Le Cap-Vert, l’ambition comme horizon

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Après l’article évoquant la première CAN des Comores, il est temps d’aborder le cas de la deuxième nation insulaire présente à la CAN 2021 au Cameroun. Depuis sa première CAN en 2013, le Cap-Vert connaît une progression constante et pourrait bien devenir une des nations à surveiller lors de la compétition.

Ancienne colonie portugaise peuplée de 500 000 habitants, le Cap-Vert est ce que l’on pourrait appeler une belle surprise sur le continent africain depuis une petite dizaine d’années. Qualifiée pour la troisième CAN de son histoire après les éditions de 2013 et 2015, la sélection cap-verdienne a su se faire un nom au niveau continental. Et ce avec des moyens plus que limités. Moyens compensés également par une culture footballistique forte et une Fédération à la politique bien huilée. Focus sur une équipe insulaire qui détonne.

Entre âge d’or et déclin du Cap-Vert

Seconde nation des îles de cette CAN 2021 avec les Comores. Celle-ci a pourtant quelques longueurs sur ces dernières en matière d’infrastructures ou bien de professionnalisme de sa sélection. Composée exclusivement de joueurs évoluant hors des frontières nationales. Et d’un championnat local au niveau trop limité mais à la particularité rare (11 équipes situées sur 9 îles de l’archipel). La sélection se révèle depuis une petite dizaine d’années comme une sélection sérieuse, appliquée et tactiquement en place. Elle se qualifie en 2013 pour sa première CAN. La formation insulaire pousse même l’inédit plus loin. Elle parvient ainsi à se qualifier jusqu’en quarts de finale après un succès obtenu au bout du suspens face à l’Angola. Celle-ci est ensuite éliminée logiquement par le Ghana par la suite. Le Cap-Vert avait néanmoins montré que le continent africain pouvait compter sur une nouvelle nation émergente au niveau footballistique.

Le sélectionneur cap-verdien, Lucio Antunes, arborant le drapeau national après la victoire contre l’Angola à la CAN 2013 (Crédit photo : leprogres.fr)

Porté par une génération dorée comportant des joueurs comme Zé Luis, Mendes ou bien… Platini, la sélection se qualifie à nouveau pour la CAN en 2015. Elle affiche alors un niveau de jeu et un sérieux supérieur à 2013. Grâce, entre autres, à l’apport de nouveaux joueurs mais aussi une plus grande expérience acquise. Avantage d’un groupe ne changeant que peu au fil des années. Éliminés au stade des phases de poules à la défaveur de la différence de buts au bénéfice de la République Démocratique du Congo, Stopira et les siens démontrèrent pourtant, encore, que cette qualification à la CAN n’était pas due au hasard. Des prestations globales qui valent à la sélection de figurer à une belle 39ème place au classement FIFA en 2015. Elle se positionne alors également à la 4ème place du classement de la CAF.

Par la suite, les Tubarões Azuls (Les Requins Bleus, NDLR) allaient manquer par deux fois leur qualification aux CAN 2017 et 2019. Ne parvenant pas à terminer dans les meilleurs deuxièmes en 2017 malgré des bons résultats. Terminant derniers de leur poule de qualification en 2019. Le signe de déclin d’une génération dorée vieillissante ?

Une sélection construite sur les binationaux

Un déclin qui peut sembler inéluctable. Surtout quand on pense à la moyenne d’âge de la sélection présente au Cameroun, à savoir 28,07 ans. Et avec encore certains joueurs présents à la CAN en 2013. Néanmoins on peut voir une jeune génération poindre et montrer le bout de son nez depuis peu. À l’image de Kenny Rocha, 20 ans, déjà présenté comme la future base du milieu cap-verdien. Ce renouvellement passe également par les différentes politiques menées par la Fédération cap-verdienne de Football. On pense notamment à la poursuite de la politique de « recrutement » des binationaux, courante sur le continent africain. Politique quasiment indispensable pour un pays de seulement 500 000 habitants.

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Forte de 800 000 personnes à travers le monde. Notamment au Portugal, aux Etats-Unis ou en France. La diaspora cap-verdienne constitue alors un vivier essentiel au bon fonctionnement de la sélection. Ainsi des joueurs comme Willy Semedo, Willis Furtado ou bien Julio Tavares, étant nés ou ayant grandi en France, ont rejoint les Crioulos (les Créoles, NDLR) par ce biais. Un exemple, plus curieux et croquignolet, a défrayé la chronique en 2019. À savoir la première sélection de Roberto Lopes. Joueur d’origine cap-verdienne par son père et né en Irlande à quelques encablures de Dublin. Courtisé par la sélection via son profil LinkedIn, le solide défenseur central des Shamrock Rovers est depuis devenu un cadre de la sélection. Il apporte alors son expérience et sa manière de jouer, somme toute irlandaise.

La diaspora cap-verdienne à travers le monde en 2016. Le Cap-Vert compte beaucoup sur ses « îles extérieures » pour se développer (Crédit photo : cafe-geo.net)

Un manque d’apport de jeunes issus du cru ou d’absence totale des joueurs évoluant dans le championnat local que la Fédération entend bien combler sur le temps long. Grâce à l’amélioration des infrastructures mais également de l’encadrement des directions sportives dans les clubs et leur professionnalisation. Un sentiment de gâchis envers une jeunesse cap-verdienne prometteuse jouant dans les rues de Praia, la capitale, parfois surnommée « Petit Brésil » de par sa forte activité footballistique héritée du colonialisme portugais. Un sentiment notamment partagé par le sélectionneur, Bubista : « Aujourd’hui, il est difficile de construire à long terme parce que nos jeunes partent rapidement. Mais il n’y a pas de choix, si on veut aller loin, nous avons besoin d’investir sur le plan local », celui-ci entendant bien collaborer de concert avec la Fédération dans ce but.

Une politique de modernisation et de formation

Pourtant quels peuvent être les ressorts politiques et économiques de la Fédération dans la réalisation de ces projets et la modernisation globale du football cap-verdien ? De plus, dans un contexte sanitaire inédit. Celui-ci touchant de plein fouet les bourses des institutions footballistiques du pays de Cesária Évora. Le manque constant de moyens étant une musique également bien connue dans l’archipel. Un constat que ne reniera pas Mario Semedo, le président de la Fédération cap-verdienne de Football : « Le Cap-Vert a des besoins spécifiques. Nous sommes un pays pauvre de petite taille. Le sport revêt une grande importance à nos yeux. Nous rencontrons beaucoup de difficultés pour orienter nos jeunes. Le sport est donc essentiel au développement de notre pays. ».

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Des dépenses que les instances n’hésitent pas à faire, dans la mesure de leurs moyens. Comme lors de la saison 2019-2020. Année où la Fédération a dépensé près de 400 000 euros pour financer les déplacements de certaines équipes du championnat. Ces dernières étant touchées durement par la COVID. Toutefois, impossible pour elle d’assumer totalement la modernisation des infrastructures. Plus particulièrement celle des stades, pierres angulaires d’une pratique régulière et sereine du football au Cap-Vert.

Ainsi, la Fédération est aidée en ce sens par les instances internationales. Plus particulièrement par la FIFA dans le cadre du programme Forward. Ce programme ayant pour but d’améliorer les conditions d’accès et de pratiques du football au niveau mondial. Par ce biais, entre 2019 et 2021, le Cap-Vert a pu notamment rénover Estádio Municipal Adérito Sena de Mindelo pour un montant de 600 000 dollars. Cette rénovation a permis au stade de l’île de Sao Vicente de pouvoir accueillir des matchs internationaux. Notamment des matchs de qualification pour la Coupe du Monde. Le siège de la Fédération, à Praia, est également rénové.

L’Estádio Municipal Adérito Sena de Mindelo, après sa rénovation, peu avant la réception du Nigéria en qualifications pour la Coupe du Monde 2022. (Crédit photo: Compte Twitter officiel fcfcomunica)

Pourtant, le principal projet reste à ce jour la construction de trois académies fédérales, prévue avant 2025. Elles pourraient alors donner du crédit à la nouvelle politique de formation voulue par le football cap-verdien. Celui-ci voulant assurer durablement son nouveau statut sur la scène footballistique africaine tout en retenant le plus longtemps possible ses jeunes joueurs talentueux au pays.

Une modernisation des structures faisant également écho au renouvellement des encadrants et notamment des entraîneurs, voulu par Mario Semedo : « Les entraîneurs des clubs étaient choisis parmi les amis et proches des dirigeants de clubs et les professeurs d’éducation physique et sportive ». Et ainsi endiguer un phénomène retardant l’éclosion d’un football à la formation efficace basée sur la qualité des encadrants.

Le football cap-verdien entamait ainsi peu à peu sa mue vers un football plus professionnel, structuré et formateur. Toutefois cette mue ne pouvait se concrétiser concrètement et totalement que par des résultats positifs de la sélection sur le plan continental. Les principaux clubs insulaires, le CS Midelense et le Sporting de Praia, ne pouvant encore assumer ce statut d’étendard du football cap-verdien à l’international.

Le retour au premier plan

Loupant les deux dernières éditions de la CAN, les Tubarões Azuls avaient à cœur de se qualifier pour la CAN 2021 prévue au Cameroun. Ils se retrouvent dans le groupe du pays hôte, du Rwanda et du Mozambique en qualifications. La sélection enchaîne alors quatre matchs nuls lors de ses quatre premiers matchs avec notamment trois 0-0 démontrant le sérieux de sa tactique défensive plus ou moins réputée depuis quelques années. Sa qualification passe donc par des succès contre le Cameroun (déjà qualifié) et le Mozambique. Recevant les hommes de Toni Conceição à Praia le 26 mars 2021, les Cap-Verdiens se subliment. Ils obtiennent un beau succès (3-1) les plaçant dans une position idéale dans la course à la seconde place.

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Pour valider sa qualification, les hommes de Bubista doivent absolument gagner sur les terres d’un Mozambique déjà éliminé. Cependant ce dernier avait à cœur de bien finir des qualifications ratées, à domicile, devant son public. Secoués lors du premier acte par des Mozambicains n’ayant plus rien à perdre, les Crioulos font le dos rond. Ils peuvent compter sur une assise défensive bien huilée et tactiquement en place. Ils rentrent plus entreprenants en seconde période. Le salut ne viendra pourtant que du but contre son camp du malheureux Faisal Bangal à la 59ème minute. N’étant plus inquiété jusqu’à la fin de la rencontre, le Cap-Vert pouvait ainsi savourer son retour à la CAN, six ans après sa dernière participation. Invaincue durant les qualifications, la sélection cap-verdienne confirmait son retour sur le devant de la scène continentale.

La qualification cap-verdienne pour la CAN 2021, obtenue au Mozambique, concluant une phase de groupe maîtrisée. (Crédit vidéo : YouTube CAF TV)

Faisant partie des dernières nations à valider sa qualification à la CAN camerounaise, la sélection insulaire a pu compter sur les éliminatoires à la Coupe du Monde 2022 pour parfaire ses derniers détails tactiques. Un moyen de bien aborder une compétition dans laquelle les hommes du président Mario Semedo auront de grandes ambitions. Actuellement 73ème nation au classement FIFA, le Cap-Vert a pu confirmer tous les espoirs placés en lui durant ces éliminatoires. Il échoue de peu à se qualifier au troisième tour des qualifications à la Coupe du Monde. Le mérite étant d’avoir pu faire douter le Nigeria jusqu’au dernier match. Pour au final ne finir qu’à deux petits points des Super Eagles.

Peu de temps avant, en juin dernier, la sélection cap-verdienne avait affronté et perdu contre le Sénégal d’Aliou Cissé en match amical, ce dernier ne tarissant pas d’éloges sur une nation étonnante et à la réputation établie : « C’est une équipe qui a changé d’entraineur, de staff, qui en est reconstruction avec des binationaux venus du Portugal. Le Cap-Vert est une équipe très disciplinée. Ils ont l’habitude de jouer à 5 derrière et c’est une équipe plus que mature et plus confirmée que la Zambie. Nous nous attendons à un match très difficile ».

Une analyse juste qui ne sera confirmée que par des résultats dans une CAN attendue de pied ferme par tous les acteurs du football cap-verdien. Ceux-ci attendant sans l’évoquer une nouvelle qualification en quarts de finale. Une qualification qui serait obtenue aux bénéfices d’un football cap-verdien hybride et nouveau. Un football national auquel le président Mario Semedo vante les principes rassembleurs : « Cette équipe va au-delà du football. En plus d’être le liant entre les différentes parties de l’archipel, c’est la courroie de transmission entre le pays profond et l’importante diaspora ». Une nation unie au-delà des mers et des littoraux. Ambitieuse et organisée. Une nation qui fera sans doute parler d’elle dans les semaines à venir. L’Afrique est désormais prévenue.

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