La Sierra Leone, une reconstruction inachevée

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Quand on évoque la Sierra Leone dans nos sociétés occidentales, il est rare d’y trouver présence du football. Non, la Sierra Leone est depuis plusieurs décennies l’objet d’un regard misérabiliste sous fond de guerre civile, désastreuse pour l’équilibre du pays de Joseph Cinqué entre 1991 et 2002 mais également le virus Ebola ayant touché durement l’ex-colonie britannique au début de la décennie 2010.

Sous fond de reconstruction de la société sierra-léonaise, le football va pourtant avoir son rôle à jouer. Cautérisant en partie les plaies d’un pays meurtri, permettant une réconciliation entre bourreaux et victimes d’autrefois. Celui-ci cimente une nouvelle forme de fierté nationale, le football sierra-léonais, par sa survie, devenant une base politique et culturelle de la nation.

La guerre civile en Sierra Leone (1991-2004) : la survie du football

Il faut dire que la Sierra Leone revient de loin. Elle est d’abord déchirée par la guerre civile provoquée par le Front révolutionnaire uni (RUF) de Foday Sankoh. Celui-ci contrôlant les mines de diamants du pays et plus de 60% du territoire sierra-léonais à son apogée. Elle voit son football démantelé et ses acteurs subir les conséquences d’un conflit brutal et furieux. C’est notamment le cas du club des Diamond Stars, basé à Koidu, à l’est du pays. Faisant partie des fers-de-lance du football sierra-léonais durant les années 90, le club subit les fureurs de la fin du conflit. Il voit de nombreux joueurs partir en exil notamment en Guinée. Des joueurs s’engagent avec le RUF. Ou bien d’autres purement et simplement massacrés au cours d’expéditions punitives menées par les bandes de Foday Sankoh.

Souvent exilée dans les pays limitrophes, une bonne partie trouve néanmoins refuge dans les alentours de la capitale, Freetown. Nom prédestiné pour cette ville fondée par des esclaves affranchis par la Couronne britannique à la fin du XVIIIème siècle. Dans cet espace urbain précaire (pour majorité composée de bidonvilles), le football sierra-léonais survit tant bien que mal. Il se pose comme un moyen de réconciliation et de parenthèse pour une population jeune traumatisée par la guerre.

Des joueurs, victimes de la guerre civile, n’ayant pas perdu le désir de pratiquer leur passion. (Crédit photo : cartercenter.org)

Des matchs sont organisés par les écoles mais également par les Casques Bleus présents. L’occasion de voir d’anciens (très) jeunes bourreaux remettre un pied dans un cadre pérenne et normalisé. Loin des tumultes horrifiques qu’ils ont connus, bien souvent ivres, drogués, à servir des intérêts les dépassant totalement. Par la réinsertion de ces jeunes, la Sierra Leone entendait commencer sa reconstruction. Au milieu des ruines et des familles décimées, le football sierra-léonais devait maintenant se restructurer.

Celui-ci devait passer par la reconstruction du championnat local mais également par celle de la sélection nationale. Tous deux été démunis de joueurs ayant choisi l’exil (comme 500 000 autres Sierra-Léonais) face aux affres de la guerre civile. Pourtant les victimes de la guerre prenaient elles aussi l’initiative personnelle de se reconstruire via le football. En témoignent notamment ces footballeurs unijambistes, victimes des exactions de la guerre, qui fondèrent des clubs pour continuer de pratiquer le football, béquilles en main. “Nous étions quelques-uns seulement pour former une équipe, quelques-uns à avoir le courage d’essayer de taper dans la balle. Ça a été très dur” affirme ainsi Mohammed Lappid, un des pionniers de cette nouvelle forme de football en Sierra Leone.

Désormais reconnu et apprécié sur les littoraux sierra-léonais et plus particulièrement à Freetown, ce football désormais réuni sous la bannière du FANT (Football For A New Tomorrow) et de l’équipe des Flying Stars entend montrer que la pratique du football, malgré l’adversité, reste une réalité encore bien vivante en Sierra-Leone. Une forme de résilience bien définie dans un spot publié par l’association en 2020 : « C’est l’amour du ballon qui nous guide et qui nous fait sentir vivant. Gardez la tête haute, n’abandonnez jamais. Car peu importe ce à quoi vous serez confrontés, il est possible de se frayer un chemin pour être de retour ». Un exemple parmi d’autres de la détermination des Sierra-Léonais à ne pas abdiquer face aux événements, et ce pour la pérennité de leur football.

La lente renaissance

Les cadres institutionnels du football sierra-léonais devaient pourtant être les bases essentielles à ce football stable et pérenne. Le championnat, principal pourvoyeur des joueurs de l’équipe nationale, devait ainsi se relever après deux années d’arrêt complet entre 2002 et 2004. Porté par ses clubs mythiques comme les Mighty Blackpool ou bien les East End Lions, le championnat se relevait pourtant grâce à de nouveaux acteurs.

Mohamed Kallon, tête d’affiche du football sierra-léonais et alors joueur de l’Inter Milan, investit dans le club des Sierra Fisheries pour 30 000$. Il le renomme, sobrement, FC Kallon. L’objectif est alors clair. Devenir le club référence au niveau national par les résultats sportifs mais également au niveau structurel. En profitant notamment de l’aura du nouveau propriétaire pour lever des fonds auprès des possibles investisseurs. Gagnant le championnat et la Cup dès 2006, le projet Kallon FC prend pourtant du plomb dans l’aile durant les années suivantes malgré les exportations réussies de joueurs comme Strasser ou bien Bangura. Conséquences il en est de l’instabilité sportive et organisationnelle d’un championnat précairement structuré.

Le FC Kallon en 2021. Un club devenu incontournable en Sierra Leone National Premier League. (Crédit photo : errea.com)

Ce manque de développement et de structures du monde professionnel sierra-léonais perdure jusqu’à aujourd’hui. Il faut dire que le manque de moyens est courant. Le football sierra-léonais a également subi de plein fouet les pandémies d’Ebola et de COVID durant la dernière décennie. Les clubs sont ainsi la proie de difficultés financières continues ne permettant pas une modernisation pérenne du football professionnel sierra-léonais. Des exceptions subsistent comme récemment le club du Bo Rangers FC. Un des rares clubs de Première Division se trouvant hors Freetown.

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Considéré désormais comme un exemple dans le pays du président Maada Bio. Le club est le seul qui a réussi à payer l’intégralité des salaires de ses joueurs pendant la période d’interruption liée à la COVID. Mené depuis deux ans par Babadi Kamara, un chef d’entreprise d’exportation de bois, il réussit au niveau structurel ce que le Kallon FC avait espéré dix années plus tôt. Ainsi le club a pu construire un nouveau siège social. Celui-ci comprend un hôtel, un gymnase, des bureaux et une salle de conférence. Il est bâti sur deniers personnels du club mais aussi des aides venus du gouvernement. Celui-ci étant sensible à la question du développement du football. De surcroît dans un pays où près de 41% de la population a moins de 14 ans.

Enfants de l’après-guerre, cette part de la population devient le symbole et l’espoir d’un pays recherchant encore son équilibre. Voyant en cette jeunesse nombreuse un moyen d’y parvenir que cela soit par les études ou bien par le sport. Dans l’atteinte de cet objectif, le Bo Rangers FC s’inscrit favorablement et durablement comme en témoignent les attentes de son président. « Si nous encourageons, soutenons les joueurs et leur donnons une plateforme, je suis sûr que certains d’entre eux représenteront la Sierra Leone au niveau international. Certains sortiront du pays pour jouer au football professionnel et pourront gagner leur vie, non seulement pour eux-mêmes mais aussi pour leur famille, et reviendront au pays avec de nombreux cadeaux. ».

Babadi Kamara, président du Bo Rangers FC et gestionnaire de l’équipe nationale. Un nom qui grimpe en Sierra Leone. (Crédit photo : guardian-sl.com)

Un moyen dès lors d’offrir de bonnes conditions aux joueurs locaux mais aussi à une jeunesse désireuse de stabilité. Afin de lui éviter de chercher, dans l’exil et le déracinement, l’ultime planche de salut à une vie accomplie.

Cette jeunesse nombreuse et attirée par le foot (les bidonvilles de Freetown sont coutumiers des matchs incessants) peut trouver un cadre pérenne à son développement. Au bénéfice du développement du football sierra-léonais. Cependant, des initiatives plus innattendues mais aussi plus centrées sur la formation de jeunes émergent. Comme par exemple le FC Johansen fondé en 2004 par Isha Johansen.

Fille d’un des fondateurs d’un des plus grands clubs de Sierra Leone, l’East End Lions, elle ne débarque pas dans un monde inconnu. Elle fonde prioritairement ce club pour les enfants de 6 à 15 ans afin de leur donner un cadre. « Ils jouaient pieds nus, avec un caillou en guise de ballon. Ce sont des enfants de la guerre, certains sont orphelins, mais tous étaient des enfants perdus». Elle leur propose un marché. « Je vous équipe en tenues de football, je vous nourris, et, en échange, vous allez à l’école ».

Isha Johansen a permis de développer la formation en Sierra Leone au niveau masculin mais aussi féminin. (Crédit photo : successstoriesafricaines.wordpress.com)

Le deal était simple mais pourtant efficace. Le club gagne des licenciés chaque année. L’école de football devient une véritable référence en Sierra Leone au niveau de la formation de jeunes. Elle gagne notamment de nombreuses compétitions de jeunes tout en constituant une équipe séniore qui atteindra finalement la Première Division en 2013. Cette reconnaissance de l’Académie se vérifie par ses nombreuses participations à des tournois internationaux (Suède, Etats-Unis ou Espagne).

Toujours actif au niveau de la formation, le FC Johansen, hors vitrine à la fois sportive et politique pour sa fondatrice (qui devient Présidente de la Fédération sierra-léonaise de football en 2013 puis dans les hautes sphères de la FIFA, NDLR), a permis de se poser en matière d’exemple sur le plan de la formation permettant à des joueurs comme Mohamed Kamara, Yeami Dunia ou bien Kwame Quee d’intégrer la sélection nationale. Un travail nécessaire mais encore insuffisant aux regards des besoins de la sélection pour exister au plus haut niveau. Jusqu’à solliciter des aides extérieures ?

La sélection comme vitrine du renouveau sierra-léonais ?

Et en effet de ces aides, la sélection de Sierra Leone en a sans doute besoin. Dans l’élan des politiques africaines actuelles sur la question, la Sierra Leone cultive cette recherche de binationaux. Pourtant on pourrait arguer que la Sierra Leone a déjà obtenu par deux fois sa qualification pour la CAN sans apports extérieurs. Et de surcroît dans le contexte difficile de la guerre civile, à savoir en 1994 et 1996. Dotée d’une génération dorée, elle n’avait pu pourtant capitaliser dessus. Victime d’un manque de renouvellement mais également du fait des conséquences de la guerre. Celle-ci ayant poussé de nombreux joueurs locaux à l’exil… ou bien dans la tombe.

La génération dorée de la Sierra Leone en 1995 se qualifiant pour les CAN 1994 et 1996 avec déjà un certain Mohamed Kallon… (Crédit photo : sierraleonefootball.com)

Pourtant au lendemain de la guerre civile, la sélection fournit de bons résultats. Notamment en amicaux. Lui permettant de se hisser à la 60ème place au classement FIFA en 2011. Record depuis la 58ème place de la génération dorée de 1995. Cette douce mais courte accalmie ne se concrétise pas au niveau des compétions officielles. La Sierra Leone échoue à se qualifier aux CAN mais aussi à la Coupe du Monde. Les occasions sont manquées. La situation se dégrade rapidement à cause d’événements extrasportifs notamment le virus Ebola débarque 2014 et 2015. Celui-ci oblige la sélection sierra-léonaise à jouer l’ensemble de ses matchs internationaux à l’extérieur.

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Des accusations de corruption touchent également la Fédération en 2016. Notamment Isha Johansen, présidente de la Fédération puis son secrétaire général Chris Kamara. Cet épisode met à mal l’image anticorruption et vertueuse construite par Johansen au début de son mandat mais également le football sierra-léonais dans sa globalité. En parallèle, la sélection entame une forme de renouveau avec la venue de John Keister sur le banc.

Il est formé en Sierra Leone mais natif de Manchester. Joueur professionnel, il passera l’intégralité de sa carrière en Angleterre. Il y apprend les préceptes tactiques britanniques qu’il entend mettre en place à la tête de la sélection. Une sélection qu’il connaît déjà bien pour avoir été l’entraîneur adjoint du Ghanéen Sellas Tetteh, le Suédois Lars Olof Matsson et l’Irlandais du Nord Johnny Mckinstry mais également l’entraîneur des U17 et des U23 de la sélection. Le tout en étant entraîneur du FC Johansen. Un homme qui aime porter plusieurs casquettes et qui essaiera, tant bien que mal, d’éviter d’en prendre sportivement.

John Keister, le nom d’un personnage de film d’action pour une mission : faire de la Sierra Leone une nation de foot respectée. (Crédit image : africafootunited.com)

Il apporte son expertise britannique tout en ayant un regard objectif et sierra-léonais. Kiester profite également de sa prise de pouvoir et de ses contacts dans la Perfide Albion pour multiplier les contacts avec des binationaux. L’objectif étant d’améliorer le niveau de l’équipe nationale composée pour majorité de joueurs du championnat local. Ainsi des joueurs comme Issa Kallon, Idris Kanu, Sullay Kaikai, Osman Kakay ou bien Kevin Wright rejoignent la sélection durant le mandat de Keister et selon sa politique de bâtir sur le long terme. « Ce que nous essayons de faire, c’est de construire une équipe très jeune pour l’avenir. » affirme ainsi le sélectionneur des Leone Stars.

Un exemple vient confirmer la poursuite de cette politique mais aussi la portée du discours de Keister auprès des joueurs. Ainsi, Steven Caulker, ancien défenseur de Tottenham a rejoint depuis peu la sélection. Sélectionné pour la CAN 2021, il est chargé d’encadrer une sélection pour le moins inexpérimentée du haut niveau.

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Un challenge que l’ancien Spur se sent capable de relever, motivé sportivement et personnellement « C’est un pays qui me tient à cœur et où je me suis toujours senti le bienvenu. Visiter le village de mon grand-père a été une expérience incroyable et pleine d’humilité. C’est un pays qui me tient à cœur et quelque part, j’ai toujours été fait pour me sentir bienvenu. Représenter la Sierra Leone est quelque chose dont je peux être fier lorsque je repense à ma carrière. Je devrais mériter ma place dans l’équipe mais c’est une perspective excitante et j’ai hâte de faire partie de ce projet. Ils sont dans un processus de croissance et aspirent à se qualifier pour la Coupe du monde. Pour moi, c’est une opportunité incroyable et plus que simplement de jouer au football ».

Steven Caulker, nouvelle tête d’affiche de la Sierra Leone !

Cherchant sa stabilité avec un effectif renforcé, Keister déçoit pourtant au niveau des qualifications aux Coupes du Monde 2018 et 2022. En effet, la Sierra Leone se fera tout d’abord éliminer par le Tchad. Puis, dans un second temps, par l’ennemi héréditaire du Libéria en 2019 en ratant un penalty à la dernière seconde dans un stade Brookfields National Stadium incontrôlable, les supporters envahissants la pelouse juste après le coup de sifflet final. Pour les qualifications à la CAN 2019, Keister subit la disqualification de la sélection. Celle-ci est décidée par la FIFA pour cause d’ingérence politique au sein de la Fédération sierra-léonaise. Le réveil des Leone Stars attendra.

Tombant dans le groupe du Nigeria, du Bénin et du Lesotho, les Leone Stars présentent le profil d’une équipe solide et compacte mais surtout considérée comme sérieuse. Maintenant tant bien que mal ses chances de qualification jusqu’au dernier match de poule face au Bénin (reporté par deux fois), la Sierra Leone se qualifie le 15 juin après une victoire 2-1 entachée d’accusations de tricheries au niveau des tests COVID, cinq joueurs majeurs Béninois étant déclarés positifs peu avant le début du match. La demande de disqualification du Bénin n’en fera rien et c’est une Sierra Leone aux multiples facettes qui jouera la troisième CAN de son histoire.

Un succès sportif ayant le mérite de mettre en lumière les progrès récents du pays au niveau structurel mais ne pouvant faire oublier les scandales administratifs et de corruption gangrénant encore le football sierra-léonais dans sa quête de reconstruction et de rédemption d’une guerre civile encore présente psychologiquement. Un espoir encore porté par une majorité de sierra-léonais.

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