Ces latéraux de (non) formation

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Ils s’appellent Jesus Navas, Benjamin Mendy, Bouna Sarr… Ils ont tous un point commun : la reconversion. Pas celle d’après-carrière, mais sur le terrain. Une mouvance tactique qui engendre de vraies révélations chez les joueurs et qui impressionnent tout leur monde !

Par un replacement tactique payant, par vieillissement ou encore pour la plupart par frustration, les latéraux d’aujourd’hui sont très offensifs. Souvent utilisés en « piston », Kingsley Coman (ailier du Bayern Munich) a parfaitement fait le job en déposant deux « galettes » pour Kylian Mbappé dans son couloir droit lors du récital face au Kazakhstan (8-0) en éliminatoires du Mondial 2022.

À l’OGC Nice, Jérémy Pied (32 ans) a attendu ses 26 printemps pour se découvrir des talents de latéral droit grâce à Claude Puel. Pur ailier de formation à l’Olympique Lyonnais, ses trois passes décisives en trente-trois matchs de Ligue 1 feront que son profil sera étudié pour l’Euro 2016 avec une valeur marchande qui explosera sur Transfermarkt à 3 millions d’euros. Il partira libre à Southampton avec un fort crédit avant sa rupture des ligaments croisés. Par conséquent, faut-il alors se réjouir de ce nouveau phénomène ou est-ce plutôt symptomatique d’un échec de jugement chez les formateurs ?

Attaquants frustrés ?

Benjamin Mendy s’est révélé au poste de latéral gauche ces dix dernières années. Eric Mombaerts en sait quelque chose. C’est lui qui repositionnera le natif de Longjumeau à son premier contrat pro à 16 ans au Havre en Ligue 2. Trois ans plus tôt, avant de rejoindre le centre de formation du HAC, Mendy jouait attaquant chez les benjamins de l’US Palaiseau en banlieue parisienne. Son premier formateur Mohamed Sall se souvient pour « Le Parisien » en 2014 : « J’ai passé toute une saison à lui expliquer qu’il était fait pour être sur un couloir, sa relation avec la balle étant très intéressante quand il est lancé […] Mais il ne voulait rien entendre, jusqu’à une finale de Coupe de Normandie où il m’a gonflé. Je l’ai mis à gauche à la mi-temps, il a tout cassé et m’a dit à la fin : Momo, c’est bon, j’ai trouvé mon poste !« . Frustration puis révélation.

En septembre 2018, soit quelques semaines après son titre de champion du monde, Benjamin Mendy est revenu sur la terre de ses exploits (crédit vidéo : Youtube Ville de Palaiseau)

Reece James a mis plus de temps du temps à accepter ce rôle. Arrivé à l’âge de six ans au centre de formation de Chelsea, le récent vainqueur de la Ligue des Champions 2021 a joué attaquant puis milieu offensif à ses 13-14 ans. Pour « Supersport » cet été, James l’assume : passer latéral était vécu à contrecœur. « Au bout de deux saisons, je ne jouais plus […] Il y avait de meilleurs joueurs que moi au milieu, donc je me suis retrouvé à droite, et j’ai détesté ça. […] » dit-il. « Pendant presque deux saisons, j’ai détesté. Mais un jour, j’ai eu le déclic, j’ai compris que je ne rejouerais plus jamais au milieu, alors j’ai commencé à aimer« .

Reece James, 6 ans, joue pour son club local Kew Park Rangers. Crédit d'image: indépendant.
Reece James à six ans jouant pour les Kew Park Rangers, club de son quartier à l’ouest de Londres (crédit photo : Life Bogger)

Chez les Baby blues et Wigan en prêt, Reece James peaufinera son endurance jusqu’à devenir aujourd’hui le latéral le plus prolifique de Premier League avec quatre buts et quatre passes décisives. Arsenal et Newcastle s’en souviennent encore. Ironie du sort, sa sœur Lauren joue… attaquante à Chelsea après être revenue de Manchester United à l’intersaison 2021.

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Des restes d’attaquants ? Reece James peut s’appuyer sur une frappe de balle phénoménale comme face à Arsenal (0-2) en début de championnat cette saison… (crédit photo : B/R Football)

Seconde jeunesse

Trouver sa voie peut être difficile étant jeune. Mais qu’en est-il quand on a tout prouvé et céder sa place à des profils plus jeunes ? Il faut savoir reculer pour mieux sauter. C’est ce qui est arrivé à Jesus Navas. Après quatre années sérieuses à Manchester City (2013-2017), le champion du monde 2010 rentre à la maison au Séville FC. Navas est un ailier voire milieu offensif. Mais à son retour, il change son fusil d’épaule. Par passion. Pas dévotion. Par altruisme.

« Je n’ai pas hésité une seule seconde pour lui dire qu’il pouvait compter sur moi ». Il rajoute : « Je voulais jouer et en plus, c’était un travail que je savais faire lors de mon premier passage à Séville, quand je devais couvrir les débordements de Dani Alves sur l’aile droite » assume-il avec loyauté pour le média El Decano en septembre 2017.

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Mais à qui rend-il hommage ? Pep Guardiola. Avant son come-back sévillan, Navas sera testé quatre fois à ce poste. C’était à la fin de l’exercice 2016/2017 chez les Cityzens. Il n’arrivait donc pas en terre inconnue. Quatorze saisons plus tard, Jesus Navas est devenue une référence en Liga à trente-cinq ans avec ses dédoublages. Son compère Suso côté droit en profite. Sébastien Corchia, pourtant spécialiste au poste de latéral droit, ne retrouvera plus jamais sa place.

Daniel Alves-Jesús Navas, un reencuentro frustrado
Ces deux-là haranguaient les travées du Sanchez-Pizjuan avant le départ du Brésilien pour le Barça en 2008/2009 (crédit photo : ABC de Sévilla)

Véritable choix tactique ou fait du hasard ?

Alphonso Davies (Bayern Munich), Bouna Sarr (OM), Maxwel Cornet (Burnley), Jordan Amavi (OGC Nice), Sergi Roberto (FC Barcelone), Alessandro Florenzi (AS Roma)… Ces repositionnements « borderline » ont joué un rôle positif sur leur poste de manière permanente. Historiquement, ce qui nous fait vibrer, c’est le numéro 10. Le flip-flap de Ronaldinho, les roulettes de notre Zizou national, la vivacité de Garrincha, le génie de Maradona… Les yeux pétillants, chacun rêvait de refaire ces gestes au citystade du coin avec ses copain(e)s. Cependant, tout le monde ne peut pas vêtir ce costume. Le latéral doit d’abord défendre, gagner ses duels. Pas dribbler. Surtout pas dribbler sous peine de s’exposer. Mais les latéraux sont aujourd’hui extrêmement tournés vers l’offensif car le football change. Ce poste fait partie intégrante d’un jeu passant de plus en plus par les côtés. Tout en gardant leurs qualités d’apport offensifs.

Les nouvelles dispositions d’un latéral moderne, avec un rôle prépondérant dans l’axe (crédit vidéo : Youtube L’Esprit Tactique)

La Premier League peut en témoigner. Kyle Walker (Manchester City) et Trent Alexander-Arnold (Liverpool) participent de plus en plus dans l’axe. Lors du repli défensif bien sûr pour couvrir et coulisser mais aussi dans la construction offensive pour laisser s’exprimer des purs ailiers de débordements comme Mohamed Salah ou Riyad Mahrez. En gros, pour être un vrai latéral moderne, il faut se dépasser offensivement. « Avoir du coffre » comme on dit. Le cas Daniel Alves au Barça a longtemps fait office de référence, Dani Carvajal au Real Madrid également.

« J’ai lancé la mode des ailiers reconvertis latéraux »

Marcel Husson (à gauche) et Claude Lowitz (à droite), fournisseur d’émotions au Camp Nou en octobre 1984 (crédit photo : La Dépêche)

Mais qui a lancé la mode ? Si le football se métamorphose avec les années, un technicien peut se revendiquer comme précurseur. Claude Lowitz, ce nom ne vous dit peut-être pas grand chose… sauf pour les amoureux de la D1. Ancien défenseur de Montpellier, Toulouse ou encore l’Olympique de Marseille de 1980 à 1991, Lowitz a surtout fait parler de lui au FC Metz. C’était un soir de match retour de Coupe de l’UEFA sur la pelouse du FC Barcelone.

Si l’exploit est encore fortement relaté aujourd’hui même 35 ans plus tard (défaite 2-4 à l’aller ; victoire 1-4 au retour, NDLR), Lowitz raconte que ce n’est pas un hasard. « Cette victoire, c’est grâce à Marcel Husson […] Un entraîneur que je garde dans mon cœur. Un homme très ouvert, très à l’écoute ! » dit-il avant de se rajouter « Avec Luc Sonor, nous avons lancé la mode des latéraux offensifs. Nous étions deux ailiers reconvertis en latéraux. »

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La suite est encore plus folle. « Et après le match au Camp Nou, le FC Barcelone voulait m’acheter à Metz mais Monsieur Carlo Molinari (président du club messin de 1967 à 1978 et de 1983 à 2009, NLDR) me l’a caché. Ce sera Marcel Husson qui me le révèlera plus tard (rires) » affirme-t-il en 2018. Ce ne sera pas le Barça effectivement. Mais l’actuel directeur du pôle espoir de La Réunion signera au PSG en 1985. Avec un titre de champion de France.

FC Barcelone/FC Metz, l’un des plus grands exploits du foot français ! (crédit vidéo : Youtube sp1873)

Volte-face

Tous les chemins mènent au latéral. De défenseur central (Lucas Hernandez, Benjamin Pavard) à milieu voire ailier, les reconversions sont synonymes de descente dans le tableau tactico-tactique de nos chers coachs. Mais le poste de latéral peut aussi être revêtit par des attaquants. Le temps d’un one shot ou d’une campagne européenne. Samuel Eto’o en sait quelque chose. Arrivé dans le cadre d’un échange surprenant avec Zlatan Ibrahimovic à l’Inter Milan à l’été 2009, le Camerounais arrive avec l’étiquette de meilleur attaquant du monde. Pour éliminer son ex, il n’hésitera pas à devenir un soldat de Mourinho en jouant sur le flanc gauche pour contrer le tiki-taka « made in Barça ». La raison ? Une volonté de renier le jeu, de casser le rythme et donc de se dénaturer pour le bien de l’équipe. L’Inter remportera sa troisième Ligue des Champions derrière lors du quintuplé.

Quand José Mourinho explique pourquoi il a repositionné Samuel Eto’o arrière gauche. La vidéo est sous-titrée en français. (crédit vidéo : Youtube The Coache’s Voice)

Le déclic s’est amorcé en réalité au tour précédent face à Chelsea. Eto’o partagera cette anecdote en septembre 2019 après la lourde défaite à Catane (3-1) en Serie A : « Il (José Mourinho, NDLR) me hurle dessus en me disant que je ne pense qu’à mon image. Et puis, la veille de Chelsea-Inter (0-1, NDLR), il m’a dit que je lui ferais gagner le match. Je suis devenu latéral, car il m’a assuré que c’est en jouant comme ça que je serais champion d’Europe à nouveau ». Un coup de génie. Dans une autre mesure, certains joueurs se sont détachés de ce poste comme tremplin pour jouer autrement dans le onze type. Fabinho, révélé un soir de 2015 d’exploit monégasque sur la pelouse d’Arsenal au poste de 6.

De stéréotypé et rugueux à flamboyant voire excitant, le rôle de latéral n’est plus celui d’un bouche-trou au service du numéro 9 attendant très souvent des galettes sur un plateau. Il est devenu le symbole du nouveau football où ces joueurs ont de plus en plus les mêmes statistiques qu’un vrai ailier comme Reece James. Et provocateur comme Alphonso Davies (Bayern Munich), meilleur dribbleur de Bundesliga (70). Par conséquent, dans les centres de formations, ce poste attire quasi autant que celui de meneur de jeu. A bon entendeur.

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