L’Allemagne : une nation sous-cotée ?

fem allemand

Deux Coupes du monde. Huit championnats d’Europe. Une médaille d’or olympique. L’Allemagne est l’une des nations les plus titrées du monde du football féminin. Pourtant, elle reste mise de côté au profit des États-Unis.

Avant la Seconde Guerre mondiale, l’enthousiasme pour le football en Allemagne est moindre. Le football féminin n’était pas apprécié car on considère que le foot est un sport de combat qui ne peut convenir aux femmes. Mais lorsque l’équipe masculine allemande remporte la Coupe du monde en 1954, un engouement se développe autant chez les hommes que chez les femmes.

Une genèse difficile pour la « Deutsche Fußballnationalmannschaft der Frauen »

En 1955, la DFB (la Fédération allemande de football) interdit les matchs de football féminin en Allemagne.

« Dans la lutte pour le ballon, la grâce féminine disparaît, le corps et l’âme subissent inévitablement des dommages et l’affichage du corps viole la dignité et la décence. »

Fédération allemande de football , 1955

Cependant, plus de 150 matchs internationaux sont disputés dans les années 1950 et 1960, notamment en RFA, malgré les interdictions de la fédération. Le 21 septembre 1956, une sélection de la RFA a organisé un match international non reconnu face à une sélection néerlandaise. Victoire de la RFA 2-1 devant 18 000 personnes. Lotti Beckmann devient donc la première buteuse de l’histoire de la sélection allemande. Suite au succès en RFA, la première équipe féminine en RDA est créée : le BSG Empor Mitte-Dresden en 1968.

Photo d’équipe historique de l’équipe féminine de football du BSG Empor Dresden-Mitte avec l’entraîneur Wladimir Zwetkow (Crédit photo : dsc-archiv.de)

La fin d’une interdiction

Le 30 octobre 1970, la fédération vote la fin de l’interdiction de la pratique aux femmes, mais avec des règles « adaptées » aux femmes : un terrain plus petit, un temps de jeu réduit à 70 minutes, l’autorisation de faire main pour se protéger ou encore l’interdiction de jouer sous moins de 5°C. L’engouement est tel que dès 1971, la RFA compte plus de 150 clubs.

La première édition du championnat d’Allemagne de football féminin s’est tenue en 1974 avec 16 équipes de RFA réparties en quatre poules de quatre selon les zones géographiques. Elle a été remportée par le TuS Wörrstadt. La RDA, un peu en retard, lance son championnat féminin en 1979 sous forme de mini-championnat. Les deux premiers s’affrontent sur un match aller-retour pour déterminer le champion. C’est le Motor Mitte Karl-Marx-Stadt qui a remporté le premier championnat de la RDA.

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La création de la Frauen-Bundesliga

Le premier championnat de l’Allemagne réunifiée se tient lors de la saison 1990/91 sur le modèle de la Bundesliga masculine. Ce championnat divisait les 20 équipes dans deux poules : le Nord et le Sud. Les deux premiers de chaque poule s’affrontaient en demi-finales, puis les vainqueurs en finale. Le TSV Siegen remporte les trois premières éditions de la Bundesliga féminine.

La Frauen-Bundesliga a été renommée Allianz Frauen-Bundesliga de 2014 à 2018. L’entreprise Allianz sponsorisait à hauteur de 100 000 euros aux 12 équipes chaque saison. C’est aujourd’hui Flyeralarm qui a acquis les droits du championnat en 2019, et ce jusqu’en 2023.

Le président de la DFB Fritz Keller présentant le nouveau sponsor de la Bundesliga féminine Flyeralarm (Crédit photo : arunfoot.com)

Charlotte « Lotte » Specht, pionnière du football féminin en Allemagne

Charlotte Specht, surnommée Lotte, est la fondatrice du premier club féminin allemand en 1930 : le DDFC Frankfurt.

« Nous pouvons faire ce que les hommes peuvent faire. »

Frankfurter Nachrichten, 1930

Cependant, l’équipe ne pouvait jouer que contre des équipes masculines faute d’adversaires féminines. Le club de Francfort ne bénéficiait d’aucun soutien, surtout pas de la société. Les hommes leur jetaient des pierres pendant leurs entraînements. Le projet de Lotte Specht n’aura duré qu’une seule saison.

Pour rendre hommage à cette pionnière, le prix Lotte a été créé. Il est le seul prix du football féminin en Allemagne. D’une valeur de 1 500 euros, il honore les filles et les femmes qui s’engagent dans le football par la créativité, la persévérance et la confiance en soi. Il récompense des filles, des femmes, qui ont consacré leur vie à la promotion exemplaire du football féminin. La dernière lauréate, en 2019, est Tina Theune, entraîneuse de l’équipe d’Allemagne féminine de 1996 à 2005.

Photo de l’album personnel de Charlotte Specht (Crédit photo : Beves Welt / Axel Hoffmann)

Un modèle économique stable avec des inégalités qui persistent

Comme les clubs masculins ont une santé économique solide, ils peuvent investir dans leurs sections féminines. Ce n’est donc pas un hasard si la deuxième banque allemande, Commerzbank, sponsor de Francfort, est l’une des vitrines du frauenfussball. Ce n’est pas un hasard non plus que le championnat féminin allemand soit le seul qui ait repris après le confinement de mars à mai 2020. C’est ce qu’explique Virgile Caillet, délégué général de la Fédération française des industries du sport et des loisirs (Fifas) : « C’est le plus avancé, le plus structuré et donc celui qui génère le plus d’argent. Dès lors, sa reprise répond aussi aux mêmes enjeux économiques pour les clubs. De tous les championnats féminins, c’est celui qui se rapproche le plus des enjeux économiques masculins ».

Au niveau des stades, l’inégalité est beaucoup plus flagrante. Les joueuses du championnat allemand évoluent dans des stades de seconde zone, dégradés, comme en France. Les professionnelles de la section féminine jouent dans un stade de 12 000 places jamais rempli, malgré des prix très attirants : les billets coûtent entre trois et huit euros.

« A l’époque du Mondial 2011, le match d’ouverture a vu venir 70 000 spectateurs. Aujourd’hui, il en vient à peine 2 000 lors d’une rencontre. Parfois, on se demande où sont partis tous ces gens.»

Les propos de la capitaine de l’équipe d’Allemagne, Alexandra Popp. (Libération, 2019)

Les inégalités persistent aussi dans les salaires. Selon le média allemand Bild, en cas de victoire en Coupe du monde, les joueuses gagneraient 75 000 euros. C’est 75 000 euros de moins que ce qu’auraient pu empocher les joueurs de l’équipe masculine.

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Un avenir rassurant ?

Alors qu’en France, le nombre de licenciées s’élève à 200 000 en 2020, plus de 1,1 million de femmes et de filles sont membres d’un club de football en Allemagne, pour un total de près de 10 000 équipes, sur les sept millions de licenciés au total dans un club. « L’intérêt de la fédération allemande n’est pas nouveau, il est ancré. Le football féminin allemand est bien plus valorisé aux yeux de leur fédération. Sans parler de salaires, en termes d’infrastructures, de conditions de travail, on les traite comme des garçons. La fédération ne se pose pas la question hommes ou femmes. Pour eux, ce sont juste des licenciés, peu importe le sexe », éclaire Marinette Pichon au micro de Franceinfo Sport, en juin 2020.

Le niveau est aussi plus relevé : la première place est disputée par quatre clubs à la différence de la France où le championnat est dominé par l’OL et le PSG. La chaîne payante, Eurosport, diffuse chaque semaine un match de championnat, contrairement aux voisins européens qui peinent à trouver des sponsors. Les clubs du pays ont d’ailleurs remporté neuf des vingt Ligues des champions. De plus, il semblerait que le championnat allemand soit plus attirant que le championnat français. En effet, nombreuses sont les joueuses à délaisser la D1 Arkema pour jouer outre-Rhin. C’est par exemple le cas de l’ancienne lyonnaise Saki Kumagai, ou encore de l’internationale française Viviane Asseyi.

L’ancienne bordelaise Viviane Asseyi signe au FC Bayern Munich en juin 2020.

La sélection allemande reste tout de même la deuxième nation au classement FIFA, preuve d’un développement intense.

« Ces derniers temps, de plus en plus de clubs de football professionnel ont investi dans le football féminin et renforcé leurs engagements. C’est un message fort, qui a un impact sur les autres. »

Fritz Keller, président de la DFB.

Un message qui annonce un bel avenir pour le football féminin allemand.

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