Syanie Dalmat : « Le développement du football féminin doit découler d’une volonté politique »

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Le football féminin français connaît depuis une petite dizaine d’années une progression significative. Professionnalisation progressive des clubs, des joueuses, bons résultats européens des clubs et une Equipe de France respectée sur la scène internationale. Néanmoins le chemin est encore long, certains sujets autour des conditions salariales, de la formation, de la maternité et du développement sportif et économique du championnat font que le football féminin français n’est pas encore arrivé à une juste reconnaissance compte tenu de toutes ses spécificités. Pour y voir plus clair sur la situation, la rédaction de Baraque à Foot est allée interviewer Syanie Dalmat, journaliste football à L’Équipe et notamment spécialiste du football féminin. Éclairage sur un secteur sportif en pleine mutation.

Nous sommes désormais dix ans après la Coupe du Monde 2011, qui a réveillé l’intérêt des Français pour le football féminin et qui a servi de base à une politique de développement. Peut-on dire que le football féminin a beaucoup progressé durant cette période ?

« En effet. On partait de loin avec un certain anonymat du football féminin avant cette période. La D1 Féminine n’avait pas le niveau auquel on le connaît aujourd’hui, les joueuses n’étaient pas professionnelles, les staffs peu élargis, le suivi des entraînements et de la préparation physique embryonnaire… On a vu une véritable progression au fil des années 2010 mais encore plus en France après la Coupe du Monde 2019 qui a permis de mettre un coup de projecteur sur la discipline. Néanmoins, ce coup de projecteur n’a pas été validé par un résultat sportif probant et cette élimination en quart de finale contre les États-Unis. »

Quels pourraient être encore les axes d’amélioration pour améliorer le football féminin ?

« Il faudrait déjà avoir une augmentation du nombre de joueuses et donc de licenciées. Les accompagner au mieux en améliorant structures de formation, la formation de manière générale et notamment sur le poste de gardienne qui est encore un déficit pour le football féminin actuellement. Il y a aussi la possibilité de monter la D1 à 16 ou 18 équipes tout en l’accompagnant avec une plus grande professionnalisation des clubs la composant. Enfin la mise en place d’une convention collective pour les joueuses serait une bonne chose pour faire progresser leurs droits au travail qu’ils soient juridiques ou économiques. »

L’Equipe de France de 2011, des Soubeyrand, Thiney, Necib et consorts, a ouvert la voie à une plus juste reconnaissance du football féminin en France (Crédits images: AFP PHOTO / JOHANNES EISELE (Photo by Johannes EISELE / AFP)

La question des salaires est une Arlésienne depuis quelques années revenant sans cesse dans le débat. Quelle est votre position sur la question ?

« Si on dit qu’il doit y avoir égale rémunération entre les joueurs et les joueuses, je trouve qu’il n’y a pas vraiment d’intérêt d’en parler tant les modèles des footballs féminins et masculins sont différents et ne répondent pas aux mêmes échelles économiques. Néanmoins, je suis favorable à une amélioration des conditions salariales actuelles pour que les joueuses puissent vivre décemment de leur sport et s’y consacrer pleinement. Certaines joueuses professionnelles sont encore obligées d’avoir un second salaire pour vivre. »

« Il y a une demande sans cesse croissante de médiatisation du football féminin. »

Vous avez évoqué lors du débat « Le journalisme de sport et les femmes : quelle réalités» organisé par le Club de la presse de Bordeaux « qu’il en va aussi de la responsabilité du lecteur que d’acheter le journal et d’aller au stade (pour voir du sport féminin) ».  Comment faire acquérir cette responsabilité au spectateur ?

« Travailler sur le marketing autour du football féminin et son expansion médiatique pour toucher un large public. C’est un projet qui doit aller au-delà du sportif et toucher l’ensemble des structures entourant le football. Par exemple développer les cellules marketing au sein des clubs professionnels et par ce biais toucher et fidéliser un certain public comme par exemple les familles qui sont une des bases fidèles au football féminin et qui permettent au football féminin d’entrer dans les mœurs. La Coupe du Monde 2019 en France aurait pu permettre une dynamisation de ce processus mais c’est encore incomplet mais dans le même temps il y a une demande sans cesse croissante de médiatisation du football féminin. Convaincre les indécis passera également par un renforcement du spectacle au niveau du jeu et de l’amélioration globale du niveau en D1. »

Une progression constante de l’affluence depuis une dizaine d’années mais une progression à confirmer et à consolider. (Crédits images: footofeminin.fr)

La culture survit par la transmission. On évoque souvent de grands noms du football masculin des années 50-60 et autres mais on évoque rarement des modèles féminins antérieurs aux années 2000. Y a-t-il un véritable travail de recherche à effectuer en la matière ?

« C’est compliqué tant l’histoire effective du football féminin en France est plutôt récente. La pratique est plus ou moins reconnue que depuis les années 70 et elle était très peu relayée dans les médias. Il est donc difficile de développer une véritable histoire du football féminin sur laquelle ce foot pourrait s’appuyer. Il y a bien des exemples connus comme Marinette Pichon en France mais ils sont bien peu nombreux pour développer une véritable culture footballistique de ces temps-ci. À mon sens, il vaudrait mieux s’appuyer sur la période actuelle qui est un véritable âge d’or pour le football féminin et sur des figures charismatiques comme Megan Rapinoe ou Wendy Renard que beaucoup d’amateurs de football identifient. »

« Cela passera par plus d’implication dans le développement du football féminin que cela soit politiquement, juridiquement, économiquement et bien sûr sportivement. »

On voit désormais près de 200k femmes licenciées en club soit plus du double qu’il y a six ans. Toutefois l’Allemagne est à plus de 1M de licenciées, que nous manquerait-il pour rattraper l’Allemagne sur ce point ?

« Tout d’abord il faut souligner que les chiffres peuvent être trompeur dans le cas allemand, comptant un certain nombre de catégories de licenciées que nous ne comptons pas en France. Ensuite, bien entendu, l’aspect culturel est très important, l’Allemagne développant le football féminin depuis plus longtemps que nous et la culture footballistique étant plus imprégnée dans le pays. Néanmoins, on peut se baser sur ces chiffres pour se poser des objectifs réalistes comme par exemple 500 000 licenciées d’ici 10-20 ans et ne pas tomber dans la démagogie. Cela passera par plus d’implication dans le développement du football féminin que cela soit politiquement, juridiquement, économiquement et bien sûr sportivement. Casser certains plafonds de verre pour les femmes en leur permettant d’intégrer davantage les staffs de football masculin, montrer leurs compétences. L’inverse dans le football féminin se fait sans problème, à nous d’instaurer l’inverse dans le temps.« 

Le football de clubs en France marche bien avec les deux locomotives que sont Lyon et Paris, mais on voit que Bordeaux, qui avait l’allure d’un potentiel beau 3ème ne confirme pas avec un retrait des moyens engendré par l’arrivée de Gérard Lopez, que cela vous évoque-t-il ?

« Là aussi cela répond à une volonté politique. À Lyon par exemple, Jean-Michel Aulas a mis énormément de moyens afin de développer rapidement et efficacement sa section féminine avec les résultats que l’on connaît. Le PSG rentre aussi dans cette logique et s’est vu récompenser par un titre de champion mérité. Dans le cas de Bordeaux, il faut prendre le contexte dans lequel est et a été ce club. Entre le rachat, la préparation de l’équipe masculine, les féminines ont sans doute été les victimes indirectes de cette situation n’étant pas la priorité de la nouvelle direction. Prendre Patrice Lair, au vu de son expérience et son palmarès, est à mon sens une bonne idée. Après il est vrai que c’est difficile de s’installer 3ème dans la durée tant le championnat devient compétitif. En plus de Bordeaux, Montpellier et le Paris FC connaissent également des résultats fluctuants. »

Marie-Antoinette Katoto, symbole d’une nouvelle génération de joueuses françaises, enfants de 2011. (Crédits images: Getty Images)

On voit qu’au niveau professionnel, les clubs avec une structure amateur comme Soyaux, Fleury ou Issy ont chaque année de plus en plus de mal à suivre le rythme économique voulu. Dans le cas de Soyaux, tuer à petit feu un club pionnier au nom du progrès global est-il un mal pour un bien ?

« Bien entendu qu’il y a des difficultés pour ces clubs-ci. Ils n’ont pas les mêmes moyens que des clubs avec des structures pros qui les accompagnent dans leur développement et notamment économique. La plupart de ces clubs font des efforts pour maintenir le cap, c’est notamment le cas de Soyaux mais la progression du football féminin fait que le modèle économique et structurel est de plus en plus difficile à suivre pour ces clubs. »

Une nouvelle génération de joueuses arrive, portée par la Coupe du Monde 2011, comme Sandy Baltimore, Kessya Bussy ou Marie-Antoinette Katoto, que peut-on attendre d’elles pour l’avenir et notamment avec l’Équipe de France ?

« Ces filles sont l’avenir de l’Équipe de France et brillent actuellement en D1 Arkema qui est un championnat très relevé, pas avare en rebondissement. Elles ont des personnalités fortes et sont de bons modèles. On voit arriver trois années intéressantes pour l’Équipe de France avec notamment l’Euro 2022 en Angleterre et les JO 2024 plus la Coupe du Monde en 2023 juste avant. Ce serait bien de remporter au moins un trophée sachant qu’un objectif de finale est clairement annoncé. Ça permettrait de valider tout le travail effectué depuis 2011 et de dynamiser toujours plus le développement du football féminin en France. Je l’espère vivement. »

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