsi à partir de février avec notamment une victoire contre Israël, Schalke 04, le CSKA Moscou, quatre nuls contre le Danemark, le Mexique et surtout contre l’Espagne et l’Angleterre (un nul 2-2 à Moscou absolument dantesque) et une seule défaite, lourde certes (0-4) contre le Mexique. Cette série de matchs a de quoi rassurer Bychovets et ses hommes. Le sérieux de l’équipe notamment dans sa tactique défensive rappelle le sérieux d’une équipe de l’URSS qui avait survolé son groupe de qualification à l’Euro. Dans les rues de Moscou, la confiance règne.

L’équipe de la CEI présente à l’Euro 92 présente de sérieux arguments. Et pas que capillaires. (Crédits images: imago-images.de)

Le 10 juin et le début de l’Euro approchant, la CEI pouvait compter sur une grande partie de ses joueurs. Toutefois elle se retrouvait amputée de trois joueurs et non des moindres, Kulkov, le défenseur du Benfica, le métronome Mostovoi et Galiamin défenseur de l’Espanyol, tous indisponibles pour cause de blessure. Éléments de base de la qualification soviétique à l’Euro, ces trois éléments ne devaient pas entamer la confiance de la CEI. La sélection affichait de bons arguments à chaque poste.

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Un début d’Euro prometteur

Se retrouvant dans le groupe de l’Allemagne (dernier champion du monde), des Pays-Bas (dernier champion d’Europe) et de l’Écosse, la CEI tombe dans un groupe relevé mais pas impossible à franchir. Le dernier match contre l’Écosse est alors vu comme sans doute le match qui décidera de l’avenir de la CEI dans la compétition. Un match couperet faisant suite aux deux précédents chocs face aux Allemands et Néerlandais.

Rudi Völler bien contenu par Oleg Kuznetzov et Oleksiy Mykhaylychenko, capitaine de la CEI. (Crédits images: rb-jerseys.com)

Ouvrant son tournoi le 12 juin à l’Idrottsparken de Norrköping face à une sélection d’Allemagne réunifiée, la CEI tient son rang. Déjà privée de Lothar Matthäus, l’Allemagne voit Rudi Völler se fracturer le bras dans un choc avec Oleg Kuznetzov. Salutaire pour une équipe de la CEI déjà solide défensivement et opérant principalement en contre.

Sans véritable attaquant de pointe et avec un Dobrovolski placé sur l’aile, la CEI parvient tout de même à inquiéter les Allemands. Elle obtient ainsi un penalty à la 64ème minute après une faute grossière de Stefan Reuter. Dobrovolski applique la sentence sans trembler. Les célébrations qui suivent, où le rouge des maillots se mélange et se frotte, pourraient presque faire croire à une forme nationale d’exaltation et d’allégresse. Tenant bon jusqu’au bout du temps réglementaire, la CEI concède une faute à l’entrée de sa surface de réparation.

La CEI arrive à tenir tête au dernier champion du monde. (Crédits images: Chaîne YouTube de rudolphreindeer86)

Les Allemands ont de bons tireurs et notamment Thomas Häßler. Le milieu de la Roma place délicatement le ballon sur la pelouse fraîche de Norrköping et s’élance. Le tir est fort et précis. Surpris par la trajectoire, Klinsmann se baisse rapidement et laisse le ballon filer droit dans la lucarne droite de Kharin qui ne peut que s’incliner. La victoire était si proche… Trois jours plus tard contre des Pays-Bas vainqueurs de l’Écosse et en position de se qualifier, la CEI offre une performance héroïque. Elle obtient un nul sur un score nul et vierge. Celui-ci lui permet de continuer à rêver, légitimement, d’une qualification en demi-finale.

Une fin rapide et inattendue ou la Bérézina écossaise

Le match face à une Écosse déjà éliminée et défaite à deux reprises face aux Pays-Bas et l’Allemagne offre de belles perspectives aux hommes d’Anatoli Bychovets. Le calcul est simple. En cas de défaite de l’Allemagne face aux Pays-Bas, la CEI n’aura besoin que d’un nul pour se qualifier. Rijkaard montrait la voie aux Néerlandais dès la 4ème minute de jeu et offrait, pendant de courtes minutes, la qualification à la CEI. Une belle histoire en cours de route ? Pas vraiment.

Andreï Tchernychov bien gêné dans la relance par l’attaquant écossais Kevin Gallacher. (Crédits images: Compte Twitter de Scottish FA)

Probablement anxieux, stressés par l’événement, les joueurs de la CEI déjouent complètement. Face à des Écossais survoltés et n’ayant plus rien à perdre, la belle solidité défensive entrevue jusque-là se disloque. Ainsi, dès la 7ème minute de jeu, le malheureux Kharin voyait le tir sur le poteau de McStay lui revenir dessus et le ballon finir sa course dans les filets. Ne baissant pas de rythme, les Ecossais doublaient rapidement la mise par une frappe de McClair détournée par Kakhaber Tskhadadze. Le milieu offensif de Manchester United, de par son premier but en sélection, enterrait ainsi quasiment tous les espoirs de la CEI dès la 16ème minute de jeu.

De là à baisser complètement les bras ? Bien évidemment que non. Ainsi, avec l’énergie du désespoir, de la folie, les joueurs de la CEI poussaient pour réaliser l’impossible. Cependant ni Sergei Yuran et Dmitri Aleinikov, ni Igor Dobrovolski et Igor Korneev ne purent faire trembler les filets d’Andy Goram. L’espoir laissait dès lors place au pire. La défense de la CEI débordée sur une action écossaise concédait un penalty suite à une faute sur Pat Nevin. Gary McCallister ne se faisait pas prier et inscrivait le troisième but écossais à la 84ème minute.

Une fin de parcours imprévue pour la CEI face à une surprenante Ecosse. (Crédits images: Compte YouTube de Football CCCP)

Les dernières minutes de l’histoire de la sélection de la CEI sont vécues lentement mais avec un étrange relâchement. Une résignation pas si étonnante. Ainsi Oleg Kucherenko soulignait ce manque d’appartenance et de fierté nationale propre à chaque joueur dans une compétition internationale. La CEI n’était qu’un mirage, « Nous n’avons pas de drapeau ni d’hymne, seul l’épilogue de la 9e symphonie de Beethoven est joué. Chez toutes les équipes, l’hymne est joué, les joueurs chantent, les supporters aussi. Nous sommes les seuls à être indifférents. Comment cela pourrait-il en être autrement ? Pour qui jouent-ils ? Qui représentent-ils ? ».

L’éphémère représentation du football postsoviétique était dispersée par les vents de l’Histoire. Une brève existence sans véritable fondement qui se terminait par une dernière place de poule et pourtant sans sentiment d’inachevé. La CEI sortait par la petite porte et n’espérait même pas revenir par la fenêtre. La suite était déjà toute tracée et sa dissolution actée dès le 28 juin 1992.

La Fédération de Russie de Football, réinstaurée en février 1992, prenait en partie la suite de cet ensemble bancal. Elle devient membre de la FIFA à partir du 3 juillet 1992. Le premier match de l’histoire de la Sbornaya, le 16 août 1992 contre le Mexique, annonçait le début d’une nouvelle ère. Russes, Ukrainiens, Biélorusses, Géorgiens, Lettons… Tous regardaient désormais dans leur direction et la Coupe du Monde aux Etats-Unis. De l’indépendance politique à l’indépendance sportive, les États constituant l’ex-URSS prenaient leur destin en main. Le rêve soviétique avait vécu.

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