Mauritanie : la CAN de la confirmation ?

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Avec un classement à la 103ème place du classement FIFA en 2021, la Mauritanie est une nation que l’on pourrait croire sans véritable attrait ou intérêt. Une nation perdue, aux perspectives d’évolution peu reluisantes. Cette vision candide du football mauritanien se heurte pourtant aux progrès effectués par ce football lors de la dernière décennie.

Permis par un soutien gouvernemental et surtout une professionnalisation continue du football mauritanien que cela soit par le championnat local mais surtout par le biais de la sélection, ces progrès permettent peu à peu aux Mourabitounes d’émerger sur la scène continentale. Cependant, cette progression peut-elle être pérenne ?

2012-2014 : Des cendres aux premières fondations de la Mauritanie

Il faut dire que la Mauritanie revient de loin. 206ème nation au classement UEFA en 2012. C’est une nation et plus globalement un football en ruine que découvre alors l’entraîneur français Patrice Neveu au moment de sa prise de fonction à la tête de la sélection mauritanienne. Le football n’a qu’une portée limitée sur la population et les appuis sont, au départ, peu nombreux. Neveu va alors mener une politique, somme toute logique, à savoir construire des bases. Il opère une professionnalisation progressive de la sélection que cela soit au niveau sportif ou bien administratif.

Il s’attelle tout d’abord à la constitution d’une base de données des joueurs mauritaniens ou binationaux susceptibles de jouer pour la sélection. Prône la mise en place de règles au sein de la sélection. Une radicalité nécessaire au regard des résultats que l’on connaît maintenant. Pourtant elle n’était pas acceptée par une majorité des acteurs du football mauritanien comme en témoigne Patrice Neveu, « Quand je suis arrivé, j’avais 90 % du monde sportif contre moi. J’étais un étranger et cela dérangeait ceux qui étaient en place et le fait de changer les mentalités était vu d’un mauvais œil par les entraîneurs locaux. J’ai amené de la rigueur, de la discipline, mais aussi du respect, du plaisir et, surtout, il a fallu faire cohabiter le football et la religion, très fortement marquée dans ce pays musulman. C’est l’expérience la plus difficile que j’ai eue à mener. Psychologiquement surtout »

Patrice Neveu, sans qui rien n’aurait été possible pour la Mauritanie à la base. (Crédit photo : africatopsports.com)

Il construit tout d’abord une équipe formée de joueurs locaux afin de préparer les éliminatoires du CHAN (Championnat d’Afrique des Nations, NDLR). Patrice Neveu dispose ainsi de peu de temps avant le premier tour éliminatoire prévu contre le Libéria. En décembre 2012, au bout d’une double confrontation globalement maîtrisée (3-1 sur l’ensemble des deux rencontres), les Mourabitounes réussissent leur premier test et voient le prestigieux voisin sénégalais se mettre sur sa route. Un sacré morceau. Et pourtant, après une défaite 1-0 chez les Lions de la Téranga, les Mauritaniens arrivent à inverser la tendance. Ils remportent le match retour 2-0 dans un stade de Nouakchott bouillant.

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Dans l’élan de cet authentique exploit, la Fédération (poussé par le président Mohamed Ould Abdel Aziz) prolonge un Patrice Neveu fortement convoité par le Congo en août 2013. Elle envisage désormais une qualification pour la prochaine CAN de 2015 en Guinée-Équatoriale. Une ambition encore démesurée aux yeux de Neveu. Ce dernier estime que le football mauritanien n’a pas atteint encore un degré de maturité suffisant.

Cette impatience de la part des instances dirigeantes du pays du Cheikh Saad Bouh se matérialise quelques mois plus tard avec le limogeage de Patrice Neveu. Lui est reproché le mauvais parcours lors de la CHAN avec une dernière place de groupe et la non-qualification de la Mauritanie à la prochaine CAN. Un mandat s’achevant dans la précipitation. Néanmoins, le mandat de Patrice Neveu à la tête des Mourabitounes aura permis de poser les bases pour une sélection passant de la 206ème à 133ème place au classement FIFA. Elle retrouve également une certaine forme de fierté et de professionnalisme dont elle était auparavant dépourvue.

2014-2017 : Poursuite de la politique de professionnalisation du football mauritanien

Poussée par les directives du président de la Fédération, Ahmed Yahya, cette dernière se dirige vers un profil plus jeune pour remplacer Neveu. C’est ainsi Corentin Martins qui débarque du côté de Nouakchott en 2014. L’accord est présenté par Yahya comme étant gagnant-gagnant. Entre une Fédération ambitieuse, souhaitant bonifier ses acquis. Poursuivant son processus de structuration sportive et administrative. Et un coach jeune ayant tout à prouver.

Pourtant, en arrivant en Mauritanie, Martins concéda son inculture du football mauritanien. Preuve que ce football avait encore des progrès à accomplir avant d’être reconnu à sa juste valeur. « Je ne connaissais de ce pays que les images vues pendant le Paris-Dakar et deux joueurs mauritaniens que j’avais appréciés à Brest : Adama Ba et Dialo Guedileye ». Si la route entre Paris et Dakar était longue, le travail de Martins avait désormais pour objectif de mettre définitivement la Mauritanie sur la carte du football africain et international.

Corentin Martins, le bâtisseur. (Crédit photo : EPA-EFE/Jalal Morchidi)

Celui-ci se base sur le travail de son prédécesseur. L’ancien milieu offensif du Racing Club de Strasbourg poursuit le processus de professionnalisation et de modernisation du football mauritanien. L’international Moussa Bagayoko le fera d’ailleurs remarquer dans une interview dès 2015 le comparant à Neveu. Agissant de concert avec le président de la Fédération, Ahmed Yahya. Les deux hommes poursuivent la politique de structuration sportive du pays. À leur actif, le renfort de la D1 locale, la création d’une D2 et des compétitions de jeunes allant des U11 aux U19. L’intégration des femmes par le biais d’une D1 féminine et d’un championnat U15 féminin.

Martins entend donner les meilleurs moyens à la pérennité du football mauritanien. Ce travail a pour finalité, au-delà de l’amélioration globale du football mauritanien, d’améliorer la qualité de la sélection. Afin, d’in fine, réaliser l’objectif premier que se sont fixé les instances, soutenues financièrement par l’État. Se qualifier pour la première fois de son histoire à la CAN.

Sur le plan sportif, les premières années de Martins sont marquées par les qualifications à la CAN 2017 et la Coupe du monde 2018. Se basant sur la stabilité de son staff technique, la sélection se stabilise également tactiquement. Un 4-4-2 et un bloc équipe solide laissant peu d’espaces à l’adversaire dans les trente derniers mètres. Il incorpore de plus en plus de joueurs binationaux pour pallier certains manques tactiques et qualitatifs de joueurs locaux. Martins prône ainsi un mélange dosé entre apports extérieurs et formation locale. Cette politique, bien qu’améliorant le jeu des Mourabitounes, ne se concrétise pas par des qualifications aux compétitions internationales. Cependant, elle permet aux joueurs de la sélection de prendre peu à peu confiance. Et ainsi se baser sur des performances abouties. Motifs d’espoirs d’un avenir plus radieux avec déjà les qualifications pour la CAN 2019 en ligne de mire.

Le championnat mauritanien connait une progression constante depuis dix ans, tant au niveau tactique qu’au niveau structurel. (Crédits photos: PIERRE LEPIDI)

Les apports extérieurs en sélection représentés par les binationaux font également écho à la progression du championnat local. Et surtout au nécessaire apport des étrangers dans cette voie. Dans un football local assez stéréotypé. Parfois qualifié d’ennuyeux (le président Mohamed Ould Abdel Aziz aurait ordonné l’arrêt d’un match entre le FC Tevragh-Zeina et l’ACS Ksar de ce fait à la 63ème minute, NDLR), cet apport est même qualifié d’essentiel par Baye Ba, sélectionneur des U20 de la Mauritanie, « Le championnat de la Mauritanie est un football semi-professionnel. Maintenant, la Mauritanie à sa politique, c’est être en dimension internationale. Pour atteindre ce niveau, il faut forcément collaborer avec les étrangers. Je pense qu’ils doivent même augmenter le quota d’étrangers. Cela va encore contribuer à rehausser le niveau du football mauritanien ».

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Une vision confirmée par certains membres la Fédération comme Brahim Deïna Sow, voyant d’un bon œil cet apport neuf à un football mauritanien en pleine mue : « Il y a de plus en plus de joueurs talentueux qui s’intéressent au championnat mauritanien et qui viennent tenter l’aventure. Pour nous, c’est une très bonne chose de par leur investissement et leur professionnalisme, pour la plupart. Je pense que la Mauritanie tendra de plus en plus à s’ouvrir aux footballeurs étrangers afin de rehausser davantage le niveau de son championnat ». Néanmoins, malgré cet élan d’ouverture, la règle impose un maximum de trois étrangers alignés au cours d’une rencontre de championnat. Règle permettant aux talents mauritaniens de se faire une place.

Cette progression constante et à tous les niveaux du football mauritanien touchait également peu à peu une population jusqu’alors désintéressée. Ou du moins n’exprimant pas ses allants pour un sport certes populaire mais aucunement source de fierté pour le pays. Par son développement et ses résultats, le football mauritanien devient peu à peu source de soutien de la part d’un peuple mauritanien s’identifiant de plus en plus. Cet attrait croissant du football se matérialise notamment au niveau médiatique. Se matérialisant par une couverture accrue des sujets footballistiques dans la presse régionale et nationale du pays. De créations de blogs ou de réactions toujours plus nombreuses sur les réseaux sociaux de la part de la population.

Gianni Infantino et Ahmed Yahya lors d’une conférence de presse à Nouakchott en janvier 2019. (Crédit photo : afrique.le360.ma)

Ainsi en 2019, le président de la FIFA Gianni Infantino déclarait à l’occasion d’une visite en Mauritanie : « Quand j’avais 12 ans, on disait que l’avenir du football était en Afrique. Maintenant, je dis que le présent du football est en Afrique et que le présent du football est en Mauritanie ».

Pourtant, et malgré les efforts faits, le salut de la Mauritanie ne pouvait venir que des résultats de la sélection nationale sur le plan international.

2017-2019 : la qualification historique de la Mauritanie

Menés par un staff stable (un des plus stables d’Afrique). Des joueurs de plus en plus matures tactiquement et confiants permettent à la sélection mauritanienne de performer pendant les qualifications à la CAN 2019. Son groupe est alors composé de l’Angola, le Burkina Faso et le Botswana. La sélection gagne trois de ses quatre premiers matchs de poule. Ne concède qu’une seule défaite contre l’Angola. Les perspectives de qualification sont, à l’orée de l’avant-dernier match de poule face au Botswana, extrêmement positives. Peut-être trop ?

Le stade Cheik Ould Boidya de Nouakchott est comble et chauffé à blanc. L’ambiance, électrique, sur fond de ferveur patriotique. Les joueurs mauritaniens oscillant entre fierté, pression et angoisse. Prévenus par Corentin Martins de ce trop-plein de pression et de confiance face à un adversaire, sur le papier, plus faible qu’eux, les joueurs mauritaniens jouent pourtant de manière inhabituelle, écrasés par l’enjeu. De ce fait il concède l’ouverture du score dès la 4ème minute. Néanmoins, ceci n’était pas pour éteindre un stade et des supporters attendant et confiant en l’exploit historique à venir. Égalisant par le biais d’Ismael Diakité dès la 20ème minute, et sans douter, les Mourabitounes allaient dès lors acculer la défense botswanéenne. Avec l’espoir d’inscrire le but pouvant leur offrir la qualification à la CAN tant espérée.

De 7min50 à 8min20 pour les frissons : la qualification historique de la Mauritanie pour la CAN. (Crédit vidéo : YouTube اخبار الساعة)

Finalement, trouvé sur le côté droit de la surface de réparation, un Ismael Diakité esseulé ne tremble pas et inscrit le second but de la rencontre. Soudain, les cris de joie se mêlent aux pleurs, le sol tremble et tous se prennent, s’enlacent… Le cri d’une nation tout entière, ivre de bonheur se laissant aller à la folie dans le couchant de Nouakchott. «C’est l’une des plus belles émotions sportives de toute ma vie. Quand on voit des gens, en pleurs, qui me disent que j’ai réussi à réunir le pays, 60 ans après l’indépendance… Ce sont des mots très forts et d’excellents souvenirs » témoigne plus tard un Martins émotif au moment d’évoquer ce souvenir impérissable.

Au coup de sifflet final, c’est la cavalcade. Les rues de Nouakchott, noires de monde, sont témoins d’une fête populaire comme rarement vue. Les klaxons des voitures rythment les chants de Mauritaniens de tout âge réunis en ce 18 novembre 2018. Une date désormais ancrée dans l’histoire du pays. Au bout de la nuit, la Mauritanie s’était qualifiée à la CAN pour la première fois de son histoire.

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La dernière défaite face au Burkina Faso est sans conséquence. La Mauritanie se qualifiait pour la première CAN à 24 mais aurait été tout aussi qualifiée dans l’ancienne version à 16 (règle des trois meilleurs deuxième). Preuve en est de l’accomplissement réalisé par les Mourabitounes de Corentin Martins. Ils passent également de la 137ème à la 99ème place au classement FIFA. La Mauritanie concrétisait enfin les objectifs voulus et obtenus par la mise en place d’une politique sportive et structurelle rigoureuse. Aussi bien sur le plan humain et financier.

Tombant dans le groupe du Mali, la Tunisie et l’Angola, la Mauritanie termine dernière de son groupe. Elle ne concède qu’une seule défaite (4-1 contre le Mali). Elle arrache aussi deux nuls contre la Tunisie et l’Angola, deux équipes supérieures sur le papier. Un bilan logique mais pourtant positif pour une première CAN. Celle-ci ayant eu le mérite de permettre l’aboutissement d’une politique globale de bon sens de la part des instances mauritaniennes.

2019-2021 : fin de l’ère Martins

Celle-ci se poursuit ses deux dernières années avec notamment la structuration progressive de la Fédération. Construction d’un hôtel et de restaurants. Développement des boutiques et une politique merchandising susceptible de financer à terme des projets d’aménagements. Ceci afin d’être moins dépendants des financements de la FIFA alloués chaque année au pays pour son développement footballistique. Sur le plan continental, la réputation de la Mauritanie et l’ambition du président de sa Fédération, Ahmed Yahya, permettent à la Mauritanie d’obtenir l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations Espoirs 2021. Dotée de structures toujours plus modernes, la Mauritanie se pose désormais en pays-modèle en Afrique. Clair et efficace, le projet mauritanien va même jusqu’à avoir l’admiration d’un certain Didier Drogba.

La structuration de la Mauritanie passe également par la construction d’une Académie nationale chargée de former les talents mauritaniens de demain. (Crédit photo : lopinion.fr)

Sur le plan sportif, la Mauritanie se qualifie facilement pour sa deuxième CAN de suite. Pourtant, au fil des mois, des désaccords se font sentir entre les membres de la Fédération et un Corentin Martins prônant la prudence et le travail. La situation n’est pas sans rappeler l’épisode avec Patrice Neveu. En effet, qualifiant le pays pour sa deuxième CAN de suite, Martins voit la Fédération lui indiquer comme objectif une qualification pour la Coupe du Monde 2022. Un objectif utopique pour Martins. Celui-ci étant peu à peu désabusé par les ambitions de plus en plus irréalistes de ses dirigeants.

Dans un groupe constitué de la Tunisie, la Guinée-Équatoriale et la Zambie, la Mauritanie déçoit en ne glanant aucune victoire. Elle termine ainsi bonne dernière de son groupe. Martins est ainsi limogé le 11 octobre 2021 après plus de 7 ans de mandat et un bilan de 22 victoires, 15 nuls et 28 défaites. Un véritable coup de tonnerre du côté de Nouakchott mais, sans doute, symptomatique de la fin d’une ère.

Désormais entraînés par l’entraîneur français Didier Gomes Da Rosa, les Mourabitounes entrent dans une nouvelle phase de leur histoire. Après dix années d’ascension lente mais continue. Souhaitant faire bonne figure à la CAN camerounaise, la Mauritanie menée par Aboubakar Kamara doit maintenant confirmer son nouveau statut. Et offrir une première victoire à la CAN à un pays redevenu fier de soi et de son football

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