Football asiatique : une envie de grandir gangrenée par l’instabilité

Le Japon bat la Mongolie 14-0 lors des qualifications à la Coupe du Monde 2022. (Crédit : AFP Photo)
Le Japon bat la Mongolie 14-0 lors des qualifications à la Coupe du Monde 2022. (Crédit : AFP Photo)

Le football en Asie est en constante expansion. Il faudra compter sur de nombreuses nations asiatiques dans le futur du football. Pourtant, ce continent reste dénigré et a une mauvaise image dans l’imaginaire collectif. Et de fait, de nombreux problèmes ternissent et rendent difficile le développement du football asiatique.

Comme dit par Romain Molina dans son «Space» Twitter du 18 novembre 2021, l’Asie est un continent où la corruption fait des ravages. Elle est une des causes de la difficulté de ce continent à se faire une place dans le football moderne. Mais bien d’autres éléments rentrent en compte et ralentissent le développement du football asiatique, pourtant immense vivier potentiel de talents.

La corruption sur fond d’instabilité géopolitique

Tout comme l’Afrique, l’Asie est très instable géopolitiquement. Beaucoup de pays sont nés récemment de la fin des colonies. Les Russes ont ainsi laissé derrière eux les pays d’Asie Centrale, tous embourbés dans des guerres civiles. De l’Angleterre ont résulté des pays comme l’Inde ou le Pakistan où la majeure partie de la population vit dans la misère, et idem pour la France avec l’Indochine. Au milieu de tout ça, les puissants comme le Japon ou la Chine essaient de tirer profit de ces problèmes. C’est ainsi que des tensions se sont créées et persistent sur ce continent.

Cette instabilité va avoir pour conséquence la fragilité de l’AFC, en français la Confédération Asiatique de Football. Cette organisation est l’équivalent de l’UEFA mais pour le continent asiatique. Elle regroupe 47 sélections et son siège se situe à Kuala Lumpur en Malaisie. Cependant, chaque année, l’AFC se retrouve dans des scandales, notamment en rapport avec l’arbitrage très douteux de certaines rencontres.

Le cas le plus récent a eu lieu il y’a quelques semaines lors de la rencontre Liban/Emirats Arabes Unis. Pendant cette opposition, un arbitrage pro-émirati menant même à la victoire des Emirats a été constaté. En fin de match surtout, un penalty très discutable a été accordé pour les Emirats, et n’a pas pu être contesté par la VAR qui ne marchait apparemment plus. Il fait d’autant plus scandale qu’il éjecte provisoirement le Liban de la troisième place du groupe de qualification, synonyme de barrages et d’une potentielle qualification pour la Coupe du Monde. Cependant, l’affaire n’a été que très peu relayée et l’AFC a même tenté de l’étouffer, profitant du peu de médiatisation de ce match. Et ce n’est pas la première fois que le Liban peut se sentir lésé.

D’une manière générale, l’arbitrage pose beaucoup de questions lors des matchs internationaux en Asie. La géopolitique rentre en compte car certains pays semblent avoir une grosse influence sur l’AFC, notamment ceux du Golfe, et utilisent ce pouvoir contre leurs rivaux.

On retrouve ces mêmes scandales dans beaucoup de fédérations asiatiques, particulièrement en Asie du Sud-Est. L’Indonésie est un pays qui revient beaucoup quand on parle de corruption et de matchs truqués. C’est simple, chaque année un nouveau scandale autour de ce sujet explose là-bas.

«Quasiment tous les championnats d’Asie du Sud-Est, d’Europe de l’Est, d’Amérique latine et même d’Irlande sont truqués»

Romain Molina

En 2018 par exemple, un haut-placé de la PSSI (l’équivalent de la FFF en Indonésie) a été surpris en train de négocier avec le coach d’un club, le Madura FC, pour que ce dernier fasse perdre son équipe lors d’un match de deuxième division capital pour la montée. Bien qu’il ait été arrêté, le haut placé s’en est tiré avec seulement une amende et une suspension de 3 ans. Et même si la fédération semble promettre de « lutter contre la corruption », aucun résultat n’est visible dans ce pays. Pays avec pourtant un énorme potentiel, mais dont le football s’enfonce dans la crise.

Même s’il est l’un des milieux les plus prometteurs d’Asie, l’avenir de Marselino Ferdinan n’est pas tout tracé. Le jeune indonésien va souffrir du manque de reconnaissance de son pays, à cause notamment de la corruption (crédit photo : Persebaya.id)

Cependant la corruption n’est pas le seul problème rendant le développement du football asiatique difficile…

Ecarts de niveau

Pourquoi aime-t-on le football ? Car c’est un sport qui nous fait vibrer, où tout est possible. Même dans certains championnats dominés par une équipe comme la Ligue 1, il peut toujours y avoir des surprises. Lille l’a prouvé l’an dernier. C’est le fait que tout ne soit pas joué qui nous fait aimer le football, et qui rend populaires certains championnats, en plus de la qualité des joueurs présents.

En Asie, malgré le fait que le réservoir à talents bruts soit indéniable, peu de championnats sont reconnus pour la qualité de leur jeu. Même si cela tend à s’améliorer d’années en années, il ne faut pas compter que sur ça. On pourrait alors imaginer que le suspens pourrait aider à ce développement. Une lutte serrée pour le titre ferait parler d’elle, serait attirante…

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Malheureusement, rares sont les championnats en Asie qui peuvent aujourd’hui se vanter d’être palpitants. La présence d’un club dominant est devenue systématique, dans des petits championnats comme dans les grands.

C’est ainsi que le Guangzhou Evergrande a survolé la Chinese Super League de 2011 à 2017 sans réel partage. Grâce à un recrutement à base de grades stars telles que Paulinho, Talisca, Cléo ou Jackson Martinez, le club a su dominer son pays tout en faisant parler de lui grâce à ses stars, ce qui limite cependant les effets néfastes de cette domination.

En revanche, dans les plus petits championnats, les stars ne peuvent pas compenser l’absence de surprise. Depuis 2014, l’Istiklol Dushanbe domine complètement la Vysshaya Liga au Tadjikistan ! En 2021 comme chaque année, le club a compté une dizaine de points de plus que ses poursuivants, en ayant gagné la plupart de ses matchs sur un score fleuve. Et même si ce club est un modèle dans son pays, il nuit clairement à l’exportation de son championnat. Si tout se joue à l’avance, quel intérêt de regarder ? D’ailleurs, ils faut prendre en compte que ce club est très proche de l’État qui l’a promu en tant que club vitrine. Son budget est d’ailleurs aussi largement supérieur aux autres clubs du pays.

L’Istiklol Dushanbe remporte son 10ème titre de champion du Tadjikistan. Son 8ème de suite.

Et ce fonctionnement s’applique aux autres pays d’Asie Centrale comme l’Ouzbekistan dominé par le Pakhtakor Tachkent et le Kirghizistan dominé par le Dordoi Bishkek.

Pour que les championnats asiatiques réussissent à se développer, le spectacle soit donc être un élément majeur. Ce n’est bien évidemment pas de la faute des clubs qui profitent de la situation pour régner. Le but de chaque club est de se hisser le plus haut possible. C’est le rôle des fédérations d’imposer certaines règles financières et surtout d’être neutres, de ne pas promouvoir un unique club.

C’est ce qu’il se passe à Singapour, un petit pays qui trouve une recette et qui commence à bien développer son football, de manière saine. Cette année, il aura fallu attendre la dernière journée pour voir les Lion City Sailors décrocher leur troisième titre, aux dépends de l’Albirex Niigata Singapore.

Le match de la victoire en championnat pour Lion City Sailors. Le club du District de Bishan remporte son troisième titre dans une S-League palpitante jusqu’à la dernière journée. (crédit vidéo : Youtube – Lion City Sailors)

Le cas de la Chinese Super League

C’est le coup de tonnerre en Asie en fin d’année 2021 : l’effondrement du championnat chinois. Après une décennie d’investissement dans la rénovation d’infrastructures et dans le recrutement de joueurs avec des salaires faramineux, les résultats voulus ne sont finalement pas arrivés en Chine. L’équipe nationale n’a pas su se développer et reste une sélection faible d’Asie, loin du Japon et de la Corée du Sud. Quant aux club, la plupart sont surendettés, certains grands noms comme le Tianjin Tianhai ont même disparu.

Certes, la pandémie du Covid-19 a fortement exacerbé les problèmes financiers, mais le modèle chinois ne pouvait pas être viable. La trop grande différence de niveau entre les joueurs et entre les clubs ne pouvait pas rendre ce championnat attractif. Et encore moins exportable à l’international. Les Chinois eux-mêmes se sont lassés du football au profit du basketball qui monte en puissance dans ce pays.

Même si l’échec est considérable et préjudiciable pour tous les joueurs locaux, certains même très talentueux, il aura servi de leçon à tous les autres pays pensant que l’argent est la clé pour développer un championnat.

Le modèle de l’Albirex Niigata, dangereux ?

L’Albirex Niigata est un club de JLeague 2 (seconde division japonaise) basé dans la ville de Niigata, à 300km au Nord de Tokyo. Ce club a beaucoup évolué en JLeague par le passé et est reconnu comme un bon club formateur au Japon. Une des raisons de cette bonne formation est la présence de plusieurs clubs satellites dans différents championnats asiatiques. L’Albirex Niigata Singapore est le cas le plus connu. On pourrait se dire que ce n’est pas le seul club à disposer d’un ou plusieurs clubs satellites. En effet, beaucoup de clubs européens le font sans que cela ne pose trop de problèmes d’éthique.

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Mais à Singapour, on ne parle pas de quelques joueurs japonais envoyés là-bas… Mais bien de 60 % de l’effectif ayant la nationalité japonaise et provenant de l’Albirex Niigata ou d’autres clubs, dont des clubs universitaires. Et ces joueurs japonais sont bien plus souvent titulaires que les joueurs locaux du club. C’est ainsi qu’à chaque match, seuls 3 ou 4 footballeurs locaux jouent pour L’Albirex Niigata Singapore. Cela pose évidemment un gros problème. Comment développer le football local si un club étranger envoie ses joueurs prendre les places des locaux ? C’est dans le devoir de la fédération singapourienne de protéger son football en changeant la réglementation à ce sujet. Mais on imagine mal Singapour faire ça. D’autant que le pays entretient d’excellentes relations avec le Japon et qu’une fois de plus la géopolitique influe beaucoup le football.

Les joueurs de l’Albirex Niigata Singapore sur la feuille de match lors du dernier match de la saison 2021 contre Tanjong Pagar. Sur 18 joueurs, 14 sont japonais.

Le club de Niigata possède aussi un club identique au Cambodge, dans la capitale Phnom Pehn. Or, ce dernier a un peu plus de mal à se développer. Ce club en lui même n’est pas si dérangeant que ça. Certes il se sert d’un championnat étranger pour valoriser ses joueurs et ralentit un peu le développement du football local, mais à cette échelle, cela reste minime. Ce qui fait peur, c’est que d’autres club de championnats majeurs d’Asie ne fassent la même chose. Cela transformerait les championnats locaux en amoncellement de clubs satellites. Et cela signerait l’arrêt de mort du développement du football dans ces nations.

Ces points sont donc les raisons majeures de la difficulté de développement du football asiatique. Nous avons beaucoup parlé des championnats car ils sont responsable de ce qui saute le plus aux yeux pour ceux qui ne suivent pas le football asiatique : les différences de niveau entre les sélections. Ce sont ces différences qui discréditent le plus ce continent. Ce sont donc sur ces fédérations nationales, ces dirigeants de championnats, que l’Asie doit compter. Ils sont les seuls à pouvoir faire vraiment évoluer le football local et faire de l’Asie un modèle. Encore faut-il que cela les intéresse…

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