Tadjikistan : exister à l’international grâce au football

crédit : Compte twitter de l'Istiklol Dushanbe 2007
crédit : Compte twitter de l'Istiklol Dushanbe 2007

Sans accès à la mer ni à la démocratie, le Tadjikistan est un petit état montagneux issu de l’ex URSS. Avec une géographie et une géopolitique si désavantageuses, il faut briller pour survivre. Et les sports collectifs le permettent. Alors pourquoi le Tadjikistan ne pourrait-il pas exister à l’international grâce au football ?

Pays le plus pauvre et le plus petit d’Asie Centrale, le Tadjikistan est un pays très instable. Les Tadjiks, une ethnie d’origine perse musulmane sunnite, sont majoritaires puisqu’ils représentent plus de 90% de la population. Mais c’est une minorité pro-russe restée après l’indépendance en 1991 qui dirige la nation. «Président» du pays depuis 1992, Emomali Rahmon fêtera donc ses 30 ans à la tête du pays cette année.

Le pays est assez mal vu pour de nombreuses raisons. La dictature à sa tête est un problème mais elle a engendré beaucoup de pauvreté et d’insécurité. Le Tadjikistan est une plaque tournante majeure de la drogue et du terrorisme en Asie. Les évènements récents également n’ont fait qu’empirer l’image du peuple tadjik. En effet, une partie des talibans contrôlant l’Afghanistan est issue d’anciens civils du Tadjikistan exilés à cause de leur pratique de l’islam. Il y’a aussi des conflits territoriaux avec les voisins comme le Kirghizistan.

Présentation géographique et géopolitique du Tadjikistan (La Géozone)

Il y a donc une instabilité constante au dessus de ce pays pourtant magnifique et très riche culturellement. Le football aussi s’y développe de plus en plus. Le gouvernement de Rahmon soutient sa pratique. Il s’axe sur le développement du championnat et donc également de la sélection.

La Vysshaya Liga et son club vitrine : l’Istiklol Dushanbe

Bien qu’on pratique le football au Tadjkistan depuis la période de domination soviétique, le championnat comme on le connaît aujourd’hui date de 1992, après l’indépendance. Il voit 10 équipes s’affronter sur 27 journées. Le club le plus titré est le champion en titre : l’Istiklol Dushanbe. Avec 10 titres, dont 8 consécutifs depuis 2014, le club créé en 2007 est le porte drapeau du football tadjik. Il y’a beaucoup d’avantages à cette domination mais aussi beaucoup d’inconvénients.

Comme évoqué plus tôt, le Tadjikistan est sous dictature. Rahmon et ses proches contrôlent tout du pays. Et le football comme les autres sports n’échappe pas à la règle. L’Istiklol a donc été créé en 2007 à un moment où le Tadjikistan avait besoin de rayonner. Un moment où Rahmon devait ressouder son peuple. C’est d’ailleurs pour cela que le club porte le nom d’Istiklol, qui signifie «Indépendance» en tadjik. Le club se situe dans la capitale. C’est là où les pouvoirs de la dictature sont centralisés. Le «président» veut faire de Dushanbe une ville vitrine et modèle, il lui faut donc un club de football qui colle à cette image.

Bien que le flou soit souvent laissé quant à l’influence de l’État dans le club, il est évident qu’il le contrôle. Malgré tout, on ne peut pas dire que la Vysshaya Liga soit spécialement truquée. L’Istiklol Dushanbe n’a pas besoin de ça pour dominer. Même si le principe d’un club contrôlé par un état peut être considéré comme malsain, sur le terrain, les Lions subissent le même traitement que les autres. Cela reste cependant un club avec un budget largement supérieur aux autres puisqu’il peut attirer les meilleurs joueurs du championnat sans souci.

Sportivement, l’Istiklol pose aussi un problème : l’ultra-domination. C’est un des maux du football asiatique. Quel intérêt de regarder un championnat déjà joué d’avance ? En 2021, les Lions de Dushanbe ont fini premiers avec 68 points. C’est 13 de plus que leur dauphin, le FK Khodjent, qui a sorti une énorme saison pourtant. 21 victoires, 5 nuls et une seule petite défaite. Et l’Istiklol, en 2021, c’est surtout 78 buts marqués en 27 matchs, contre seulement 9 encaissés. En 2022, la dynamique devrait être identique.

La puissance offensive de l’Istiklol en 2021

Pourtant, bien qu’un club aussi dominateur soit néfaste à l’échelle du championnat, il l’est beaucoup moins à l’échelle continentale. En 2021, et pour la première fois de son histoire, un club tadjik a atteint les 16èmes de finale d’Asian Champions League. Un palier atteint en battant notamment en phase de groupe Al-Hilal Riyadh de Bafé Gomis sur le score de 4-1 ! Al Hilal qui va d’ailleurs remporter cette ACL 2021. Mais en 16èmes de finale, l’Istiklol tombe sur le champion d’Iran, Persépolis, et s’incline 1-0, sur un but encaissé en toute fin de match.

L’épopée continentale envoie un message fort malgré tout à ses concurrents. Car même si l’Ouzbékistan domine l’Asie Centrale, il y a une certaine rivalité entre les 4 pays. L’Istiklol Dushanbe a donc envoyé un signe au Pakhtakor Tashkent (Ouzbékistan) et au Dordoi Bishkek (Kirghizistan). Et que ce soit en club ou en sélection, c’est l’état tadjik qui progresse le plus rapidement dans la région ces dernières années.

Une sélection en constante progression

Avec un club dominateur qui progresse de plus en plus, et qui tend à hisser le niveau du championnat, de plus en plus d’éléments talentueux émergent au Tadjikistan. Ces talents permettent aussi une progression de la sélection. En un an par exemple, la sélection a gagnée cinq places au classement FIFA. Elle est actuellement 115ème au classement FIFA.

La progression est donc assez lente car de nombreux pays asiatiques progressent aussi dans leur football. Mais malgré tout, les efforts se font de plus en plus ressentir. Les sélections jeunes du pays arrivent désormais à faire jeu égal ou presque avec des nations comme l’Ouzbékistan, et même l’Iran. Et la génération qui arrive devrait être la plus talentueuse de l’histoire du pays.

Les tadjiks affronteront les Emirats Arabes Unis, le Japon et l’Arabie Saoudite lors de la Coupe d’Asie des Nations U23 cet été. Un groupe délicat qui sera un vrai test pour la nouvelle génération.

Rustam Soirov est un de ceux qui la portent. L’attaquant de 19 ans est une des révélations de la saison précédente, à l’Istiklol Dushanbe. Il a déjà inscrit 23 buts en 38 matchs de Vysshaya Liga. Rapide, bon finisseur et surtout avec un gros mental, il est leader des équipes de jeunes. Depuis mai 2021, il joue parfois en sélection mais sans parvenir à trouver la faille pour le moment.

Novembre 2018, Rustam Soirov et ses coéquipiers viennent de signer un match nul 1-1 contre la Corée du Nord en Coupe d’Asie U17. Le Tadjikistan atteint les demi-finales. Les premier pas de la génération dorée. (Abdul Rahman Abdul Razat)

Bien que cette jeune génération qui arrive avec Islom Zairov, Rustam Soirov ou encore Ehson Panjshanbe soit la plus prometteuse, l’équipe en place est déjà solide et structurée. C’est le croate Petar Segrt qui l’emmène. Arrivé fin janvier, il n’a pas encore eu l’occasion de la diriger lors d’un match officiel. L’ancien sélectionneur de l’Afghanistan et des Maldives pourra cependant profiter de l’excellent travail de ses prédécesseurs, Khakim Fuzaylov et Usmon Toshev.

La fédération du Tadjikistan compte sur Segrt pour assurer la transition. Garder certains cadres indiscutables comme Manuchekhr Dzhalilov (1990 / Istiklol Dushanbe), tout en ajoutant de la jeunesse avec par exemple Alidzhon Karomatullozoda (2002 / ZSKA Dushanbe). Il faudra aussi continuer la bonne dynamique et proposer plus à l’échelle continentale. Une ligne de mire : la Coupe d’Asie des Nations 2023 en Chine.

Il faudra finir premier ou parmi les meilleurs deuxièmes dans un groupe composé du Kirghizistan, de Singapour et du Myanmar. Une poule largement abordable dont l’objectif sera bien sûr la première place. Cela sera également l’occasion d’accroître sa domination sur le rival kirghize. Rendez vous en juin 2022…

Le Tadjikistan est donc un pays ambitieux qui progresse dans le monde du football. Bien que ce pays soit peu connu en Occident et que son football soit raillé, il est de plus en plus pris au sérieux en Asie. Il noue notamment de plus en plus de liens avec l’Iran. Malgré tout, il est évident de rappeler que le football est aussi devenu une arme de propagande pour le gouvernement Rahmon. C’est ainsi à chacun de se demander si ce développement est positif ou négatif.

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