Best, Marsh and Moore ou la folle saison 76-77 de Fulham

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Le mercato est, avec la préparation des équipes, l’événement rythmant l’été footballistique. Source d’excitation et de joie pour certains, honni par d’autres, il offre une multiplicité de réactions et d’analyses sur sa nature et son évolution. Aujourd’hui le mercato est assimilé à un événement froid et impersonnel. Il est présenté aussi comme cause de la dégradation de l’image et la nature du football. Toutefois, le mercato se présente, ou du moins s’est déjà présenté, comme le théâtre d’arrivées aussi surprenantes qu’improbables.

Plusieurs d’entre elles eurent lieu dans le Londres du milieu des années 70. Plus précisément dans le club de Fulham, végétant alors en seconde division. C’est alors que le contesté président du club, Ernie Clay, eut une idée originale pour à la fois assouvir les ambitions du club de remonter en First Division et ramener de l’affluence dans un Craven Cottage désolé… Retour sur un mercato ambitieux et médiatique.

Un football britannique à l’image de la société ?

Après une période d’après-guerre glorieuse tant d’un point de vue économique, sociétal ou bien sportif avec en point d’orgue la victoire des Three Lions lors de la Coupe du Monde 1966, l’Angleterre se réveille dans les années 70 avec une sacrée gueule de bois. L’éclat fait place à la pénombre. Désindustrialisation progressive et sauvetage in extremis de l’économie britannique par le FMI minent la société britannique. Si sa musique se porte toujours bien avec le passage de flambeau entre le glam rock incarné par Queen ou Bowie et le punk rock des Sex Pistols, les Britanniques vivent toujours au rythme du football.

L’opium du peuple ne désemplit pas malgré les difficultés économiques des ménages britanniques et plus particulièrement en Angleterre. Le football anglais peut toujours compter sur une base de supporters fidèles… Du moins en First Division.

Finale de FA Cup perdue de Fulham face à West Ham au printemps 1975. Bobby Moore est déjà présent. (Crédit vidéo : YouTube de gr8footy)

Les divisions inférieures subissent elles de plein fouet la crise économique touchant la société britannique. Affluences en baisse, déficits économiques chroniques des clubs et salaires impayés rythment les saisons. C’est notamment le cas du Fulham FC, alors en deuxième division. Les Cottagers végètent en seconde division aux débuts des années 70 et ce, sans perspective de remontée. La finale de FA Cup de 1975 perdue contre West Ham n’est qu’un mirage et le club est bien trop irrégulier et sans véritable projet solide.

Le projet Clay à Fulham

Dans ce relatif anonymat qu’est devenu le football du sud-ouest londonien, un homme, Ernie Clay. Alors tout juste nommé président de Fulham en 1976, il présente un projet ambitieux. Visiblement conscient de la personnalisation et la starification progressive du football, il envisage de recruter des joueurs connus du grand public. Son but ? Parvenir à remplir Craven Cottage et dans le même temps débuter un projet sportif visant à remonter en First Division.

En vieux briscard, Bobby Moore apporte toute son expérience à un effectif de Fulham assez jeune (Crédit image : www.mylondon.news)

Fulham a pourtant déjà un grand nom dans son effectif depuis 1974 en la personne de Bobby Moore, le capitaine des Three Lions vainqueurs de la Coupe du Monde 1966. Arrivé pour 25 000 Livres il est usé et plus aussi fringant qu’à ses plus belles heures avec West Ham. Pourtant le défenseur anglais est un rouage essentiel à une équipe de Fulham manquant de talent. Cependant, et même si sa popularité n’est pas totalement entamée, Moore ne suffit pas à attirer les foules.

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Ernie Clay pensa tout d’abord à faire revenir un enfant terrible du football londonien, le buteur Rodney Marsh. Formé au sein du club londonien et enfant d’Hatfield dans le Herfordshire dans le nord de Londres, le petit Rodney prenait à son compte l’adage de son comté « Trust and fear not » (« Ayez confiance et n’ayez crainte »), faisant un voyage de près de 2h pour aller aux entraînements et aux matchs dans le sud-ouest londonien, prenant alors trois bus et le métro où il côtoiera le Londres populaire.

Le retour de l’enfant prodigue. (Crédit image : Twitter Historic Gifts)

Après une brillante carrière du côté des Queens Park Rangers et de Manchester City, Marsh est convaincu par Ernie Clay de faire une pige en prêt à Fulham pour la saison 1976-1977. De quoi permettre à celui qui disait que Pelé n’était qu’un Rodney Marsh noir, de boucler la boucle avec son club formateur.

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Néanmoins le grand blond d’Hatfield n’était pas la seule cible d’Ernie Clay. En effet, il aurait fallu plus qu’un Moore vieillissant et un trublion Marsh pour poser les bases des rêves de grandeur de l’ambitieux président des Cottagers. Il fallait une star internationale, un homme capable de faire venir les spectateurs qu’à l’évocation de son nom. Un certain joueur nord-irlandais correspondait à ce profil.

Le retour du Best

George Best. La simple lecture de ce nom de nos jours soulève nombre de sentiments. Une joie qu’un sourire esquissé ne trahit pas. Les souvenirs de ses nombreux exploits sous le maillot de Manchester United. Une forme de mélancolie, de tristesse quant aux souvenirs extrasportifs et au destin tragique du Belfast Boy disparu en 2005.

Dans la réalité des années 70, Best est encore un nom sur lequel les fans de football et surtout la presse s’agitent. Néanmoins, l’ancien Ballon d’Or 1968 n’est plus à son firmament en 1976. Ses dribbles chaloupés associés à sa pointe de vitesse légendaire sont brouillés. Ce n’est que par l’exil Outre-Atlantique au Los Angeles Aztecs que Best parvient toujours à faire se lever les foules. Avec l’aide de Marsh, le président Clay parvient à convaincre Best de quitter temporairement le club d’Elton John. Il vient ainsi compléter le triumvirat rêvé par le président des Cottagers, Moore-Best-Marsh.

Le dernier membre du triumvirat, le seul et unique George Best. (Crédit image : colorsport.co.uk)

Présentés le 12 août 1976, Marsh et Best doivent incarner la nouvelle attaque du club londonien. Cependant un certain nombre de personnes et notamment des journalistes sont quelque peu dubitatifs sur l’apport réel que pourrait apporter Best. Présenté comme bedonnant et à la peau baignée par le soleil californien, l’homme qui ne vit jamais la mer fit taire assez rapidement les observateurs du football britannique sur son état d’esprit et sa motivation. Norman Fox, du Times, écrit ainsi, « J’ai été impressionné par son apparence athlétique et sa motivation de convaincre pour son retour. Il se sentait capable de faire face aux pressions de la vie en tant que centre d’intérêt principal. ».

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Les doutes sont bien légitimes quand ils font face aux réputations nocturnes de l’hédoniste nord-irlandais. Dans le Londres fêtard des années 70, les occasions étaient belles. Néanmoins la direction sportive de Fulham avait prévu la chose.

Best (au centre) et Marsh (à gauche) lors d’un entraînement de Fulham en 1976. (Crédit image : www.inostalgia.co.uk)

Ainsi, Best ne participait qu’à l’entraînement de l’après-midi. Il avait un programme spécialisé comme le témoigne Tony Gale, alors jeune joueur de Fulham venant d’intégrer l’équipe première. Au programme notamment courses, exercice devant le but avec Perry Digweed entre les bois. Quelques jeunes de la réserve à dribbler en opposition. L’entraîneur des Cottagers, Bobby Campbell, s’assurait ainsi une forme de paix sociale avec son nouveau joueur. S’entendant bien avec ses coéquipiers qui apprécient le caractère fêtard et jovial de l’homme de Belfast, Best fait d’innombrables paris avec son ami Rodney Marsh mais également avec le gardien Peter Mellor. Un jour, il parie 10£ qu’il pourrait marquer un penalty sans regarder. Regardant le ciel londonien, Best s’élance et trompe facilement son infortuné coéquipier.

Alignés directement dans le onze de départ, Marsh, mais surtout Best, n’allaient pas tarder à faire parler la poudre. Ainsi ils montraient, au-delà des commérages, tout le sérieux de leur aventure londonienne.

Best et Marsh, chronique d’un duo infernal à Fulham

Ainsi le 4 septembre 1976, devant un parterre de 21177 fans, spectateurs ou simples curieux, Best ouvrait le score au bout de 77 secondes face à une défense de Bristol Rovers apathique. Souhaitant « rendre le football à nouveau amusant », Best accélère, dribble, provoque pendant 89 minutes faisant le bonheur de Craven Cottage. Une partie de la presse, craintive, se réveillait admirative et soulignait la forme de l’international nord-irlandais. « La foule a eu droit à des éclairs de son ancienne accélération, le contrôle immaculé du premier coup, des dribbles taquins, des passes précises et une gamme de coups et de tours », a ainsi écrit l’auteur et historien de Fulham Alex White sur ce match.

Best célébrant son premier but à Fulham au bout de 77 secondes de jeu face aux Bristol Rovers. (Crédit image : hammyend.com)

Toutefois, si les passages de Moore, Marsh et Best n’ont sans doute pas disparus des mémoires, ils le doivent en partie à un match, suspendu dans le temps, où le trio contribua plus que jamais à la bonne marche des Cottagers. Ce match du 25 septembre 1976 reste pour certains supporters de Fulham un des meilleurs matchs qu’ils aient vu à Craven Cottage. Ce jour là Fulham l’emporte 4-1 face à une équipe d’Hereford United n’ayant pu faire face aux génies offensifs qu’étaient Marsh et Best. L’attaquant anglais marque un doublé. Best, lui, déstabilise la défense adverse et se montre très actif. Moore, dans un bon jour, retrouvait les aisances qui avaient faits de lui un des meilleurs défenseurs centraux du monde.

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Toutefois, le simple sport qu’est le football se transformait en carnaval dans cette douce fin d’après-midi automnale. Best et Marsh, avec le match acquis (2-0 pour Fulham à la mi-temps et une nette domination dans le jeu), allaient divertir le public comme rarement à Craven Cottage. Se prenant la balle, se taclant, combinant, riant ensemble, Best et Marsh offraient une symphonie d’idioties et de sympathiques bouffonneries. Celles-ci nous rattachant à l’insouciance d’un football enfantin, de plaisir et d’exaltation. Le football avait retrouvé, un temps, deux de ses plus turbulents enfants. Pour le plus grand bonheur de Fulham.

Le récital. (Crédit vidéo : YouTube Sports Channel)

Continuant les bonnes performances personnelles, ceux que Duncan Hamilton qualifia de « cirque à deux » ne purent néanmoins garantir l’amélioration globale des résultats du club. En effet, si Marsh et surtout Best reprirent réellement du plaisir à rejouer au football, ceci ne se conjugua jamais vraiment avec la construction d’une équipe cohérente et taillée pour la lutte à la montée. Finissant à seulement un point de la relégation en troisième division, le pari du président Clay était, d’un point de vue sportif, un échec presque total. Le salut ne venant que par quelques exploits de Marsh mais surtout de Best. Censé incarner le renouveau des Cottagers, le trio Moore-Best-Marsh ne fut au final aligné qu’à 15 reprises.

Un football entre divertissement et pureté originelle

Néanmoins, le passage du trio mais surtout du duo Marsh-Best permit un coup de projecteur sans précédent pour Fulham. L’affluence de Craven Cottage double durant leur passage. Les matchs de Fulham sont diffusés dans l’émission de football phare de l’époque « On the Ball ». Un cas inédit pour un club de seconde division. Best et Marsh, cigares au bec, furent même invités à l’émission sportive Superstars par le comédien et animateur Freddie Star. Ceci permit une large diffusion de l’image de Fulham auprès des ménages britanniques.

Le tabac c’est taboo, on en viendra tous à bout ! (Crédit image : www.inostalgia.co.uk)

De ce fait, et d’un point de vue purement extrasportif, le passage du duo Marsh-Best, fut une totale réussite pour le club londonien. Marsh était d’ailleurs tout à fait conscient de cet aspect de divertissement et de marketing témoignant, «C’était comme les Harlem Globetrotters. Les fans sont venus se divertir, nous les avons divertis» quand Best, plus candidement, soulignait que c’était avant tout pour « faire sourire les gens ».

Toutefois, si l’expérience fut plutôt mitigée dans son ensemble, ces passages ne furent pas oubliés et sont évoqués avec nostalgie. Comme une madeleine de Proust désormais inaccessible, un horizon lointain sans équivalent sous fond d’époque révolue. L’histoire d’amour se termina sur plusieurs désaccords et notamment des impayés et des absences aux entraînements pour Best et Marsh. Pourtant, l’année 1976-1977 dans le sud-ouest londonien sonnait comme une féerie hors du temps. Best déclara que cette saison fut l’une des meilleures de sa carrière de footballeur.

Les deux vieux amis se retrouvant le 3 novembre 1987 pour une séance photo. (Crédits image : inostalgia.co.uk)

Se retrouvant dix ans plus tard avec Marsh, dans le cadre d’une séance photo. Tous deux se rappelaient au bon vieux temps des pitreries de Craven Cottage et des coudes dressés à West End. De ce fait, et même si l’objectif de départ ne fut pas réalisé, le passage de ces « rois du football » comme le cite Tony Gale n’avait pas été vain. Il avait permis, de façon brève, de voir les différentes facettes du football. Entre résultat et amusement, rigueur et instinct, entre perte et victoire. Nul doute qu’ici le football, et sa mythologie, furent à coup sûr vainqueurs.

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