Sheriff Tiraspol, étoile d’un pays qui n’existe pas

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Premier club moldave à atteindre les phases de poule de Ligue des Champions, le Sheriff Tiraspol n’en finit plus d’impressionner. Avec deux victoires en six matchs, dont une sur le terrain du grand Real, le club a terminé à une troisième place plus qu’honorable et verra son aventure européenne prolongée en Ligue Europa.

Surprenant sur le plan sportif, le club de Tiraspol l’est encore davantage dans le domaine géopolitique. La situation extrêmement particulière de la région lui confère un rôle de représentant local dépassant le cadre sportif. Pourtant, les exploits réalisés sur le terrain ne suffisent pas encore à mettre significativement la lumière sur le peuple moldave, déchiré intérieurement depuis des dizaines d’années. Pour mieux comprendre l’histoire du Sheriff, Baraque à Foot vous emmène en Transnistrie, région autonome de Moldavie et dont la capitale est Tiraspol.

La Transnistrie, c’est quoi ?

A l’origine, la Transnistrie est un nom roumain qui désigne la région à cheval sur la Moldavie et l’Ukraine, enclavée entre les fleuves du Dniestr et Bourg méridional. Aujourd’hui, lorsque l’on évoque la Transnistrie, on se réfère à ce qui est aux yeux de l’ONU une région autonome de Moldavie. Dans les faits, il s’agit plutôt d’un État indépendant possédant son propre drapeau, son propre hymne, son propre président et surtout une appellation officielle : la république moldave du Dniestr (RMD). Seulement, la Transnistrie n’a jamais été reconnue comme indépendante ni par l’ONU ni par un autre État, malgré la fracture évidente avec le reste de la Moldavie.

Le drapeau transnistien est proche d’être similaire à de celui de l’URSS (crédit photo : Eyes on Europe).

Les origines du conflit remontent à 1991, année de dislocation de l’URSS. La Moldavie voit alors le jour et se compose de deux régions : la Bessarabie roumanophone, qui représente la majorité du territoire, et la fameuse Transnistrie russophone. La nouvelle entité moldave adopte alors une posture proche de la Roumanie, au dépend des Transnistriens qui souhaitent un rattachement à la Russie. Ils demandent a minima une indépendance vis-à-vis des roumanophones avec qui le mariage semble impossible. Le problème est que les industries de Bender et Tiraspol, situées en Transnistrie, sont un atout économique de poids pour la Moldavie. Le gouvernement en place décide alors de refuser la séparation après de longues négociations. Une guerre civile éclate.

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Le 21 juillet 1992, un accord de cessez-le-feu est signé par les présidents russe et moldave, mettant fin aux affrontements. La Transnistrie est alors déclarée comme région autonome, mais cette situation ne convient pas aux citoyens. Ceux-ci continuent de réclamer leur séparation des Moldaves avec qui ils ne partagent pas l’identité nationale. En 2006, un référendum donne 97,1 % de voix en faveur d’un rattachement à la Russie. L’idée étant d’imiter l’oblast de Kaliningrad, région russe située entre la Lituanie et la Pologne. Mais aujourd’hui encore, la Transnistrie ne parvient pas à faire entendre sa voix et reste sous tutelle de la Moldavie. La république moldave du Dniestr est donc ce que l’on appelle un « État fantôme ».

Quand le Sheriff impose sa loi…

La Transnistrie est le dernier pays à encore arborer ses origines soviétiques. Sur le drapeau, le célèbre symbole du communisme : le marteau et la faucille. On se croirait presque revenu un siècle plus tôt. Les statues de Lénine et Staline ne manquent pas, le régime dictatorial exerce un contrôle total des médias locaux et les droits de l’homme ne sont pas respectés. Tout cela est très intéressant, mais quel rapport avec le football ? On y vient. Il faut savoir que l’économie du pays repose sur deux grandes entreprises. La première, Tirotex, est l’un des leaders européens du marché du textile. Mais la seconde est celle qui nous intéresse le plus : il s’agit du groupe Sheriff. Vous vous en doutez bien, le lien avec le club de Tiraspol est évident.

Victor Gushan, ancien membre du KGB, est à l’origine du groupe Sheriff (crédit photo : Antena Sport).

Fondé en 1993 par deux anciens membres du KGB (services secrets soviétiques), le groupe Sheriff devient vite un acteur de premier plan en Transnistrie. Il faut dire que ses dirigeants ne font pas les choses à moitié. Le groupe possède une chaîne de supermarché, un opérateur téléphonique, une agence de publicité ainsi que le principal réseau de station-service. Ajoutez à cela une forte présence dans le secteur des médias, de l’automobile, de l’agroalimentaire ou encore de la construction. Vous constaterez que Sheriff n’a pas ou peu de concurrence. Ce n’est pas pour rien que son slogan est « Toujours là pour toi, toujours avec toi ».

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En 1997, le groupe décide de s’orienter vers le secteur du sport et crée le FC Sheriff Tiraspol. Il s’agit d’un projet à long terme. Aujourd’hui encore, le président du club est Victor Gushan, l’un des deux fondateurs de Sheriff. Tout a été pensé méthodiquement pour assurer la maîtrise totale du football local. Ainsi, le projet d’un « Complexe sportif Sheriff » débute en 2000 et ouvre deux ans plus tard. Lazar Van Parijs, fondateur du site Footballski, en dresse un constat éloquant durant une intervention à RMC : « Le complexe a coûté 150 millions de dollars et contient huit terrains d’entraînement, une piscine olympique, un petit stade de 8 000 places (pour l’équipe réserve, NDLR), un grand stade de 13 000 places et un stade hivernal fermé. ». Pour couronner le tout, on y trouve également un hôtel cinq étoiles et un centre de formation très moderne.

Mainmise sur le championnat moldave… et ambitions européennes

Pour sa première saison, en 1997-1998, le FC Sheriff termine premier de deuxième division et se retrouve directement propulsé dans l’élite moldave. Dès l’édition 2000-2001, le club met fin à la domination du Zimbru Chisinau et glane un premier titre en première division. Entre temps, la réserve a déjà pris ses aises en D2 avec un deuxième sacre consécutif. L’écart de moyens financiers entre le Sheriff Tiraspol et les autres clubs est gigantesque. Le club n’a jamais cédé sa couronne à l’exception de deux saisons. D’abord en 2010-2011 face au Dacia Chisinau puis en 2014-2015 face au Milsami Orhei. L’équipe B est également championne régulière à l’étage inférieur, mais n’a toutefois pas le droit d’accéder à la Divizia Nationala.

Un an après l’avoir perdu, le Sheriff récupère le titre de champion de Moldavie en 2015-2016 (crédit photo : Sheriff)

Pourtant, sur la scène européenne, le Sheriff est en grande difficulté. Jusqu’en 2009, il butte systématiquement sur le deuxième tour de qualification. Mais une compétition mineure va permettre au club d’enregistrer ce qui constitue aujourd’hui ses deux seuls titres continentaux. Il s’agit de la Coupe de la CEI, disparue en 2016. Celle-ci rassemble les clubs champions de neufs pays de l’ancienne république soviétique. En 2003 et en 2009, le Sheriff triomphe respectivement du Skonto Riga et du FK Aktobe. Des succès qui en appellent d’autres, puisque le Sheriff franchit un cap dès la saison 2009-2010. Après avoir passé deux tours de qualification, l’équipe tombe contre Olympiakos en barrages, ce qui la prive de C1 mais lui offre la C3 et une première participation à une phase finale. Terminant troisième, Tiraspol est finalement éliminé mais confirme sa montée en puissance.

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Malgré les difficultés, le club parvient à se qualifier à trois reprises pour les phases de poules de Ligue Europa. En 2012-2013, le Sheriff s’incline certes dès les barrages mais fait parler de lui en France. Son adversaire, l’Olympique de Marseille, ne s’impose que 2-1 sur l’ensemble des deux matchs. D’autres adversaires de renom ont également croisé la route du Sheriff Tiraspol. Tottenham, en 2013, ainsi que le Lokomotiv Moscou qu’il battra en 2017. Mais jusqu’ici, le club n’a jamais atteint les phases de groupes en Ligue des Champions et n’est pas parvenu à franchir ce stade en Ligue Europa. Une anomalie qui sera finalement corrigée cette saison…

L’épopée européenne du Sheriff Tiraspol

La campagne européenne 2021-2022 du FC Sheriff marquera sans aucun doute l’histoire du club. Après deux premiers tours passés contre les Albanais de Teuta Durrës (5-0 au total) et les Arméniens du FC Alashkert (4-1 au total), un premier gros morceau attend les joueurs de Tiraspol : l’Étoile Rouge de Belgrade. Après un nul (1-1) à l’aller, le Sheriff s’impose 1-0 au retour et file en barrages. Le tirage au sort lui désigne comme adversaire le Dinamo Zagreb. Après un score nul et vierge à l’aller, le match retour en Transnistrie est fatal aux Croates : 3-0. Le Sheriff exulte et rejoint pour la première fois les phases finales de la plus grande des compétitions. Mais lorsque l’on apprend que les trois adversaires du club seront le Shakhtar Donetsk, l’Inter Milan et le Real Madrid, on se dit que ses chances de survie sont proches du néant.

Un groupe très relevé attend le FC Sheriff Tiraspol. C’est la Ligue des Champions !

Pendant que les yeux des téléspectateurs sont braqués vers le choc Inter-Real, le Sheriff s’impose (2-0) en ouverture. Une victoire importante face aux Ukrainiens du Shakhtar sans faire de bruit. La deuxième journée lui offre un déplacement de prestige au Bernabéu. C’est alors que l’impossible se produit : le Sheriff l’emporte (2-1) en marquant un splendide but dans le temps additionnel. Lazar Van Parijs analyse : « Le Sheriff met en place un bloc très bas, les joueurs vont se dépenser sans compter, pour envoyer des joueurs très rapides qui vont jouer les contres à fond. ». Dominés dans tous les secteurs du jeu par les Madrilènes, cette tactique va permettre aux joueurs de Tiraspol de signer l’un des plus grands exploits de l’histoire de la compétition.

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L’effet de surprise semble pourtant prendre fin et le Sheriff subira trois défaites de rang contre l’Inter (deux fois) et le Real. Mais cela suffit au club pour terminer troisième et poursuivre l’aventure en Ligue Europa. Le dernier match nul (1-1) face au Shakhtar est anecdotique. Mais il montre que le Sheriff garde toujours son sérieux tactique quel que soit l’enjeu de la rencontre. L’entraîneur du club, l’Ukrainien Yuriy Vernydub, est d’ailleurs selon Lazar Van Parijs « l’un des meilleurs entraîneurs du monde russophone ».

Quelle suite pour le Sheriff Tiraspol ?

Alors, quelle sera la prochaine étape pour le club transnistien ? A court terme, l’objectif sera bien sûr de réaliser un beau parcours en C3 pour conclure cette saison européenne. Pour une vision à plus long terme, les ambitions nationales resteront les mêmes. Avec une vingtaine de millions d’euros supplémentaires gagnés via ses performances européennes, l’écart avec les autres clubs va continuer de grandir. Ce n’est pas forcément une bonne chose puisque le championnat moldave perd quasiment tout intérêt.

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Cependant, le projet du Sheriff semble difficile à appréhender. En effet, la stratégie de recrutement nous empêche d’analyser durablement l’équipe. La cause : les contrats ne dépassent que très rarement un ou deux ans. « On va vendre aux joueurs le projet de venir, de jouer et de pouvoir peut-être se montrer. » explique Lazar Van Parijs. Une sorte de club tremplin, qui n’hésite pas à prendre des joueurs en prêt notamment.

Face au Real, seuls quatre Moldaves étaient sur la feuille de match. Au final, aucun n’a disputé la rencontre (crédit photo : Onze Mondial).

L’équipe comporte donc des joueurs venus de partout. Un total de vingt nationalités différentes qui éclipsent quasiment les Moldaves, et ce malgré la qualité du centre de formation. Avec ses larges moyens financiers, le club joue sur son attractivité. Il a pu par exemple attirer Georgios Athanasiadis (international grec), Boban Nikolov (international macédonien) ou encore l’ancien Messin Adama Traoré (international malien). Trois Brésiliens font également partie de l’effectif. Même si ce dernier est amené à être profondément remanié dans les années à venir, nul doute que le Sheriff continuera d’écraser le championnat moldave. Et pourquoi pas devenir un participant régulier à la Ligue des Champions…

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