AS Vita-TP Mazembe, le classique congolais

Vita-TPM

Barça-Real, Boca-River, Milan-Inter et tant d’autres classiques ou derbys bercent chaque année les amateurs de football. Néanmoins certains de ces matchs, hors Europe, méritent qu’on s’y attarde, notamment en République démocratique du Congo où chaque année un match attire les yeux de tous les Congolais.

Dans la multitude des classiques du football mondial, la rencontre entre l’AS Vita et le TP Mazembe fait assurément figure de singularité. Il confronte les deux clubs les plus titrés de la République démocratique du Congo. Ce classique a souvent donné lieu à des matchs enlevés mais aussi à des scènes de violence. Le tout sous fond de rivalité sportive mais également politique. Focus sur le match le plus chaud du pays de Lumumba.

L’âge d’or du football congolais sous fond de décolonisation

Expliquer le fond de la rivalité entre ces deux clubs c’est faire appel à de nombreuses thématiques. Celles-ci allant parfois au-delà du simple cadre sportif. On peut notamment évoquer la localisation géographique des deux clubs. L’AS Vita à Kinshasa, capitale du pays, et situé au nord-ouest de celui-ci. Le TP Mazembe à Lubumbashi, capitale du cuivre et centre économique essentiel du pays, situé au sud-est du pays. 2293 kilomètres séparent les deux villes. Un véritable fossé, un monde, séparant deux aires géographiques à l’histoire conflictuelle. Une histoire d’autant plus vérifiable au moment de la décolonisation au début des années 60.

Dans ce contexte, la colonie belge du Congo va se diviser en trois entités politiques. Nous sommes alors dans ce que l’on appelle désormais, la crise congolaise (1960-1965). À savoir, le gouvernement Kasa-Vubu/Mobutu à Kinshasa. Le gouvernement Gizenga à Stanleyville au nord-est. Le Katanga à Élisabethville (ancien nom de Lubumbashi, NDLR) mené par Moïse Tshombe. Ce dernier, sécessionniste, est soutenu par des lobbys pro-occidentaux. Notamment l’UMHK, l’Union minière du Haut Katanga, groupe industriel symbole de la colonisation belge. Ainsi s’installe une confrontation politique entre le gouvernement de Kinshasa, plus ou moins pro-indépendance (sous fond de rivalité Lumumba-Mobutu, miroir de la Guerre Froide) et celui d’Élisabethville, nettement pro-occidental mais cherchant à avoir aussi son indépendance.

Un Congo divisé et morcelé au moment de la décolonisation en 1961. Source des dissensions actuelles entre Kinshasa et Lubumbashi. (Crédit photo: Page Wikipédia « Crise congolaise »)

Cette dernière aboutie par la chute du Katanga et du gouvernement Tshombe en 1963. Mobutu et le gouvernement Kinshasa l’emportent avec l’appui de l’ONU et exerce désormais son influence sur l’ensemble du pays. Position renforcée après avoir maté la révolte, d’inspiration communiste, des Simbas à l’est du pays. Le coup d’État mené par Mobutu en 1965, installe un pouvoir exécutif fort autour de sa personne. Cependant, et malgré l’union récente, cet épisode révolutionnaire marque les consciences congolaises. Plus particulièrement en Katanga où la méfiance envers le pouvoir central de Kinshasa est toujours plus ou moins présente.

L’indépendance de la République démocratique du Congo a pour conséquence le développement rapide du championnat local. Celui-ci est relativement jeune, sa création datant de 1958. Il est entre autres une des dernières tentatives de réformes sportives du pouvoir belge alors en place. Suivent les politiques de nationalisation dans l’économie. On pense notamment dans les mines et les plantations. Le football se voit aussi « nationaliser » avec la mise en place d’un système dérogatoire pour toute volonté de transfert d’un joueur congolais hors des frontières du pays. En d’autres termes, les joueurs congolais sont retenus au pays. Cette politique a pour but de conserver les meilleurs joueurs du territoire afin de développer le football congolais. D’en faire une place forte du football africain. Une situation qui profite particulièrement à deux clubs fondés pendant la colonisation, l’AS Vita et le TP Mazembe.

À LIRE: L’Afrique : ce continent qui embellit le football belge

Fondée sur ce que sera plus tard la politique de zaïrianisation au début des années 70. Cette politique a un effet incontestablement positif sur le sport congolais et plus particulièrement sur le football. Qu’il soit au niveau des clubs ou bien de la sélection. Devant trouver dans l’exil, et notamment en Belgique, le moyen de progresser, les joueurs congolais bénéficient de conditions plus favorables à l’expression de leur talent au pays de Mobutu.

Cette captation du talent congolais dans le championnat local permet à l’AS Vita et au TP Mazembe d’émerger aux niveaux national et continental. Les deux clubs se partagent ainsi 8 des 10 titres obtenus entre 1966 et 1976. Durant l’âge d’or du football congolais. Une suprématie se confirmant sur le plan continental. Le TP Mazembe remportant deux Ligues des Champions de la CAF en 1967 et 1968 tout en participant à quatre finales successives (1967, 1968, 1969, 1970). L’AS Vita remportant lui aussi le trophée en 1973, face au géant ghanéen de l’Asante Kotoko. Cet âge d’or du football congolais dure jusqu’aux années 80 et la mise en sommeil progressive des deux clubs. Ces derniers ne sont plus aussi dominateurs sur le plan national. À la défaveur de la levée des réglementations sur la libre circulation des joueurs congolais et une libéralisation ascendante du marché des transferts.

Un classique congolais en sommeil mais jamais disparu

De ce fait, les années 80-90 des deux clubs ne sont pas florissantes. L’AS Vita remporte tout de même trois titres de champion et fait une finale de Ligue des Champions de la CAF durant cette période. Un bilan malgré tout bien maigre. Surtout au regard du statut qu’ont pu avoir les deux clubs fut une période. Les deux ennemis d’un temps rongent alors leur frein attendant des jours meilleurs. Des clubs comme le DC Motema Pembe, l’AS Dragons Bilima ou bien du FC Saint Éloi Lupopo viennent ainsi contester la suprématie nationale des deux clubs phares du football congolais. Pourtant, et comme ce fut le cas pour leur ascension, l’AS Vita et le TP Mazembe vont profiter d’événements politiques pour à nouveau atteindre les sommets du football national. Le tout en réaffirmant leur domination tout en renforçant un antagonisme jamais totalement disparu.

L’ascension de Mobutu a permit le premier âge d’or du football congolais dans les années 60-70. Sa chute a paradoxalement ouvert la voie au deuxième. (Crédit image: lecorner.org)

En effet l’année 1997 voit la chute du régime de Mobutu, renversé par une vague d’insurrections. Prenant Lubumbashi, les anti-Mobutu, menés par Laurent-Désiré Kabila, font de la capitale du cuivre une ville parlementaire. Devenant le siège inédit du Parlement congolais nouvellement constitué. Celle-ci retrouve une forme de légitimité par rapport à Kinshasa après les événements survenus durant l’indépendance. S’ensuit une seconde guerre du Congo de 1998 à 2003 au cours de laquelle Kabila est assassiné. Cet événement redéfinissant, de ce fait, totalement les cartes politiques d’un pays fracturé.

Un contexte favorable pour l’apparition de nouveaux acteurs dans le théâtre politique congolais. Et au Congo-Kinshasa comme ailleurs, le sport, et plus particulièrement le football, peut être un formidable levier de popularité pour des personnes ambitieuses. C’est le cas de Moïse Katumbi à la tête du TP Mazembe.

À LIRE: France-Belgique : l’histoire de deux meilleurs ennemis

À la tête de la MCK (Mining Company Katanga, NDLR), Katumbi devient président des Corbeaux en 1997 (année de titre pour son rival de l’AS Vita, NDLR). Il a alors l’ambition de redonner ses lettres de noblesse à un club en désuétude. Bien loin de ses exploits des années 60. Attendant un titre de champion depuis dix ans. Pour ce faire, Katumbi n’hésite pas à investir massivement. En premier lieu dans les infrastructures et surtout une équipe capable de refonder la domination des Badiangwenas sur le football national et à terme continental. De là vient également une nouvelle forme d’antagonisme dans la rivalité entre les deux clubs. Dès lors s’installe dans les esprits l’idée que le TP Mazembe représente les élites, avec des moyens colossaux. L’AS Vita, représentant le club populaire et désargenté faisant de lui le club le plus apprécié du pays.

Moïse Katumbi le sait. Être président du TP Mazembe c’est avant tout avoir la classe. (Crédit photo: africafootunited.com)

Et les résultats ne se font pas attendre. Le TP Mazembe remporte cinq championnats nationaux durant la décennie 2000 (2000, 2001, 2006, 2007 et 2009) mais surtout deux Ligues des Champions de la CAF en 2009 et 2010. Il acquiert à nouveau un statut de référence sur le plan continental. Le club de Lubumbashi réalisera même un exploit historique. Il devient ainsi le premier club non-européen ou sud-américain à atteindre la finale de la Coupe du monde des clubs en 2010. Des références lui donnant alors une envergure nationale certaine et incontestée. Et surtout une envergure internationale jamais atteinte par un club congolais jusqu’alors. Le nom du TP Mazembe résonnant désormais comme une évidence dans les salons du football européen et mondial.

Une situation qu’à bien du mal à endiguer l’AS Vita. Celui-ci jouant avec ses moyens, sans mécène puissant ou du moins aussi puissant que Katumbi. Remportant le titre de champion en 2003 et en 2010 (empêchant le TP Mazembe de réaliser le doublé championnat-LDC, NDLR), l’AS Vita va pourtant connaître une phase de progression. Celle-ci qui bien que moins rapide que celle de son fortuné rival, aboutit à une nouvelle forme de rivalité sportive entre les deux clubs. Le TP Mazembe continue de régner sur le football national mais avec plus de difficultés. Les Moscovites rattrapent peu à peu leur retard et installent à nouveau le championnat congolais dans un dualisme aussi entraînant que fou.

Une rivalité retrouvée et violente

Une rivalité s’intensifiant dans la dernière décennie. Montée en épingle par les médias. Par les supporters des deux clubs jouant sur les identités propres aux deux entités. Construites progressivement depuis l’arrivée de Katumbi à la tête du TP Mazembe. Ce dernier gagne huit championnats et une nouvelle Ligue des champions de la CAF en 2015. L’AS Vita n’arrive, lui, à gratter que deux championnats à l’ennemi juré. Le tout en disputant la finale de Ligue des champions de la CAF en 2014. Une édition où les deux rivaux auraient pu se retrouver en finale sans l’élimination du club de Saint-Georges en demi-finale face à l’ES Sétif.

Ce retour au haut niveau de l’AS Vita est notamment dû au mandat de Florent Ibenge à la tête de l’équipe entre 2013 et 2020 (et également sélectionneur des Léopards entre 2014 et 2019, NDLR). L’homme de Mbandaka amenant aux Dauphins noirs un professionnalisme qui manquait cruellement. Un minimum pour faire face à un TP Mazembe aux structures d’entraînements et de formation nettement supérieures.

À LIRE: Le naufrage de la RDC

Cette confrontation est de plus en plus disputée sur le terrain. Donne lieu à des matchs souvent fermés et âpres (treize nuls sur les 22 derniers classiques en 2020, NDLR). Des matchs se traduisant également ces dernières années par une montée de la violence dans les stades. Pour des perspectives allant au-delà du simple cadre footballistique. Dans un pays encore traumatisé par la guerre du début du siècle.

Comme en 2014 où le match entre les deux clubs provoque la mort d’une quinzaine de personnes et des dizaines de blessés. Drame provoqué suite à des bousculades au stade Tata Raphael de Kinshasa après que les forces de l’ordre aient répliqué par des tirs de gaz lacrymogènes, conséquences des violences en tribunes. Ou bien en 2016 où se déplaçant à Kinshasa pour affronter l’AS Vita, les Badiangwenas virent leur bus caillassé. Blessant également légèrement Asante. Une violence se poursuivant durant le match. Des jets de nombreux projectiles arrivant sur le terrain ou sur les joueurs du TP Mazembe. Un match où les deux équipes se quittèrent sur un match nul et vierge (0-0) et où les Corbeaux durent ensuite être escortés sous protection policière jusqu’à leur hôtel.

Le dernier classique s’est déroulé le 16 janvier dernier et s’est terminé (comme souvent) en match nul. (Crédit vidéo: Compte YouTube Foot RDC)

Une violence provoquant une question mais pourtant pleine de sens de la part du club de Lubumbashi : « Que serait-il advenu si les Corbeaux s’étaient imposés ? ». Une interrogation voire une colère atteignant même les rangs des Dauphins par l’intermédiaire d’Ibenge. Celui-ci réagissant au rejet violent des joueurs de la part du public après que l’équipe ait terminé 2ème du championnat derrière l’ennemi héréditaire la même année : « Je suis en train de vous dire que je suis vraiment dégoûté du public, de l’attitude qu’il affiche face aux joueurs. ». Une situation se répétant avec d’autant plus de violence en 2019 lorsque le joueur de l’AS Vita, Ngoma, loupa un penalty de la victoire à la 99ème minute contre le TP Mazembe, annihilant de fait les chances de titre de son équipe.

À LIRE: Le derby des « S » pragois, douze décennies de rivalité

Certains événements récents au niveau administratif viennent également alimenter la rivalité et l’animosité entre les deux clubs (le titre 2021 étant accordé à l’AS Vita après réclamation aux dépens du TP Mazembe, NDLR). Pourtant de rares moments de respect mutuel viennent enrichir la relation longue et tumultueuse entre les deux clubs. Comme par exemple dans le contexte des compétitions continentales, lorsque Moïse Katumbi appela les congolais à soutenir l’AS Vita pour ses matchs de Ligue des Champions de la CAF. Ou saluant alors l’arrivée à la présidence de la première femme présidente des Dauphins, Bestine Kazadi, en 2020. Le tout dans un contexte politique, celle-ci remplaçant le très controversé et sulfureux chef des armées, Gabriel Amisi, président depuis 2002 et très proche du pouvoir central.

Ainsi, la rivalité entre les deux mastodontes du football congolais a connu des hauts et des bas. De l’âge d’or du football congolais dans les années 60-70 dans le contexte de décolonisation aux années 2000-2010 symboles de renaissance de l’antagonisme entre deux clubs aux natures différentes, à la géographie distante et aux intérêts politiques différents. Caractéristiques de l’essence congolaise de ses 50 dernières années. Les deux entités et leur confrontation restent le moteur d’un football congolais talentueux et passionné. Du sport, à la politique et de Kinshasa à Lubumbashi, le cœur vibrant du classique congolais n’a en tout cas pas encore dévoilé toutes ses histoires.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Traduire »