La Squadra Azzura et ses « oriundi » : un amour impossible ?

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Championne d’Europe sortante, l’Italie a enfin retrouvé le goût du succès quinze ans après son dernier titre majeur. Si tout se passe bien sur le terrain, une éternelle polémique continue d’échauffer les esprits en interne. La présence des joueurs oriundi en sélection est-elle menacée ?

Jorginho, Emerson, Rafael Tolói : ces trois joueurs ont deux points communs. Primo, ils se sont adjugés l’Euro en juin dernier. Secundo, ils sont nés brésiliens avant d’obtenir la nationalité italienne. Cette particularité est loin d’être anodine : la tradition des « oriundi » perdure depuis bientôt un siècle. Tantôt approuvés, tantôt décriés, ces joueurs binationaux n’ont jamais fait l’unanimité auprès du peuple italien. Si la polémique peut paraître anodine, elle est en fait révélatrice des problèmes qui touchent le football italien…

Les Rimpatriati sous Mussolini

L’histoire des oriundi prend racine au début du siècle dernier. Pour faire briller sa sélection, le régime fasciste italien ouvre ses portes aux sud-américains dans un but de naturalisation. Pourtant réticent à l’accueil des émigrés, Benito Mussolini fait exception pour ces sportifs venus du Brésil, d’Argentine ou d’Uruguay. La raison avancée est celle du « retour aux sources ». En effet, durant les années précédant la première guerre mondiale (1914-1918), une vague de départs vers l’Amérique avait pris place en Italie. L’idée du gouvernement est donc de « rapatrier » les footballeurs originaires de ces pays afin de renforcer les équipes du championnat.

Julio Libonatti, l’oriundi originel (crédit photo : The Football Pink)

Très vite, le parti fasciste décide d’amplifier cette stratégie en naturalisant ceux qu’on surnomme alors les « rimpatriati » (rapatriés en français). Cela leur ouvre par conséquent les portes de la sélection. L’Italie se présente à la Coupe du monde 1934 avec cinq joueurs sud-américains dans ses rangs. Parmi eux, Luis Monti, milieu de terrain né à Buenos Aires et qui a disputé la finale de 1930… sous les couleurs de l’Albiceleste. Quatre ans plus tard, c’est une nouvelle finale pour Monti, et l’issue lui sera cette fois favorable. Grâce notamment à un but de « l’Argentin » Raimundo Orsi, les Italiens battent les Tchécoslovaques (2-1) et s’adjugent une première étoile. Anecdote surprenante : après ce passage éclair en Italie et un titre en poche, Orsi retrouvera sa sélection d’origine, l’Argentine.

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La seconde guerre mondiale et ses conséquences viendront stopper provisoirement le phénomène des rimpatriati. Il faut attendre les années 1960 pour voir la tradition réapparaître. Des stars comme l’Argentin Omar Sívori ou le Brésilien José Altafini quittent leur sélection pour jouer sous les couleurs italiennes. Le terme « rimpatriati » est abandonné, jugé trop proche du fascisme, et est remplacé par le mot « oriundo », qui signifie « originaire de ». Lui-même provient du verbe latin « oriri » qui veut dire « prendre sa source ». Sa définition englobe tous les étrangers nés en dehors de l’Italie ayant par la suite été naturalisés, et ne se réfère pas uniquement aux sud-américains (même si ceux-ci sont largement majoritaires).

Les oriundi du XXIème siècle

Depuis 1960, les oriundi ont connu quelques décennies compliquées. Certaines périodes verront même la fédération italienne interdire leur présence en sélection. Le véritable retour de ces joueurs binationaux ne se fera qu’en 2003. L’Argentin Mauro Camoranesi renoue avec la tradition et deviendra un incontournable de la Squadra Azzura. Il disputera un total de cinquante-cinq matchs sous le maillot italien et marquera quatre buts. Surtout, il remportera la Coupe du monde 2006 en étant titulaire en finale face aux Bleus. Ses déclarations d’après-match ont tout de même de quoi surprendre : « Mon sang est argentin et le restera. J’ai simplement choisi de défendre les couleurs de l’Italie avec dignité ».

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Ces dernières années, une flopée d’oriundi a débarqué en sélection. Amauri, Pablo Osvaldo ou encore l’ex-parisien Thiago Motta ont tous revêtu le maillot italien… sans grand succès. Ces joueurs n’auront pas marqué les esprits par leurs performances, jugées insipides, mais auront en revanche relancé le débat sur la légitimité des oriundi. En effet, le comportement de certains de ces joueurs pose question. Pablo Osvaldo sera exclu temporairement de la sélection pour son attitude irrespectueuse sur et en dehors des terrains. Thiago Motta se voit reprocher son manque criant de patriotisme, lui qui a toujours montré un attachement à son Brésil natal et qui décide subitement de rejoindre la Squadra Azzura.

Peu à son avantage en sélection,Thiago Motta n’a jamais convaincu les Italiens (crédit photo : Football 365)

Cela fournit des arguments aux détracteurs des oriundi qui voudraient voir de « vrais » Italiens défendre les couleurs du pays. En 2016, Roberto Mancini se montrait critique envers les choix du sélectionneur Antonio Conte : « Notre équipe doit rester italienne. Ceux qui sont nés en dehors du territoire, même de parents italiens, ne devraient pas y figurer. C’est mon opinion et j’y tiens ». Les oriundi manquent-ils vraiment de patriotisme ? Pas forcément. En réalité, chaque cas est très différent, mais le patriotisme est une notion abstraite et subjective sur laquelle il ne faut pas se focaliser. Le journaliste Valentin Pauluzzi nous éclaire : « Un joueur comme Totti par exemple est beaucoup plus attaché à sa ville, Rome, qu’à l’Italie. Mais c’est le cas pour tous les pays, donc on peut pas reprocher grand-chose aux oriundi ».

Un débat de plus en plus insistant

Le débat de la légitimité des oriundi ne s’arrête pas au patriotisme. Il est en fait bien plus complexe et les deux camps qui s’opposent disposent chacun de plusieurs arguments. L’un des points les plus sensibles est la question de formation. Quand des Italiens « pure souche » effectuent toutes leurs gammes parmi les équipes jeunes du pays, pour au final être recalés en sélection au profit d’un joueur qui n’a presque rien d’Italien, il y a de quoi s’interroger. Alors entraîneur du Hellas Vérone, Andrea Mandorlini constatait avec lassitude : « On fait tout pour sortir des jeunes et puis on prend des oriundi ».

Andrea Mandorlini n’est pas favorable aux oriundi (crédit photo : Calciodangolo)

Ce qui dérange la plupart des opposants, ce ne sont pas les oriundi eux-mêmes mais plutôt leur façon de s’intégrer. Amauri, Osvaldo, Ledesma ou encore Éder ont tous passés plusieurs années en Italie, et ont pour certains connu les équipes jeunes avant d’accéder à la Nazionale. A contrario, Thiago Motta ou Gabriel Paletta ont débutés leur carrière internationale sous un autre maillot et n’ont pas un grand passif sur les terres italiennes. Si le premier cas semble acceptable, on peut facilement comprendre la frustration de certains au regard du deuxième. Le problème, c’est que la plupart des « anti-oriundi » ont tendance à ne pas faire la différence entre les différents types de profils.

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Chez les tifosi, la façon de voir les choses relève souvent de la mauvaise foi. Valentin Pauluzzi explique : « Le supporter a un raisonnement binaire : soit le joueur est bon, comme Jorginho, et ça ne pose pas de problèmes, soit le joueur est moyen, comme Emerson, et là si il est absent ce n’est pas plus mal ». Comme toujours dans le football, c’est la vérité du terrain qui forge les avis. Les oriundi savent qu’ils doivent prouver leur valeur avant d’être acceptés par le public.

Les oriundi, un choix par défaut ?

Le football italien semble de plus en plus s’ouvrir aux oriundi grâce à une plus grande ouverture d’esprit. Mais cette tendance a quelque peu profité de la faiblesse de la Squadra Azzura. La réussite de l’Euro 2020 éclipse en partie les années galères qui lui ont précédé, marquées par l’absence de la sélection à la Coupe du monde 2018. Cet affaiblissement de l’Italie s’explique principalement par le manque de joueurs de haut niveau sélectionnables. Les grands clubs européens s’ouvrent de moins en moins aux Italiens, tandis qu’en Serie A le pourcentage de joueurs étrangers dépasse nettement celui de l’Allemagne, la France et surtout l’Espagne.

Pourquoi les Italiens ne parviennent-ils plus à s’imposer dans leur propre championnat ? Cela peut être une simple question d’argent : certains joueurs étrangers sont plus accessibles financièrement que les joueurs locaux. Mais le problème vient aussi de la formation : plus d’un tiers des joueurs composant le championnat U19 sont étrangers. Cela limite encore davantage le nombre de jeunes joueurs italiens lancés dans le monde professionnel. Pour contrer la baisse de niveau de la sélection, la politique des oriundi a été choisie comme solution temporaire, ce qui explique la volonté de naturaliser à tout prix des joueurs « moyens » afin de renforcer l’équipe tant bien que mal.

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Ainsi, des joueurs oriundi aux lointaines origines italiennes ont pu obtenir la nationalité en un claquement de doigts, malgré le fait que leurs ancêtres avaient quitté l’Italie au XIXème siècle… Les autorités se montrant arrangeantes avec ces joueurs au nom de la loi du sang. Paradoxalement, il est bien plus difficile d’obtenir la naturalisation par la loi du sol. L’exemple typique d’un Mario Balotelli est frappant. Né en Italie de parents ghanéens, puis adopté par une famille italienne, l’ancien attaquant de Nice et de l’OM a dû patienter jusqu’à ses dix-huit ans pour obtenir la nationalité et ainsi accéder à la Squadra Azzura.

Stephan El Shaarawy et Mario Balotelli : deux des rares joueurs d’origine africaine présents en sélection italienne (crédit photo : Independent.ie)

On remarque d’ailleurs que la sélection comporte très peu de joueurs originaires du continent africain. Ces dernières années, seuls Balotelli, Moise Kean ou encore Stephan El Shaarawy se sont montrés régulièrement sous ce maillot. Sont-ils moins Italiens que Ledesma, Amauri ou Osvaldo ? Évidemment que non. La complexité des lois ne profite pas à l’Italie qui peut s’attendre à perdre de vraies pépites pour sa sélection.

Quel compromis pour les oriundi ?

Le débat de la légitimité des oriundi en sélection est donc loin d’être réglé. Comme l’a récemment prouvé Jorginho, leur présence peut être un véritable atout. Attention cependant à ne pas en abuser en convoquant des joueurs qui n’ont presque plus rien d’italien depuis des générations. Pour éviter ces anomalies, l’Italie doit de nouveau faire confiance à ses jeunes sans pour autant se priver d’une diversité culturelle apportée par certains oriundi. Une philosophie qui semble avoir été adoptée avec succès par Roberto Mancini en juin dernier.

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