Albert Sigurdur Guðmundsson, le pionnier islandais

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5 octobre 1923, Reykjavik, un enfant vient de naître et pousse son premier cri. Le nourrisson issu d’un peuple explorateur et conquérant ne le sait pas encore mais il marquera l’histoire. Tels ses illustres ancêtres, il deviendra un pionnier. Non pas de l’exploration maritime, non, mais du football islandais. Son nom ? Albert Sigurdur Guðmundsson

Lourde est l’appellation d’un tel terme. En effet, le football existe déjà en Islande et depuis de nombreuses années. Le football s’y implante sur l’île dès 1910 via le Danemark alors encore métropole-mère. Le premier championnat islandais apparaît quant à lui dès 1912. Le destin de Gunðmundsson s’inscrit alors à la fois dans l’héritage mais également dans l’inédit.

De l’Islande à la Grande-Bretagne ou des débuts prometteurs

Se passionnant rapidement pour le ballon rond, il intègre alors un des meilleurs clubs de l’île, le Valur Reykjavik. Avec celui-ci, il révèle rapidement ses talents de buteur et de joueur tactiquement au-dessus de la moyenne. Entre 1938 et 1944, Guðmundsson remporte pas moins de cinq championnats d’Islande. Il a alors 21 ans.

L’année 1944 marque l’année du départ pour le jeune Islandais. Il se rend ainsi en Écosse pour étudier l’ingénierie navale et l’économie au Skerry’s College de Glasgow. Il y part avant tout pour les études. Guðmundsson n’a alors pas forcément pour projet de continuer le football dans le pays des Highlands. Là-bas, il rencontre un entraîneur écossais qui l’ayant vu jouer en Islande le propose aux Glasgow Rangers. Ces derniers dominent alors le football écossais avec à sa tête le mythique Bill Struth. Son passage de deux ans du côté d’Ibrox Park se fait principalement au sein de l’équipe amateur du club.

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Il joue malgré tout un match avec l’équipe première. Un certain 25 décembre 1945 lors d’un match gagné contre Clyde en Ligue du Sud sur le score de 3-1. Se créant une occasion sur un centre de Waddell, Guðmundsson voit son seul tir du match être arrêté par le gardien de Clyde. Sa seule apparition avec l’équipe fanion ne sera pourtant pas sans intérêt. Davie Meiklejohn, ancien capitaine des Rangers et alors journaliste pour le Daily Record, faisant une comparaison entre un Thornton « lent » et un Guðmundsson « rapide ». Il ira même plus loin en affirmant que « ce garçon a je crois quelque chose même s’il n’a pas brillé ici ». Son passage écossais, s’il ne marque pas l’histoire des Rangers, lui a permis de se faire connaître du football britannique. Il y démontre des qualités autres que celles assimilées normalement au joueur nordique.

Guðmundsson lors d’un de ses premiers matchs avec Arsenal, en 1946. (Crédit image : alchetron.com)

Le milieu de terrain quitte Glasgow en septembre 1946. Direction Londres, et plus précisément le club d’Arsenal alors entraîné par Tom Whittaker qui le repère. Comme aux Rangers, Guðmundsson signe tout d’abord dans l’équipe amateur. Avant de, pourquoi pas, défendre les couleurs des Gunners avec l’équipe première. Il devient alors le deuxième joueur non originaire des Îles Britanniques à signer au club après le gardien néerlandais Gerrit Keizer. Arsenal est alors un club qui souffre de l’après-guerre avec une équipe à reconstituer et un statut à reconquérir.

Ses débuts avec Arsenal se font en amical contre le Sparta Prague à Highbury le 2 octobre 1946. Les Tchèques, encore sonnés par un accident d’avion dont ils ont été victimes à Cologne quelques jours plus tôt, parviennent à tenir tête aux Gunners. Le match se termine par un nul 2-2. Ce match est le moyen pour Guðmundsson d’étaler toute sa classe. Il est directement impliqué sur le deuxième but des Gunners. Son tir provoque un but contre son camp. Guðmundsson voit alors le Dundee Courier titrer que l’ex-Ranger était « L’as d’Arsenal ».

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Le natif de Reykjavik enchaîne rapidement en étant aligné à la pointe de l’attaque des Gunners lors des matchs contre Stoke City le 19 octobre et Chelsea le 27 octobre. Cependant, un sérieux problème administratif va écourter sa carrière londonienne. En effet, comme tout travailleur étranger, Guðmundsson devait obtenir un permis de travail pour pouvoir signer professionnel avec le club londonien. Après de longues semaines d’attente, le jeune islandais apprit que ce permis ne lui serait pas accordé. Cet événement met alors fin à un début de carrière prometteur sur les bords de la Tamise.

Il continue de jouer avec un statut d’amateur avec le club. Guðmundsson dispute son dernier match avec Arsenal le 30 novembre 1946 contre le RC Paris. Se démarquant dans ce match, il impressionne le public francilien. Les dirigeants du Racing veulent alors le débaucher mais faute d’accord, le transfert capote. Situation dont profite le FC Nancy qui le signe pour la saison 1947/1948. Il devient alors, à 24 ans, le premier joueur professionnel islandais de l’histoire.

Ombre et lumière, les expériences contrastées de Guðmundsson

Dans le club lorrain, Guðmundsson s’épanouit. Meilleur buteur du club, il échoue en demi-finale de Coupe de France et termine à la 13ème place du championnat. Son jeu technique et tactique sont salués dans les médias. Se faisant désormais un nom dans le monde professionnel, le milieu islandais ne tarde pas à attiser les convoitises. Et c’est un grand du championnat italien qui vient le recruter à la fin de la saison 1947/1948 : le Milan AC.

S’engageant dans un club triple champion d’Italie mais courant après un Scudetto depuis plus de 40 ans, celui qui joue aussi attaquant, plein d’espoir, déchante pourtant dans un premier temps. Pas prévenus de l’arrivée du joueur islandais, les gardiens du centre d’entraînement du club ne le reconnaissent pas et ne veulent pas le laisser entrer ! À la faveur du passage d’un dirigeant passant par-là, Guðmundsson, à la nature timide, peut enfin entrer et signer son contrat avec le club rossoneri. Pourtant, l’international islandais n’arrive pas en terre totalement inconnue. En effet, il retrouve son ami Paddy Sloan avec qui il avait fraternisé à Arsenal. Ce dernier aurait, selon la légende, poussé à son arrivée auprès des dirigeants milanais.

Une presse italienne séduite pour les débuts de l’Islandais avec le Milan AC. (Crédit image : comunquemilan.it)

Guðmundsson débute dès le 3 octobre 1948 sous ses nouvelles couleurs contre l’Atalanta. Il se distingue rapidement en marquant le premier but d’une victoire 3-0 d’une belle frappe du pied droit. Les supporters milanais sont sous le charme lui donnant rapidement le surnom de « Perla Bianca » (« La Perle Blanche », NDLR). Néanmoins, une certaine faiblesse semble se dessiner dans le jeu de Guðmundsson par rapport aux exigences du Calcio : sa faiblesse physique.

Curieux problème pour un curieux joueur. En effet, si Guðmundsson pèche par sa faiblesse physique et sa présence dans les duels, il excelle tactiquement et surtout techniquement. L’article de Leone Boccali, journaliste de Il Calcio Illustrato, débriefant le match, analyse précisément les caractéristiques de l’Islandais. « Un excellent joueur qui sait tirer, qui sait passer et qui est très sûr avec le ballon. Cependant, dans l’état actuel de sa forme, il est assez fermé, et en tout cas il ne lutte pas, il n’appuie pas, il ne pénètre pas. L’intelligence le conduit à des interventions appropriées, mais si l’adversaire le remarque et anticipe son geste, Gud est grillé. Dans un match durement disputé, c’est encore plus problématique. »

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Juste appréciation qui se confirme le long de la saison 1948/1949 où Guðmundsson n’inscrit que 2 buts en 14 matchs. Il est de plus en plus critiqué pour son jeu. Léché mais incompatible avec le foot italien d’alors très physique et tactique. Il perd sa place sur le front de l’attaque milanaise au profit d’attaquants du cru comme Puricelli (uruguayen d’origine italienne) ou Carapellese qui arrivent à mener le Milan AC à une belle troisième place.

Guðmundsson marquant un but contre l’Atalanta en 1948. (Crédit image : comunquemilan.it)

Devenu remplaçant, critiqué, deux événements en fin de saison viennent miner le peu de confiance qui lui restait encore. Tout d’abord, il devient un témoin direct des derniers moments de la grande équipe du Torino qui dominait le championnat italien. Il rencontre les hommes d’Egri Erbstein lors d’une escale à Barcelone. Le Toro devant jouer à Lisbonne et le Milan à Madrid, Guðmundsson sympathisa avec nombre d’entre eux. Il en témoigna quelques années plus tard non sans émotion, « Nous avons déjeuné ensemble, c’était une petite fête. Je n’oublierai jamais le lendemain soir, pendant la mi-temps du match au Bernabeu : peu de temps avant de revenir sur le terrain, nous avons reçu la nouvelle du crash de Superga ». Mais le pire reste encore à venir pour lui.

Jouant à Rome contre la Lazio, il se blesse aux ligaments du genou droit. Il voit alors sa carrière s’inscrire en pointillés vu la gravité de la blessure et son traitement à l’époque. Son club lui signifie qu’il ne l’aidera pas dans le financement de son opération. Admiratif du joueur, le médecin en chef du club rival, l’Inter, proposa d’opérer le joueur presque gratuitement. Solution repoussée par les dirigeants milanais. Cette décision persuada définitivement Guðmundsson que son avenir était désormais loin de Milan. L’Islandais racheta son contrat, paya lui-même son opération et retourna en France où sa réputation n’avait pas baissé. Il faudra attendre plus de 60 ans pour retrouver un autre joueur islandais en Italie avec la signature d’Emil Hallfredsson à la Reggina en 2007.

Une fin de carrière et de vie réussie

L’Islandais signe alors au RC Paris, qui vient de gagner la Coupe de France et qui avait déjà essayé de le signer en 1947. Il retrouve la confiance dans une équipe comportant des joueurs tels que René Vignal ou Roger Gabet. Se remettant totalement de sa blessure, il brille dans la capitale française jouant 26 matchs et marquant 9 buts. Son club finissant 7ème du championnat et finaliste de la Coupe de France face au Stade de Reims de Batteux au cours d’un match où Guðmundsson touche le poteau. Il fait plus que confirmer l’année d’après inscrivant 14 buts en 24 matchs de championnat. Cependant, sur le plan collectif, le Racing ne finit que 13ème.

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Arsenal le recontacte à la fin de cette saison et l’invite à une tournée du club au Brésil. Là-bas, il impressionne à nouveau Tom Whittaker. Pourtant, comme lors de sa première expérience londonienne, l’administration britannique lui refuse l’octroi d’un permis de travail permanent. Enchaînant ainsi une troisième saison avec le RC Paris, il marque 7 buts en 19 matchs. Guðmundsson confirme son statut de cadre d’une équipe francilienne ne terminant qu’à la 14ème place du championnat.

Lassé des résultats décevants du Racing, l’Islandais répond favorablement aux avances de l’OGC Nice. Le club vient alors de réaliser le doublé Coupe-Championnat. Cependant, Guðmundsson n’arrive jamais à s’imposer au sein de la formation azuréenne. Il finit la saison sans aucun but inscrit en 14 apparitions. La saison est également à oublier pour les Aiglons, finissant 14ème, et à deux doigts de la relégation.

Troquant le short pour le trois pièces, Guðmundsson ne resta jamais très éloigné du football. (Crédit image : rangerstoday.wordpress.com)

C’est au cours de cette saison sur la Côte d’Azur qu’il entreprend sa reconversion dans le prêt-à-porter, avec un magasin de vêtements pour femmes. Il y acquert rapidement une certaine réputation. À bientôt 30 ans, l’heure est venue pour « Monsieur Albert » (comme appelé par les médias français) de revenir chez lui. Et plus précisément dans son club de toujours, le Valur Reykjavik avant de finir sa carrière au IB Hafnarfjörður en 1958.

Se reconvertissant comme marchand de vêtements de créateurs français pour les femmes islandaises, il se diversifie en commercialisant d’autres produits français comme le vin. Il devient plus tard un agent pour la marque Renault en Islande. Son après-carrière est fructueux sur le plan des affaires mais aussi politiquement. L’homme est très apprécié sur son île natale et son histoire résonne comme une chronique nordique d’autrefois.

Il devient ainsi président de la Fédération islandaise de football entre 1968 et 1973. Lui l’ancien international islandais (6 sélections pour 2 buts), ayant participé également au premier match de l’histoire de sa sélection. Il en est aussi le premier buteur de l’histoire lors d’une défaite 4-2 contre la Norvège en 1947 où il inscrit un doublé.

Intégrant ensuite la politique politicienne, il devient député puis ministre des Finances et ministre de l’Industrie. Candidat battu à la présidentielle islandaise de 1980 par Vigdís Finnbogadóttir, il devient quelques années plus tard ambassadeur d’Islande à Paris entre 1989 et 1993. Il y côtoie un certain François Mitterrand, qui à chaque fois qu’il le croise, l’appelle affectueusement « Monsieur Albert », surnom de sa gloire passée en France.

La statue de Guðmundsson devant le bâtiment de la Fédération islandaise. (Crédit image : grapevine.is)

Mourant à Reykjavik le 7 avril 1994 à 70 ans, Albert Sigurdur Guðmundsson emporte avec lui une vie marquée du sceau de l’exception. Premier joueur professionnel islandais, premier buteur de l’histoire de sa sélection, il marque à tout jamais l’histoire footballistique de ce petit pays de l’Atlantique Nord. Aux histoires d’explorateurs grandioses. Tel un explorateur des temps modernes. Admiré de tous, il a droit à sa statue devant le siège de la fédération en 2010 et un pub, au centre Reykjavik se surnomme « Hvita Perlan » ou Perle Blanche en islandais. Le pionnier s’en était allé et ne sera à coup sûr pas oublié.

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